15ème édition du Festival du Film Asiatique de Deauville

15ème édition du Festival du Film Asiatique de Deauville

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L’ACD est venue assister du 8 au 10 mars à la 15ème édition du Festival du Film Asiatique de Deauville. Pendant trois jours et sans se lever de son siège, l’équipe de l’ACD,  a complètement changé de continent afin de vous faire découvrir les richesses culturelles du 7e art.

Neuf films, de nationalités différentes, étaient en compétition lors de ce Festival. C’est le film indien I.D, de Kamal K.M qui a remporté le Lotus du Meilleur Film. Deux films ex aequo ont gagné le Lotus du jury : Four Stations du thaïlandais Boonsong Nakphoo et Mai Ratima du coréen Too Ji-taeu. Le prix de la critique internationale a été attribué au film iranien Taboor de Vahid Vakilifar. Enfin, le prix du public de la ville de Deauville a désigné le film philippin Apparition de Vincent Sandoval.

Les grands réalisateurs Wong Kar Wai et Sono Sion étaient également présents à ce festival afin de recevoir un hommage et de présenter leur tout dernier film (The Grandmaster et The Land of Hope).

Plusieurs grands films asiatiques étaient notamment présentés hors-compétition, dont Pietà du coréen Kim Ki-Duk, Lion d’Or 2012, et Shokuzai de Kioshi Kurosawa.

Pour vous faire partager sa petite escapade dans les terres d’Orient, l’ACD vous dévoile en avant-première ses quelques critiques des films présentés lors du festival :

 

The Grandmaster, de Wong Kar Wai (Hors compétition – sortie prévue le 17 Avril 2013)

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Pour son dernier film, Wong Kar Wai quitte le milieu urbain et ses histoires d’amour habituelles pour nous proposer ici un récit historique sur les grands maîtres du Kung Fu, et plus particulièrement sur Ip Man, l’illustre maître de Wing Chun (technique très célèbre de Kung Fu) qui deviendra par la suite celui de Bruce Lee.

Si le film peut paraître, sur certains points, plutôt obscur  pour les non-adeptes de Kung Fu et pour ceux qui se sentent peu familiers de l’histoire et de la culture chinoise, The Grandmaster est justement l’occasion de s’y plonger, pour la première fois ou non, et de découvrir, à travers les différentes écoles qui le composent, toute la richesse et la complexité de l’art du Kung Fu. Mêlant dans l’intrigue, à la fois les tensions entre les maîtres Kung Fu du Nord et du Sud de la Chine, et l’invasion japonaise qui s’étend sur le pays, le spectateur est invité à mesurer la dureté de cette époque de guerre, qui est aussi celle de l’âge d’or des arts martiaux chinois.

Mais The Grandmaster n’est pas seulement un film historique, ni un simple film de combat. On y retrouve, en effet, toute la poésie propre à Wong Kar Wai, toute la puissance sensorielle de sa caméra. Même si le récit du film semble l’éloigner de ses précédents, comme In the Mood for Love ou Chungking Express, qui placent les histoires d’amour et la question des relations entre les êtres au centre du récit, ce dernier film est, en réalité, très proche de ses représentations habituelles.

Wong Kar Wai continue ici à exploiter le procédé qui l’avait rendu si célèbre dans In the Mood for Love – à savoir l’usage du ralenti – qui se prête particulièrement bien aux différentes scènes de combat qui rythment le film. Décomposant ainsi sur chaque mouvement, chaque regard, chaque pas, chaque vibration (l’eau qui s’éclabousse au contact des coups, le craquement des pas sur la neige, une simple vis qui se décroche d’un mur…), Wong Kar Wai parvient à transmettre une réelle densité du temps, de l’instant. C’est pour cela qu’avant d’être un simple film de combat, The Grandmaster est avant tout un film sensoriel, sur le mouvement, l’art et les tensions entre les personnages ; le temps apparaît alors au spectateur comme suspendu, insaisissable.

C’est à travers trois scènes de combat particulièrement bouleversantes que Wong Kar Wai nous fait comprendre à quel point le Kung Fu n’est pas simplement une technique de combat, mais tout un art de vie, un esprit. Le personnage de Gong Er, interprétée par la sublime Zhang Ziyi (Le secret des poignards volants, Memoires d’une geisha…) incarne cette dévotion que tout grand maître doit abandonner à son art. Prête à tout pour défendre l’honneur de la lignée des Gong et pour conserver le secret de la technique fatale des « 64 mains », cet être invincible, qui n’aura jamais perdu de combat, devra tout de même payer le prix de sa dévotion de manière tragique et héroïque. C’est l’idée qu’un grand maître d’arts martiaux ne l’est pas seulement lors de ses affrontements, mais ne cesse jamais de l’être, à chaque instant de sa vie.

