TOP 10 DES FILMS DE 2017

TOP 10 DES FILMS DE 2017

L’ACD a sélectionné pour vous les 10 meilleurs films de 2017 ! Ce classement est à l’image de l’année : riche et varié avec différents genres, de la comédie musicale au thriller policier en passant par le film de guerre. Un seul point commun : une bande-son exceptionnelle qui marque les esprits et fait résonner le souvenir du film. (Re)découvrez ces chefs d’oeuvre au rythme de leur musique, si souvent essentielle au 7e art (à lire: [Conférence] Musique & Cinéma).

N°10 : Baby Driver, d’Edgar Wright

Après être (malheureusement) passé inaperçu tout au long de sa carrière, Edgar Wright s’est finalement révélé au public comme un grand réalisateur avec son dernier film Baby driver. Suivez le personnage éponyme dans son voyage pour échapper à une vie criminelle tout en rencontrant Debora, sa zébra complémentaire.

Vous n’êtes toujours pas convaincus? Des performances de qualité comme celles de Jamie Fox et Kevin Spacey (RIP à sa carrière) accompagnées d’une bande son qui parvient à maintenir les spectateurs immergés dans l’ambiance du film me semblent des raisons plus que suffisantes. Baby driver parvient à articuler l’esthétisme et l’humour avec des courses-poursuites qui passeront dans l’histoire pour de véritables scènes cultes.

D.R.

N°9 : Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve

Le week-end de sa sortie aux États-Unis, Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve s’est classé à la première place du Box-office américain en récoltant près de 31 millions de dollars de recettes.

Cette suite a rapporté presque autant que le premier Blade Runner de Ridley Scott, sorti en 1982. C’était donc il y a 35 ans. L’accueil en Europe et en France du premier Blade Runner avait été chaleureux. Le film de Ridley Scott avait suscité de nombreux éloges, et l’on a rapidement vanté ses qualités visionnaires, son esthétique soignée, ainsi que les nappes sonores restées célèbres de la bande-son atmosphérique.

Et le second film n’a rien à envier au précédent que ce soit pour la direction artistique, les effets spéciaux, le casting (avec Ryan Gosling dans le rôle de K), ou encore le scénario avec des personnages bien développés, notamment le personnage de K.

Si vous avez aimé le premier film ou si vous aimez tout simplement les bon films de sciences fiction, alors ce film est fait pour vous.

Z.B.

A lire : Blade Runner 2049 : simple réplicant ou réussite dystopique?

N°8 : Dunkirk, de Christopher Nolan

[Attention : ce texte a été écrit par un Nolan’s fanboy.]

Christopher Nolan, à l’instar d’un Denis Villeneuve, est un réalisateur capable de créer un blockbuster conscient, un divertissement grand public de qualité, une expérience cinématographique réelle pour tous les types de spectateurs. Dunkirk, dernière production made in Nolan au budget dérisoire de cent millions de dollars, est un film historique montrant l’opération Dynamo de 1940 où l’armée britannique a dû évacuer les plages de Dunkerque (avec l’aide des Français) sous le feu des Allemands.

Nolan, dans une expérience visuelle intense d’une heure cinquante (c’est peu quand on connaît la filmographie du bonhomme), nous livre une vision bien précise de la bataille de Dunkerque. Gargantuesque travail de montage, le film se déroule sur trois unités de temps et de lieu : les cieux, la mer et enfin et surtout la jetée où patientent pendant trois interminables semaines les soldats anglais. L’attente. L’attente insoutenable. Émotion cruciale pour Nolan qui a confié ne pas vouloir réaliser un film de guerre mais bien un survival ».

Ponctué du tic tac incessant d’une musique composée par Hans Zimmer, le film ne fait pas de cadeau à ses protagonistes piégés sur cette jetée rapidement synonyme d’un long et lent purgatoire.

Quelque peu expérimental (il n’y a presque aucun dialogue), Dunkirk est une expérience organique qui scotche le spectateur à son siège et ne le lâche jamais. On frémit au moindre vrombissement annonciateur du passage des avions allemands, on se crispe au sifflement strident des bombes et on ferme les yeux, comme ces pauvres hommes, véritables cibles de foire, piégés sur cette plage, alors que les obus éclatent autour d’eux.

Nolan réussit donc un puissant long métrage, haletant jusqu’à la suffocation parfois, avec des choix visuels extrêmement forts. Même si le prisme choisi par le réalisateur peut sembler étroit pour décrire l’entière complexité d’une des plus grandes opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale, ce dernier donne en réalité une dimension humaine à la guerre. Nous sommes avec les soldats, sur ce sable français, à regarder vers l’horizon, là où nous attend l’Angleterre (oui ce film est patriotique mais Nolan est plus subtile que moi regardez attentivement la fin).

Enfin bref, allez voir Dunkirk mais prenez garde : ce n’est pas un film de guerre comme les autres.

T.W.

A lire : Dunkerque, la victoire de Nolan? 

N°7 : Good Time, de Joshua et Ben Safdie

Connie et Nick, 2 frères, un braquage raté et voilà que les frères Safdie nous plongent dans un voyage au bout de la nuit haletant entrepris par Connie (Robert Pattinson) pour sauver son frère handicapé de prison.

