Augustine, de Alice Winocour

Augustine, de Alice Winocour

Le corps vs l’esprit

Qui l’aurait cru ! Cronenberg, le maître de l’exploration du corps et du charnel (Videodrome , ce film où la chair et l’image finissent par ne faire plus qu’un) ou encore de la représentation inquiétante des comportements pathologiques (Faux semblants et la relation malsaine de deux frères jumeaux chirurgiens, qui tendent vers le monstrueux…) se trouve aujourd’hui rattrapé par une jeune réalisatrice française inconnue (qui plus est, une femme ?!), Alice Winocour, qui s’attaque, un an après son bien trop lisse Dangerous Method, sur le même sujet : le traitement de l’hystérie par d’illustres médecins de la fin du XIXe siècle.

D’un côté, nous avons la psychanalyse de Freud, qui nous entraîne dans un psychologisme bienveillant et nous propose une traditionnelle histoire d’amour impossible entre un médecin et sa patiente. De l’autre, c’est l’observation anatomo-clinicienne, par le neurologue français Charcot, de l’expression corporelle brute des pulsions et de son expression érotique. On comprend tout de suite – et bien ironiquement – lequel des deux films peut présenter le plus de relief et d’intensité…

Clair-obscur

En effet, Augustine propose une plasticité de l’image particulièrement travaillée. Dès les premiers plans du film, un certain malaise s’annonce à travers la pesanteur de chaque plan : l’obscurité environnante menace sans cesse d’engloutir les personnages, la très faible profondeur de champ entretient un flou consistant et crée une sorte de voile recouvrant l’image. Chaque objet, chaque élément peut apparaître ainsi dans sa propre matérialité (grain de peau, poudre, crabes, singe, marques rouges laissées par le corset sur la peau, une simple fourmi qui se déplace sur la main d’Augustine…), les gros plans sur nos héros présentent un relief très marqué. Nous rappelant finement qu’à cette époque l’électricité n’était pas encore d’actualité, la réalisatrice en profite pour placer ses personnages dans un clair-obscur extrêmement maîtrisé. Tous ces éléments contribuent à créer (chose rare) une véritable épaisseur de l’écran – rappelant celle de la peinture, ici flamande. La réalisatrice réussit, à travers l’image, à faire ressentir le cru, la chair au spectateur.

Ne sortant pas de l’enceinte de l’hôpital de la Salpetrière et de sa forêt environnante, l’espace est comme envoûté par une atmosphère automnale, presque mystique. Soko, dans sa simplicité sublime, ne semble devoir faire aucun effort pour apparaître parfaitement juste ; son attitude à la fois renfermée et attirante place le spectateur dans une certaine ambiguïté. L’image de la sorcière, possédée et malveillante, ne cesse de le poursuivre (sa longue chevelure noire et « abondante » renforce cette image de femme-démon), mais en même temps, le réalisme du film lui rappelle que ce n’est qu’une malade, souhaitant à tout prix se faire soigner et guérir. Cette tension est représentative de l’époque où se situe l’histoire, encore largement empreinte des dogmes chrétiens, mais qui, à travers la science et la médecine, opère une laïcisation du regard clinique sur le corps. Désormais, l’érotique peut s’exprimer et s’observer librement, en dehors du jugement moral.

Chair de cinéma

Même si le film présente quelques limites (comme les tentatives plutôt ratées et inappropriées des « interviews » de patientes),  qui poussent le spectateur à se demander ce que la réalisatrice cherche véritablement à montrer : est-ce le simple récit historique des progrès de la médecine ? la dénonciation du regard dominant de l’homme sur la femme incomprise ? la représentation de la lutte perpétuelle de l’homme contre ses propres pulsions ? Le film ne fournit pas de réponse claire.

Mais le  film réussit tout de même à faire voir, de manière très poignante, le Désir dans toute sa splendeur. Ce Désir est d’autant plus fort qu’il doit surgir d’un clair-obscur particulièrement sobre et froid, représentatif de la rigueur de la religion et du costume noir des académiciens. Rien que pour cela, Augustine peut traverser les époques. Ses enjeux nous sont parlants ; la chair palpite sous l’écran de cinéma…

Marion Attia

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