C’est pour cela que, lors d’un combat, d’autres enjeux se jouent entre les grands maîtres, autres que le seul but de mettre à terre son adversaire. Chaque scène de confrontation  catalyse en son sein toutes les différentes tensions qui se font ressentir entre les personnages. Un seul craquement sur le parquet, un simple gâteau s’écroulant en miettes sur le sol, suffisent à désigner le véritable vainqueur, à ruiner l’honneur de toute une famille, à révéler qui est le plus digne des maîtres d’arts martiaux. Aussi peut-il y avoir des combats sans aucun coup ni contact physique (comme celui qui opposent le maître du Nord de la Chine, Gong Yutian, et Ip Man, le représentant du Sud). Cette scène est particulièrement surprenante par la rapidité et la fluidité des mouvements des deux grands maîtres. Ce combat apparaît comme une véritable chorégraphie : chaque geste, chaque mouvement est parfaitement maîtrisé et calculé. Tout se joue dans la finesse, dans ce qu’il se passe derrière le mouvement ; là est tout l’enjeu du film et du style de Wong Kar Wai. Ce réalisateur réussit à nous transmettre tout un langage, toute une multitude d’émotions à travers la simple captation d’un regard, d’un geste…

Mais c’est surtout la confrontation entre Ip Man, interprété par son acteur fétiche, si charismatique, Tony Leung Chiu-wai (Chungking Express, Happy Together, In the Mood for Love…) et Zhang Ziyi qui apparaît la plus poignante. Ce qui est a priori un combat d’arts martiaux entre deux adversaires tend finalement vers une véritable scène d’amour. A travers leur incroyable maîtrise respective du Kung Fu, leur niveau extrêmement proche et élevé, ces deux êtres n’ont pas besoin de mots pour se comprendre ; ce combat dépasse toute sorte de conversation ou d’acte amoureux. Le ralenti extrême qui décompose cette scène permet au spectateur de mesurer toute la tension – à travers le regard notamment – que contient à lui seul l’art magistral du Kung Fu.

Ainsi, ce film offre une parfaite synthèse entre le film historique et guerrier, et le film poétique et sensoriel. Aussi bien les adeptes du Kung Fu que les admirateurs de In the Mood for Love se retrouveront dans cette œuvre ; l’association de ces deux genres, par son incroyable justesse et sa puissance, permet de renouveler nos représentations habituelles et de les rendre d’autant plus riches. Ce film est bien l’œuvre d’un Grand Maître.

 Marion Attia

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  • Retour rétrospectif à travers l’oeuvre de 1994 de Wong Kar Wai, Chungking Express:

Chungking Express

Sur fond de California Dreamin’, Wong Kar-Wai nous dépeint les amours déchus de deux policiers hongkongais, entre le bar Chungking House et le fast food Midnight Express.
Alors que le matricule 223 se promet de tomber amoureux de la première femme qui entrera dans le bar pour oublier May et son goût prononcé pour les ananas, le matricule 663 rencontre tous les soirs l’ingénue Faye dans le fast-food où elle travaille, tentant d’y oublier son hôtesse de l’air envolée, à coups de Chef Salads.
L’un et l’autre vont alors avoir à faire à deux personnages féminins aux antipodes, l’une ne rêvant que de vengeance à bout portant, cigarette et arme à feu à la main, l’autre dépoussiérant vie et appartement avec une candeur d’enfant.
Ce 4ème film de Wong Kar-Wai nous offre donc un voyage pour Hong-Kong tout en légèreté, loin du monde des arts-martiaux qu’on retrouvera dans The Grand Master (2013) : de quoi initier en douceur les néophytes au cinéma asiatique.
Jade Jollivet
Pièta, de Kim Ki-Duk (Hors compétition, Lion d’or 2012 – sortie prévue le 10 avril 2013)
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Bien que le cinéma coréen s’impose depuis longtemps comme l’un des plus riches et percutants, Pietà en est le premier film à recevoir la récompense suprême d’un grand festival européen (Berlin, Cannes et Venise). Lion d’Or 2012, le film de Kim Ki-Duk, un vétéran prolifique, a violemment remué la Mostra présidée par Michael Mann de part sa noirceur et sa violence.