Le film nous amène à suivre Connie le temps d’une nuit dans sa course effrénée portée par un amour fraternel intense et une envie de contrecarrer son destin. Enchaînement de péripéties aussi dramatiques qu’absurdes, on ne sait plus si l’on doit rire ou pleurer de la situation. Tout va très vite, on est embarqué dans un trip acidulé marqué par l’urgence et la frénésie. Le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer, on est complètement happé par le décor à la fois hypnotique et hallucinogène spécifié par les néons des bas-fonds du Queens, la musique onirique d’Oneothrix Point Never et la performance de Robert Pattinson.

Cette chute à 100 à l’heure se caractérise davantage par l’action mais les nombreux gros plans des personnages nous offrent des pauses d’intensité et d’émotion face à ces losers new-yorkais qui semblent condamner à leur sort puisque finalement cette nuit se referme telle une parenthèse sur une scène similaire à la première comme si tout ceci n’avait été qu’un rêve.

Les frères Safdie nous livrent ici une expérience sensorielle des plus exaltantes et poignantes de l’année.

L.B.

N°6 : Au revoir là-haut, d’Albert Dupontel

Quoi de plus délicat pour un acteur que d’être privé de son instrument de travail ? Comment transmettre des émotions sans une moitié de visage ? C’est le défi que Nahuel Pérez Biscayart a brillamment relevé dans le nouveau film d’Albert Dupontel. Ce dernier retrace l’histoire de deux vétérans de la Grande Guerre, Maillard et Péricourt (Nahuel Perez). Souffrant des différents maux de l’après guerre, ils montent une escroquerie aux monuments aux morts pour survivre dans ce nouveau monde.

Le plan séquence d’ouverture est remarquable, on suit une scène de guerre des plus réalistes qui se finit par Maillard enseveli face à une tête de cheval. Albert Dupontel fait appel à des mouvements de caméra très complexes et variés, ainsi qu’une coloration digne des films de Jeunet. Il a su ajouter à l’oeuvre de Pierre Lemaitre son humour caustique voire gilliamesque, tout en restant fidèle à l’esprit du livre. Les personnages typés comme l’odieux capitaine Pradelle (Laurent Lafitte) qu’on aime haïr et le redoutable maire (Niels Arestrup) participent au caustique du film.

L’oeuvre originelle est riche et cela se ressent sur la diversité des sujets traités : pauvreté, patriotisme, traumatisme d’après-guerre, décadence des bourgeois. Mais le succès du film revient à l’équilibre entre le comique et le tragique, symbolisé par le jeu de Nahuel Pérez, usant de tous ses sens et d’une multitude de masques très expressifs dignes de la commedia dell’arte.

B.G.

N°5 : La La Land, de Damien Chazelle

Au-delà de la très forte (voire excessive pour certains) communication sur le film, vous avez très sûrement entendu parler de La La Land, le film qui réunit Ryan Gosling et Emma Stone, deux acteurs largement appréciés, dans une comédie musicale.

On aurait pu s’attendre à une comédie musicale classique, avec un scénario tout tracé : la beauté et la force d’une héroïne innocente vont être révélés par l’irruption d’un jeune homme dans sa vie. Or, on se retrouve face à deux personnages qui, oui, chantent et dansent puisque c’est le principe même d’une comédie musicale, mais se trouvent un peu à la dérive face à la difficulté de réalisation de leurs rêves respectifs.

C’est donc une histoire non seulement surprenante, mais qui emporte aussi très facilement le spectateur avec un esthétisme simple et la reprise fréquente des thèmes musicaux, qui sont ma foi fort audibles. Il suffit de se poser confortablement dans son siège et de regarder, il n’y a qu’à absorber les images. La La Land est donc un film simple et joli ; on peut justement le lui reprocher (à lire: La La Land, un film anti-transgressif) mais je pense que je peux le qualifier de film « sympathique » sans trop rencontrer d’opposition.

Parce qu’il a marqué 2017 en déchaînant les critiques, tantôt excellentes, tantôt destructrices, et parce que le regarder est synonyme de bon moment, je le recommanderais (et cela potentiellement avec des mouchoirs pour les plus fragiles d’entre vous).

E.R.

N°4 : Mise à mort du cerf sacré, de Yórgos Lánthimos

Si je ne devais retenir qu’une seule idée du dernier chef d’oeuvre de Yórgos Lánthimos, c’est que nos actions ont toujours des répercussions. Mise à mort du serf sacré est l’histoire d’un homme qui est forcé d’affronter les conséquences de ses fautes préalables.

Il est possible que vous ressentiez du stress, de l’angoisse ou peut-être même de la colère. Ce sont ces sentiments qui font preuve de l’expérience cinématographique à venir. Que ce soient les personnages, extrêmement cyniques et sociopates, ou les dialogues – comme celui du personnage principal qui raconte une expérience sexuelle de son enfance pour inciter son fils à se confier à lui – tout est singulier dans ce film. Le rythme est lent, la musique oppressante et on y parle de manière apathique, presque fiévreuse.

A peine commencé, le premier plan nous plonge dans un univers étrange et froissant : un gros plan sur un coeur qui bat sur la table d’opération. On comprendra par la suite que tout le film est à cette image : cru, perturbant et qui se veut une véritable autopsie des pulsions humaines.

D.R.

Retrouvez notre critique cannoise du film ici.

N°3: Moonlight, de Barry Jenkins

Personnellement, si je devais conseiller un film pour cette année 2017 ce serait sans hésitation Moonlight. Bon en même temps il fait consensus, il a quand même remporté l’oscar du meilleur film 2017.

