A touch of sin ✭✭✭✭✩ de Jia Zhangke

A touch of sin ✭✭✭✭✩ de Jia Zhangke

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Nouvelle bombe du cinéma asiatique, A touch of sin était fortement attendu par la critique. Par les histoires croisées de quatre personnages que rien ne semble lier, le réalisateur dresse un portrait très pessimiste de la Chine contemporaine.

A priori, le film se présente comme une réflexion quasi métaphysique sur la violence, c’est-à-dire le rapport de chacun avec autrui. Car le monde que nous présente A touch of sin est un monde de conflits, où la violence est omniprésente et polymorphe. Les quatre saynètes qui constituent le film suivent toutes un schéma plus ou moins similaire, de la présentation des personnages à un bain de sang. Mais les meurtres violents (surtout dans la première partie) ne sont qu’une réponse à une violence moins visible, mais encore plus brutale : violence financière, violence familiale, violence sexiste – c’est la société toute entière qui est coupable. Si les quatre « héros » ne sont pas des saints, jamais leur violence n’est gratuite : elle est une réponse éclatante et parfois disproportionnée à une violence sous-jacente mais réelle.

Si les liens entre les différentes histoires semblent un peu artificiels, voire inutiles, le parallélisme répété fait mouche. A quatre reprises, la violence surgit apparemment de nulle part, d’un coup. Mais à mieux y regarder, rien n’est laissé au hasard, et la violence n’est toujours qu’une réponse à la violence : le villageois pète les plombs après un long crescendo et s’être fait tabassé, le bandit tue par ennui après avoir été forcé à se contrôler, la caissière tue ses agresseurs, l’adolescent se suicide après avoir été menacé. Il faudrait ici s’attarder sur chaque scène avec précision pour mieux voir leur subtilité. En effet, l’une des forces du film, c’est que malgré ces parallélismes, chaque scène reste auto-suffisante, indépendante, et même unique par plus d’un aspect, de sorte qu’aucun élément d’analyse ne saurait s’appliquer parfaitement au film entier. Il ne s’agit pas du tableau d’une violence particulière, mais de toutes ses formes d’expression : il faut d’ailleurs souligner que la violence n’est pas l’apanage des personnages principaux, mais traverse le film en arrière-plan. Les seuls moments de douceur sont immédiatement annihilés par la violence qui les suit instantanément (notamment dans la pseudo-escapade amoureuse).

Le film suit néanmoins une progression logique, de moins en moins sanglant, mais aussi de plus en plus oppressant. La violence est ainsi d’abord clairement dirigée contre les figures de pouvoir, puis contre l’altérité en tant que telle, avant de ne servir qu’à se défendre soi-même, avant la fin, magnifique et ô combien nécessaire, et ce suicide qui souligne à quel point la violence ne peut en définitive que se retourner contre soi-même. Car si toute la dernière scène tend vers un nouveau meurtre, s’offrant même le luxe de plusieurs fausses pistes, le réalisateur surprend le spectateur par un suicide finalement plus violent que les massacres précédents. In fine le personnage a été incapable de se protéger d’autrui et doit se résoudre à se saborder. C’est dans cette fin que le film prend tout son sens : le personnage est présenté tout au long du film comme un fuyard, qui ne se retrouve que dans la mort. La violence n’appelle que la violence.

Porté en outre par des images souvent magnifiques (la couleur est ici exploitée et stylisée) et des acteurs très convaincants, même lorsqu’ils versent dans la caricature, le film pêche cependant par quelques longueurs, de plus en plus fréquentes plus la fin approche. Le spectateur européen peut en outre être désorienté par les nombreuses indications géographiques et régionales, qui semblent avoir une importance symbolique sans être décryptés clairement. Ce qui impressionne peut être le plus dans A touch of sin, c’est justement son ancrage profond dans le cadre chinois. La réflexion sur la violence et le questionnement métaphysique sur le rapport à autrui n’est en effet que prétexte à une critique (elle aussi) ultra-violente de la Chine contemporaine et de sa société décadente. L’opposition souvent répétée d’une Chine rurale et traditionnelle et d’une Chine urbaine, dépersonnalisée, avachie dans le vice, est on ne peut plus frappante. Les personnages principaux sont d’ailleurs tous plus ou moins désaxés : l’un est un fou obsessionnel, l’autre un tueur psychopathe, le dernier un fuyard. Le personnage féminin, seule rescapée qui se rend à la police, y échappe à première vue, bien que maîtresse d’un homme marié et réceptionniste dans une maison close. Cependant, le réalisateur ne condamne aucunement ses personnages, et va même jusqu’à leur donner raison, ou du moins à rendre leurs actes absolument compréhensibles par le spectateur. Cela s’explique peut-être par le désaxement encore plus grand des personnages secondaires : obsédés par l’argent, le sexe, le travail. Il n’y a aucune lueur d’espoir dans ce film, car les personnages eux-mêmes n’en ont plus : seule la violence, et a fortiori le suicide, se présentent comme solutions viables.

A touch of sin est un film à l’esthétique magnifique qui pousse à une réelle réflexion sur la violence, sans la condamner. Le discours résolument critique sur la Chine d’aujourd’hui ne parasite pas la portée cinématographique, au contraire : ni l’aspect social ni la recherche esthétique ne sont des prétextes, au contraire l’un nourrit l’autre. Dans une scène centrale, un personnage admire avec son fils des feux d’artifice, et tire un coup de pistolet en l’air pour participer à la fête. Voilà qui condense en une scène ce vers quoi A touch of sin tend inexorablement : la mort, le beau, l’inscription sociale, tout est lié. La Chine d’aujourd’hui, le monde d’aujourd’hui ne sont beaux que dans leur violence.

Gabriel Dyer

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