Le film raconte l’histoire de Kang Do, un requin impitoyable dont le boulot est de récupérer des dettes usurières auprès de petits commerçants du quartier de Cheonggyecheon à Séoul. Pour obtenir paiement de leur part, il les torture et les mutile afin de récupérer l’argent de l’assurance. Un jour, une femme qui prétend être sa mère apparaît dans sa vie et implore son pardon, portant la responsabilité de ce qu’il est devenu. Une affection commence alors à s’installer entre eux.

Pietà tire son nom de la sculpture éponyme de Michel-Ange. Reproduite sur l’affiche du film, l’œuvre représente la Madone accueillant le Christ dans ses bras suite à sa crucifixion et symbolise le concept catholique  de la piété, l’amour porté à Dieu par ses fidèles. Ici, Kim Ki-Duk se concentre sur sa signification alternative, celle de l’amour que portent les enfants à leurs parents. Bien que le film, extrêmement noir, ne soit clairement pas construit sur la religion, la symbolique chrétienne est un élément que l’on retrouve, notamment dans une interprétation très personnelle du concept de communion qui ne ravira pas les professeurs de catéchisme.

Une partie du film est consacrée à l’exposition du quotidien de Kang Do, un quotidien extrêmement violent et cruel montré avec un réalisme dérangeant. L’ultra violence, usuelle dans le cinéma coréen, est plutôt mal vécue par une partie du public occidental, et Pietà pousse ici le vice assez loin. Kang Do est un tortionnaire immonde sans la moindre pitié, et Kim Ki-Duk retranscrit avec brio l’horreur du personnage, dont le sol des toilettes est tapissé par des trippes animales. Insensible aux pleurs et aux cris de ses victimes, Kang Do n’est motivé que par l’argent et une pulsion nihiliste. Il semble vouer une haine particulière aux femmes, ponctuant chaque début de journée par un couteau planté dans un dessin qui en représente une.

Le cadre de travail de Kang Do est le quartier de Cheonggyecheon où, traditionnellement, des artisans travaillaient le métal à Séoul dans des petites ruelles à l’organisation anarchique. Voué à disparaître pour être remplacé par des immeubles stériles, le quartier est un symbole des plus dépossédés, qui doivent recourir à des emprunts criminels pour survivre. Cet environnement donne au film une dimension esthétique absolument magistrale, faisant évoluer le mal au milieu du bruit des machines archaïques et d’un désordre pitoyable. Kim Ki-Duk donne à ce quartier une beauté absurde et puissante. Il en fait un fantôme claustrophobe d’un autre temps, une ruine où plus rien n’est à trouver si ce n’est la désolation. Le film transforme cet environnement crasseux en un véritable tableau alimenté et sublimé par le personnage de Kang Do. Une opposition de développe entre l’atmosphère organique qui entoure Kang Do (des viscères sur le sol de sa salle de bain, une anguille qui agonise sur son palier, etc.) et la mécanique métallique qui caractérise le monde de ses victimes.

La vie de Kang Do est perturbée par l’arrivée d’une femme qui prétend être sa mère. Après s’être persuadé de l’authenticité de la déclaration par des moyens plutôt originaux (évitons les spoilers, mais disons que la violence du film passe à la vitesse supérieure), Kang Do commence donc à renouer et à faire preuve d’une affection profonde. Le film oppose alors à sa symbolique religieuse une dimension freudienne, et la relation qui s’installe entre Kang Do et Mi Sun est à la fois touchante et absolument glaçante. Cette affection bénéficie du talent immense des deux interprètes, d’une beauté froide. Jo Min Su (la mère) est particulièrement impressionnante et donne à son personnage un charisme rare. Kang Do devient plus miséricordieux, et c’est à l’inverse ses victimes qui prennent alors une tournure déstabilisante.

La retenue quant aux spoilers m’empêche de parler trop en détail de la dernière partie du film, mais Kim Ki-Duk y pousse le désespoir extrêmement loin. Le film se ferme clairement une grande partie du public en se montrant si radical et violent, mais rien n’y est montré gratuitement. Kim Ki-Duk a grandi dans les marges les plus dépossédées de la société coréenne, et a été profondément marqué par la violence de l’histoire récente de son pays. Il parvient dans Pietà à sublimer son expérience, rendre la misère à la fois belle et dérangeante.

Au final, l’expérience de l’image dans Pietà est exceptionnelle, et le film parvient à créer un sentiment étrange de fascination devant la beauté de la violence. La radicalité du film et ses thèmes (culpabilité, vengeance, pure envie de nuire, rédemption, etc.) le rendent difficile, mais il mérite amplement son Lion d’Or.

Adrien Palliez

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