Ce drame américain réalisé par le talentueux et engagé Barry Jenkins retrace sous forme de triptyque l’enfance, l’adolescence et la vie d’adulte de Chiron. Jeune homme afro américain de Miami élevé par sa mère – crack Addict- subissant régulièrement les coups et moqueries de ses camarades d’école. Chiron tait depuis toujours son homosexualité, difficile à assumer dans la violence du milieu hostile dans lequel il évolue.

Jenkings est un réalisateur connu pour son engagement pour la communauté noire, notamment avec son long métrage Dear White People. Avec Moonlight il soulève de nombreux sujets forts, souvent tabous ou même occultés aux Etats-Unis. Il soulève les questions du racisme, de la ségrégation, de l’homosexualité… Ce qui pourrait être un brouhaha d’informations s’avère être un film qui se démarque par sa justesse.

L’esthétisme de cette adaptation d’une pièce de théâtre est tout aussi frappant, depuis la bande originale en passant par les acteurs, jusqu’à l’image. Cette pépite du cinéma indépendant américain ne vous laissera pas indifférent.

C.D.

N°2: The Square, de Ruben Östlund

« C’était super, mais franchement, ça m’étonnerait que ce genre de film puisse avoir la palme d’or ». Phrase acédienne à la sortie de la projection du film pendant le festival de Cannes. Et pourtant… Palme d’or du festival de Cannes 2017 et deuxième au classement annuel de l’ACD, The square s’en prend à tous les paradoxes et absurdités du monde de l’art et même de la société en général. La finesse du réalisateur suédois Ruben Östlund, lui permet de dénoncer avec légèreté cette société hypocrite dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Nous suivons un directeur de musée dans sa vie professionnelle et privée qui doit faire face à de nombreuses crises, révélatrices de certains non-sens de notre monde.

La force du film réside à la fois dans tous ces messages, comme le goût pour le buzz sans limite dans nos sociétés gouvernées par les médias, mais aussi la façon dont ils sont mis en scène, avec cette alliance très juste entre l’environnement léché, le scénario juste et les acteurs remarquables, qui nous offre de magnifiques scènes absurdes, de malaise et d’hilarité totale.

Une des scènes qui illustre le mieux la gêne qui peut nous envahir pendant ce film, est celle dans laquelle un comédien engagé par le musée, pousse aux extrêmes les caractéristiques d’un singe, pour une pseudo animation lors d’un dîner de mécènes du musée. Nous sommes tellement gênés, même sur nos fauteuils que l’on se voit presque attaqué par cette « bête ». Cette scène révèle à la fois les comportements particulièrement étranges dans le monde de l’art, mais elle dénonce aussi les réactions des spectateurs, qui font preuve d’une passivité pathologique et d’un profond égoïsme au sein du groupe.

« Ça parle du politiquement correct, c’est une dictature. Cette dictature est aussi horrifiante que d’autres dictatures. Le réalisateur a montré plusieurs exemples du politiquement correct. C’est extrêmement drôle. » Pedro Almodovar, Président du Jury du festival de Cannes 2017. Pas besoin d’en dire plus pour comprendre la place de ce film au sein de notre classement.

V.D.

A lire: The Square, le rugissement de la Croisette

N°1: 120 battements par minute, de Robin Campillo

Entre le Grand Prix reçu à Cannes et les affiches du film placardées sur tous les murs du métro parisien, difficile de passer à côté de 120 Battements Par Minute en 2017.

C’est au début des années 90’, parmi les vifs dialogues lors des réunions hebdomadaires d’Act Up, que nous plonge Robin Campillo, réalisateur du film. L’histoire relate la vie de ces militants qui se sont battus pour la reconnaissance des droits des malades du sida vivant, parfois survivant, dans une société qui ne leur laisse pas de place.

Le film est rythmé par la performance poignante de Nahuel Pérez Biscayart (que l’on retrouve aussi dans Au Revoir là-haut) et par la bande son signée Arnaud Rebotini qui donne une perspective musicale à l’histoire du film résonnant chez le spectateur bien après sa sortie de la salle.

E.A.

[Conférence] Musique & Cinéma

[Conférence] Musique & Cinéma

Le 4 décembre 2017 s’est tenue une conférence sur la musique au cinéma. A l’adresse de ceux qui n’auraient pas pu y assister, en voici un bref résumé.

Nos intervenants sont le professeur de musicologie Philipe Cathé, le compositeur pour films Xavier Berthelot et les deux membres Mourad Kejji et Myriam El Moumni du groupe Impulse, qui a notamment composé la musique du film Much Loved de Nabil Ayouch.

  • Une double création

On peut diviser les films en deux catégories : les films avec musique et les films sans. La seconde catégorie, bien que plus rare, est assez exceptionnelle pour qu’elle soit mentionnée. On va néanmoins se concentrer sur les films dans lesquels la musique a sa place.

Il faut tout d’abord savoir que la réalisation du film et la composition de la musique ne vont pas toujours de pair.

Premièrement, certains réalisateurs utilisent des musiques préexistantes, mais ceux-là ont le budget nécessaire pour payer les droits d’exploitation.

Deuxièmement, lorsque les réalisateurs demandent à des compositeurs de travailler pour eux, bon nombre d’entre eux se trouvent brimés dans leur création. En effet, certains réalisateurs utilisent ce qui est appelé des musiques temporelles, c’est-à-dire que la scène que le compositeur doit mettre en musique n’est pas muette lors de son visionnage par ce dernier. Ainsi, le compositeur n’arrive pas à se défaire de la musique qu’il a entendu sur la scène et tend à reproduire à peu près la même chose.

Enfin, il existe un ordre entre la réalisation du film et celle de la musique : soit la musique est créée la première et évoque directement quelque chose, soit le film est réalisé et on colle une musique dessus. Dans le premier cas, chaque image du film correspond parfaitement à la musique et suit le rythme de celle-ci.

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Jouée sur le plateau pendant le tournage, la partition légendaire d’Il était une fois dans l’Ouest a obtenu un succès discographique de la même ampleur que le film.

  • Compositeur/Réalisateur : des rapports compliqués 

Cependant, entre le compositeur et le réalisateur, le compositeur « reste un peu la femme battue du couple » comme le dit Xavier Berthelot. Ainsi, même dans les couples célèbres de musiciens et de réalisateurs comme Hitchcock et Hermann ou Éric Serra et Luc Besson, le compositeur, qui a pourtant déjà composé pour son réalisateur, passe tout de même les auditions pour s’assurer que sa musique correspond bien au film.

Alfred Hitchcock et Bernard Herrmann

De plus, dans la composition de la musique en elle-même, les musiciens ont souvent trop peu de temps pour créer ce qu’ils veulent. Et cette difficulté s’ajoute à celle déjà présente de la composition pure. Myriam El Moumni explique : à partir d’un seul visionnage, il faut prendre en note le time code. Puis, à partir de ce time code, il faut créer une chanson qui correspond aussi à l’ambiance de la scène. Or, il faut parfois s’y reprendre à dix reprises pour que la musique plaise au réalisateur.

Il est donc nécessaire de savoir mettre son égo de côté lorsqu’on est compositeur de musique pour film. Même dans des films cultes dont la musique est devenue célèbre, le compositeur n’était pas aussi maître de sa production que l’on aurait pu le penser. Par exemple, dans l’épisode « La Menace Fantôme » de Star Wars, la course à laquelle Anakin Skywalker prend part dure dix minutes. Cependant, les trois premières minutes sont dénuées de musique et la musique de Williams ne démarre qu’après ce temps écoulé. Et même lorsque l’on entend la musique, elle n’est pas pure car des bruits la recouvrent sans cesse. La musique est donc en lutte permanente avec le bruit, mais cela était nécessaire dans l’esprit de cette scène.

  • Le choix du silence

Dans d’autres films comme 2001 : L’odyssée de l’espace, Kubrick a tout simplement ôté la musique du compositeur. Cela lui renvoie le très dur message que le silence est préférable à ce qu’il avait créé. Dans des cas comme ceux-là, être compositeur de musique pour film peut s’avérer d’une rare violence.

Par ailleurs, l’importance de la musique varie d’un pays à l’autre. Ainsi, aux Etats-Unis, il y a de la musique sur les deux tiers des scènes, ce qui est très contraignant, tandis qu’en France, la musique ne prend qu’un quart des scènes. Les réalisateurs français préfèrent en général garder la musique pour les scènes qui en nécessitent vraiment. Rohmer ne met pas de musique dans le déroulement des scènes elles-mêmes. C’est un réel choix du réalisateur que de laisser la place au silence dans une scène : il faut qu’il n’y ait ni musique, ni paroles, ni bruit. Obtenir du silence est donc un choix lourd de sens.

Le compositeur doit donc créer un univers musical qui a son identité propre et qui correspond à la scène. Parfois, il suffit de trois notes pour rendre une scène magnifique, parfois la composition est bien plus ardue.

Le silence au cinéma : 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick 

  • La présence du style 

Une dernière distinction peut être faite entre musique diégétique et extradiégétique. Un son diégétique est un son physiquement présent dans les plans qui composent un film et qui fait partie de l’action filmée, il peut donc être entendu par les personnages. Un exemple de musique diégétique est le chant, puisqu’il émane des personnages mêmes et est donc intégré à la scène. Un son extradiégétique en est l’opposé et renvoie généralement à la musique composée et rajoutée aux plans après le tournage. Philippe Cathé estime que chacun de ces deux niveaux sonores produit un effet différent voulu par le réalisateur : à travers une musique diégétique, celui-ci s’efface de l’action tandis qu’une musique extradiégétique lui permet d’affirmer sa présence, à l’instar d’un auteur comme Balzac qui prend en charge le récit et dont le style est ostentatoirement présent, contrairement à un auteur comme Perec qui narre de l’intérieur et s’efface de l’intrigue.

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La musique doit à la fois être le réceptacle des émotions, et constituer un niveau de lecture supplémentaire. Dans certains genres de films, notamment dans les films américains, la musique doit aussi dire au spectateur ce qu’il doit penser. Dans les films, la musique occupe donc une place primordiale : les films sans musique sont considérés comme des exceptions ; tandis que dans les films avec musique, celle-ci peut pérenniser le film ou l’inverse, mais la distinction n’est pas bien claire tant musique et cinéma sont étroitement liés.

Top 3 des sorties ciné de novembre

Top 3 des sorties ciné de novembre

Carré 35

Eric Caravaca s’est lancé un défi des plus risqués, faire un film sur l’absence : l’absence d’archives, l’absence de souvenirs, et surtout celle de sa soeur morte à l’âge de 3 ans. En partant de presque rien, sinon quelques images tournées une soixantaine d’années plus tôt, il mène l’enquête sur le décès d’une soeur qu’il n’a jamais connue et qu’on évoque à grand-peine dans la famille. Il ne sait quasiment rien d’elle, sinon qu’elle est enterrée dans le carré 35 du cimetière de Casablanca. Mais il pressent qu’il y a quelque chose à découvrir, tout un pan de l’histoire familiale à exhumer et une vérité à retrouver. S’il tient autant à cette vérité, ce n’est pas uniquement par souci d’exactitude, mais surtout par l’expression d’un instinct très fort et inconscient qui lui fait ressentir une tristesse qui n’est pas sienne, et lui est d’autant plus étrange et étrangère qu’elle est passée sous silence par tous les autres membres de la famille. Les traumatismes vécus par les parents laissent-ils une trace à leur descendance? Peut-on hériter de la souffrance ? « Je vis, nous vivons avec un fantôme » dit-il de lui et sa famille sur l’un des rares clichés de son enfance.

Parmi ses démarches d’investigation, il interroge l’entourage de Christine. Il y a en premier lieu sa mère, qui reste toujours évasive et essaie de détourner les questions pour finir par déclarer qu’il est inutile de ressasser le passé. La force de son déni est telle qu’elle finit par y croire, et nous touche par sa lumineuse sincérité. Un rejet qui fait écho à un passage de la Porte des Enfers lu par Eric Caravaca : « Maudite soit-elle, cette pierre que je n’ai pas choisie et qui recouvre désormais mon enfant pour l’éternité. J’embrasse tout cela du regard et je crache par terre. Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. » 

Ici, Eric Caravaca finit par faire évoluer le deuil de la mère, resté bloqué au début à sa phase de déni- et fait parler le silence en trouvant le ton juste. Car ce qui frappe avant tout dans ce documentaire, c’est la justesse avec laquelle il est réalisé. Sans être trop larmoyant ni sentimaliste, ou au contraire trop froid et dur, le film parvient à rendre universelle une histoire personnelle, et nous fait pénétrer dans ce terrain à la fois intime et commun qu’est la mémoire.

Y.B.

Au revoir là-haut

Dupontel vient de vous réconcilier avec le cinéma français.

Si vous êtes fatigués du blockbuster insipide à la sauce barbecue ou bien de la comédie facile à la bière, foncez découvrir Au revoir là-haut d’Albert Dupontel. Le film, adapté du roman éponyme de Pierre Lemaitre, retrace l’histoire burlesque et dramatique d’un artiste mutilé pendant la Grande Guerre montant une escroquerie aux monuments aux morts. Un pitch comme celui-ci suffirait à nous séduire.

Même si le scénario souffre parfois de rares faiblesses et certains personnages auraient mérité un développement plus important (mais là on pinaille comme les charognards de critiques Télérama que nous sommes), vous serez emportés par la maestria de Dupontel. Hyperactif, le metteur en scène éblouit dès l’ouverture avec un plan séquence parfaitement exécuté suivi d’une scène de bataille qui n’aurait pas à rougir devant Dunkirk. Jouant avec aisance et habileté entre les différentes utilisations de la courte focale (on voit l’adepte de Terry Gilliam), virevoltant avec des plans séquences audacieux,

Au revoir là-haut est une oeuvre cinématographique au pied de la lettre : l’image nous parle (et oui moi aussi je me pignole intellectuellement). La caméra capte subtilement tous les enjeux qui entourent les personnages à l’aide d’un jeu de cadres et souligne l’effort de reconstitution des décors et du grain de l’époque. Ajoutez à cela la performance remarquable d’une étoile montante du cinéma français, Nahuel Pérez Biscayart (120 Battements par minute), aux côtés de références sûres (Laurent Lafitte, Mélanie Thierry, Niels Arestrup), et vous obtenez un délicieux film à consommer sans modération (et avec un paquet de mouchoirs même pour les durs à cuir). Au revoir là-haut est une poésie mouvante de couleurs et de cadres, d’émotions et de réflexions…

Bref, c’est un très bon film, allez le mater.

T.W.

Mise à mort du cerf sacré

Si je ne devais retenir qu’une seule idée du dernier chef d’oeuvre de Yórgos Lánthimos, c’est que nos actions ont toujours des répercussions. Mise à mort du serf sacré est l’histoire d’un homme qui est forcé d’affronter les conséquences de ses fautes préalables.

Il est possible que vous ressentiez du stress, de l’angoisse ou peut-être même de la colère. Ce sont ces sentiments qui font preuve de l’expérience cinématographique à venir. Que ce soient les personnages, extrêmement cyniques et sociopates, ou les dialogues – comme celui du personnage principal qui raconte une expérience sexuelle de son enfance pour inciter son fils à se confier à lui – tout est singulier dans ce film. Le rythme est lent, la musique oppressante et on y parle de manière apathique, presque fiévreuse.

A peine commencé, le premier plan nous plonge dans un univers étrange et froissant : un gros plan sur un coeur qui bat sur la table d’opération. On comprendra par la suite que tout le film est à cette image : cru, perturbant et qui se veut une véritable autopsie des pulsions humaines.

D.R.

Retrouvez notre critique cannoise du film ici.

BLADE RUNNER 2049 : Simple réplicant ou réussite dystopique ?

BLADE RUNNER 2049 : Simple réplicant ou réussite dystopique ?

Il y a 35 ans sortait en salle Blade Runner, film noir empruntant les codes de science-fiction, réalisé par Ridley Scott et librement adapté du roman de Philip K.Dick, Do androids dream of electric sheep ?

La réalisation d’une suite de ce film, initialement boudé en salles puis devenu culte et désormais unanimement reconnu comme une œuvre clé pour le genre de la science-fiction sur le grand écran, s’avérait donc à la fois un défi audacieux mais aussi risqué.

Peut-on donc dire que Denis Villeneuve, après Prisoners, Sicario ou encore Premier contact, a réussi son pari ?

 

Blade Runner 2049, un film qui s’inscrit parfaitement dans l’univers de son prédécesseur

 

On peut tout d’abord considérer Blade Runner 2049 comme une réussite de par le fait que le film s’inscrit de manière totalement cohérente avec Blade Runner, tout en parvenant à créer sa propre identité. En effet, de nombreuses suites récentes de blockbusters à l’instar du Réveil de la Force ou de Jurassic World faisaient du fan-service l’une des pierres angulaires de leur réalisation. Ici, le recours aux éléments qui se sont déroulés 30 ans avant le début de l’intrigue de Blade Runner 2049 est fait de manière presque mythologique : Ils sont suffisamment prononcés pour qu’on les remarque mais aussi suffisamment subtils pour qu’on ne s’y attarde pas trop.

Ainsi, l’apparition de Gaff (interprété par Edward James Olmos) et la visualisation du test Voight-Kampf de Rachel (qui renvoie à la première rencontre entre Deckard et cette dernière dans le premier film) sont à la fois brèves, mais surtout pertinentes, car nécessaires à la progression de l’enquête de l’Agent K interprété par Ryan Gosling.

C’est précisément cette nouvelle enquête qui permet au film de façonner dans un autre temps sa singularité. Cette singularité semble être donnée d’entrée par le deuxième plan du film : Denis Villeneuve ne se contente pas de remettre au goût du jour l’ambiance morose nocturne et dépravée de la ville de Los Angeles. Il reprend l’environnement de 2019 tout en l’enrichissant par le biais de magnifiques plans aériens où le gigantisme se fait particulièrement ressentir, notamment lorsque les protagonistes sont amenés à prendre leur véhicule.

On retrouve la patte de documentariste du réalisateur canadien, avec de grands reliefs dépeints par des effets CGI de qualité pour les décors (dirigés par Denis Gassner), des plans-séquence magnanimes d’une Los Angeles surdimensionnée et aux édifices multiples ; et une palette photographique aussi riche que variée.

La singularité de Blade Runner 2049 est également donnée par le choix de son protagoniste. Vingt-sept ans après un « blackout », et suite à l’appropriation de la compagnie Tyrell (fabricante des réplicants de modèle Nexus-6) par le milliardaire industriel Wallace (interprété par Jared Leto), un nouveau modèle de réplicants (Nexus-8) a émergé, caractérisés par une totale docilité. Les modèles Nexus-6, quant à eux, demeurent hors la loi et il est donc de la responsabilité des blade runner de les retirer. Or, contrairement à 2019, les blade runner ne sont plus nécessairement humains : C’est le cas de l’Agent K joué par Ryan Gosling dont la nature de réplicant nous est donnée dès les premières répliques.

Ainsi, contrairement au film original, les premières minutes nous laissent penser que le problème soulevé ne sera pas de se demander si K est réplicant ou humain (alors que la nature du blade runner joué par Harrison Ford continue encore d’alimenter les débats aujourd’hui.)

 

Une enquête abordée sous le prisme de la quête existentialiste

 

Néanmoins cette connaissance de l’artificialité de K et la conscience de celle-ci par ce dernier n’en rendent pas moins l’enquête intéressante, puisqu’elle renvoie à l’une des thématiques chères au genre de la science-fiction et qu’avait su superbement poser Ridley Scott en 1982 : La quête d’identité.

Cette enquête vise pour l’agent à comprendre et trouver le fruit d’un miracle : la naissance d’un enfant issu d’une réplicante, 30 ans plus tôt. A priori impossible, cette potentielle naissance divine, presque analogue à celle des Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron, vient alors remettre en cause tous les schémas civilisationnels sur lesquels s’est construite la domination humaine des années 2020, tout en remettant en question la construction individuelle de K.

Plus l’enquête avance, plus K trouve des éléments susceptibles de le persuader de son exceptionnalité, rendant ainsi la personnification de l’intrigue bien plus poussée que celle de Blade Runner premier du nom. Plus largement, Blade Runner 2049 reprend l’interrogation qu’avaient soulevée les réplicants du premier film, à savoir qu’est ce qui fait l’humanité.

Pour traiter cette question, le film aborde plusieurs axes de la réflexion. Le premier est celui de la mémoire et des souvenirs. Chaque réplicant, lorsqu’il est modelé et conçu, se voit implanté des souvenirs artificiels et créés de toute pièce afin de les doter d’une identité par le biais d’un passé remémoré. En effet « on a besoin de souvenirs pour savoir qui on est » pour reprendre les propos de Leonard Shelby dans le Memento de Christopher Nolan.

L’attachement de K. à ses souvenirs implantés et l’enquête qu’il mène l’amènent vers  une interrogation capitale : Ses souvenirs ne sont-ils qu’artificiels ou au contraire ont-ils été réellement vécus ? L’attention donnée aux souvenirs par le protagoniste nous semble alors donner l’idée que ce ces derniers constituent l’un des fils directeurs de notre existence et s’apparentent comme un primat indispensable au déclenchement de toutes nos actions et de notre capacité à donner sens à nos actes. C’est ce fil directeur, et primat, qui constituerait alors notre humanité.

A la vue du film, on peut également légitimement se dire qu’un individu est doté d’humanité, voire d’humanisme, lorsque ce dernier est en mesure d’éprouver des sentiments pour Autrui, et de penser ses actes par la considération de ces derniers. La relation qu’entretient K avec Joi, hologramme domestique avancé lui servant de petite amie et interprétée par Ana de Armas, rend parfaitement compte de cette idée. Bien que parfaitement conscient de sa supériorité physionomique vis-à-vis d’elle, K n’en reste pas moins attaché à cette dernière et tous deux entretiennent une véritable relation affectueuse, aussi poussée que celle de Joaquim Phoenix et Scarlett Johansson dans Her.

Chacun comprend les besoins de l’autre et cherche à les satisfaire. C’est ainsi dans cette optique altruiste que le film propose l’une de ses meilleures scènes (avec celle de l’affrontement K/Deckard, celle de la conception des souvenirs et celle du combat final) lorsque Joi sollicite une prostituée humaine pour pouvoir faire corps avec elle, et ainsi faire l’amour à K, non plus de manière artificielle ou imaginée, mais de manière fusionnelle.

Enfin, est-ce le fait que nous soyons potentiellement dotés d’une âme comme le mentionne la chef humaine du LAPD interprétée par Robin Wright, ou encore notre capacité à dépasser notre propre personne pour l’accomplissement d’une plus grande cause, qui constituent notre humanité ? Toutes ces interrogations qu’avaient soulevé le film original sont une fois de plus superbement abordées par Denis Villeneuve dans ce sequel.

 

Une œuvre dystopique à portée sociologique

 

Ce qui fait la force d’une œuvre de science-fiction, c’est également sa capacité à s’interroger sur les mécanismes sociétaux et sociaux de nos sociétés actuelles et des rapports qu’entretiennent les individus avec cette dernière. Le premier rapport observable à l’écran est le regard porté par les humains vis-à-vis de K. Ces derniers le dénigrent et méprisent, lui, le réplicant aux capacités physiques voire intellectuelles bien plus développées que celles de l’humanité, en le traitant à plusieurs repris de « skinner » soit de « peau de robot », insulte discriminatoire faisant directement écho aux phénomènes d’exclusion sociale.

Ce phénomène de coexistence non pacifique peut renvoyer à la situation de cohabitation vécue entre l’Homme de Neandertal et l’Homo Sapiens, si l’on adopte un un point de vue scientifico-historique, avec une espèce en voie de dépasser l’autre et par conséquent intimidée et discriminée de la part de l’espèce menacée d’extinction. Mais cette coexistence renvoie aussi directement au concept sociologique de lutte de classes basée sur les rapports d’aliénation. Cette aliénation peut notamment être rendue compte par les nouveaux tests de conditionnement employés par les humains sur les modèles Nexus-8 pour s’assurer de leur docilité.

Concernant la société qui compose la ville de Los Angeles de 2049, 3 camps peuvent être identifiés : le LAPD, La société Wallace et les réplicants. Chacune de ces strates renvoient à des structures politiques précises, aux motivations diverses, bien que parfois difficiles à identifier de par la nouvelle absence de manichéisme au sein de l’intrigue.

Le Lieutenant Joshi interprétée par Robin Wright et responsable du LAPD est la représentante des intérêts régaliens bourgeois visant à maintenir les rapports de classe et la hiérarchie aliénante en vue de maintenir la paix sociale. C’est pourquoi lorsque l’agent K découvre la possibilité d’une « naissance divine » issue d’une réplicante, Joshi (qui est sa supérieure) souhaite que l’affaire soit étouffée à tout prix. Wallace, quant à lui, représente la grande entreprise privée en quête de progrès absolu. Il veut retrouver l’enfant, car produire des réplicants requiert des ressources qu’il ne possède pas en quantité infinie.

En plus d’être un individu imprégné des logiques productivistes, Wallace pourrait être assimilé à une allégorie fasciste. En effet, son ambition est conforme à l’idéal originel de cette idéologie totalitaire, à savoir la volonté de pousser les individus vers le haut quels qu’en soient les moyens et conséquences, au nom du progrès, afin que l’Homme atteigne quelque chose de plus grand que sa simple condition. Ce dépassement marquerait alors l’avènement d’un Homme nouveau, embrigadé dans une masse collective forte et dépassant la simple sphère de l’individualité.

Le camp des réplicants apparaît plus tardivement dans le film et peut s’apparenter à l’émergence d’une classe non plus seulement en soi mais aussi une classe pour soi : ces derniers prennent conscience de leurs intérêts communs et de la nécessité de trouver l’enfant né d’une réplicante. Le trouver leur permettrait de se doter d’un symbole fort et rassembleur dans le cadre de la lutte finale visant à la libération de leur condition d’esclaves.

Enfin, au-delà d’une fiction futuriste, c’est une représentation de notre époque et des craintes qu’elle engendre que nous livre Blade Runner 2049. La multiplication des incitations à la consommation de masse totale (placements de produits multiples), le renforcement du contrôle social par le biais d’une surveillance technologique omnipotente, et la représentation d’une volonté d’un progrès absolu font que ce film conserve l’ADN de « super-réalisme » de Blade Runner, terme qu’avait employé l’écrivain Philip K.Dick pour désigner le genre de réalisation de Ridley Scott.

 

Bilan

En dépit d’une construction scénaristique simpliste et de quelques longueurs, la richesse visuelle et thématique de Blade Runner 2049 fait de ce dernier une réussite. Son visionnage peut être apprécié autant par les connaisseurs du premier opus que les non-initiés, et la non explication de certains évènements internes à l’univers (tels le « blackout) ne nuit absolument pas à l’immersion. Concernant celle-ci, la composition de Benjamin Wallfish et Hans Zimmer est juste, et contribue donc à cette dernière, bien que l’absence d’un thème mémorable, à l’instar des morceaux de Vangelis du premier opus, soit regrettable.

Benjamin McIntosh & Maxence Van Brussel
Loving Pablo : Portrait raté d’un Escobar industrialisé

Loving Pablo : Portrait raté d’un Escobar industrialisé

On en viendrait presque à regretter les VF. Lors de la 74ème édition de la Mostra Internationale de Venise, nous avons eu la chance, ou plutôt la malchance de visionner Loving Pablo, film hors compétition réalisé par Fernando León de Araona. À l’affiche, un Javier Bardem en baron de la drogue (Pablo Escobar), et Penélope Cruz, en journaliste colombienne (Virginia Vallejo)  éprise du « bandito ».

Le film débute à peine qu’il y a un problème : Pablo Escobar parle anglais. Parce qu’il s’adresse à des interlocuteurs anglophones ?  Non, le plus célèbre des « villano » sud-américain discute avec sa famille, s’adresse au peuple colombien, s’exprime devant une assemblée à Bogota, le tout dans la langue de Shakespeare. Et c’est très dérangeant : Pablo Escobar est colombien et n’a aucune raison de ne pas parler espagnol, d’autant plus que Javier Bardem, Penélope Cruz et la plupart des acteurs du film sont hispaniques. On se retrouve donc avec des dialogues anglais ridicules avec des intonations hispaniques ici et là. Oui, car même le choix de la langue n’est pas totalement assumé. En effet, les protagonistes s’énervent et se parjurent en espagnol.  On assiste donc à des scènes de type « Hijo de puta, I’m gonna kill you ». Pathétique. Si Pablo Escobar n’eût de cesse de revendiquer son authenticité, celui interprété par Bardem n’a rien de tel. En bref, si vous recherchez une pure ambiance de cartel colombien, Loving Pablo vous décevra. Et qu’on se le dise, « money or lead », ça a quand même moins de gueule que « Plata o plomo ».

On se dit alors que le film sera rattrapé, compensé par un scénario original, ou par la découverte d’une facette encore méconnue de Pablo Escobar. Rien de tel. Il ne s’agit que d’un énième biopic de l’anti-héros colombien. Oui, énième, dont le plus récent, et sûrement le plus connu, a fait apparition en août 2015 sur nos écrans. Car assister à un film sur Escobar, nous mène inévitablement à une comparaison avec la série télévisée Narcos, diffusée sur Netflix et vue par des milliers de téléspectateurs. Mais bien au-delà d’un simple biopic, Narcos est un drame, un véritable thriller glaçant qui rend compte du monstre fascinant, parfois même attachant, que l’on nomme Pablo. Loving Pablo nous offre tout le contraire. Les enjeux politiques y sont bafoués, sacrifiés, bâclés. Car Pablo Emilio Esocbar Gaviria n’était pas uniquement leader d’une organisation lucrative criminelle et impitoyable : il était prétendant au plus haut poste de son pays, celui de président de la République de Colombie.

  L’œuvre de León de Araona ne nous rapproche même pas de la vérité politique de ce personnage controversé : au contraire elle nous en éloigne. Les événements les plus déterminants de la vendetta d’Escobar sont rétrogradés au rang de vulgaires détails, l’exemple le plus frappant restant l’attentat du 27 novembre 1989 du vol 203 Avianca destiné à tuer le candidat à l’élection présidentielle de 1990, César Gaviria, dont la scène est d’une incompréhension et d’un irréalisme total. On passe l’épisode du discours d’Escobar devant l’Assemblée colombienne, ou les négociations des traités d’extradition avec le gouvernement américain, tant ces épisodes sont maladroitement traités dans le film.

Côté romance, si le début du film offre de belles promesses sur la relation dangereuse et sensuelle que mènent Escobar et Virginia Vallejo, une fois encore notre enthousiasme est de courte durée. La relation excitante entre les deux protagonistes est rapidement mise de côté pour laisser place au désordre cinématographique et historique. Finalement, on ne s’attache ni à elle, ni à lui, ni à eux. Car le problème du film est bien là : nous n’avons pas le temps de comprendre, pas le temps de ressentir quelconque émotion. Nous sommes en permanence pris de vitesse par des scènes imprécises qui nous éloignent de la vérité. L’émotion, la rage et la stupeur vacillent dans ce film comme un pendule déréglé, que l’on finit par abandonner.

 

Si nous devions finir sur une bonne note, ce serait la performance de Javier Bardem. L’acteur espagnol n’a rien à envier aux Escobar interprété par Wagner Moura dans Narco ou par Andrés Parra dans El Patron del mal. Présent également pour la première de Mother !, Bardem aura parfaitement rempli sa tâche dans un costume qui lui convient à merveille. C’est à peu près tout ce qu’il y a à retenir. La projection dépeint un portrait maladroit de Pablo Escobar, de son avènement à sa traque, de sa romance à sa déchéance. Loving Pablo est un biopic souhaitant définitivement plaire à tout le monde,  au risque de ne plaire à personne.

A.Berkovich

Bilan de l’arrivée de Netflix à la Mostra

Bilan de l’arrivée de Netflix à la Mostra

Après avoir fait parler de lui sur la Croisette en mai lors du festival de Cannes, le géant de la VOD Netflix est revenu en septembre pour la 74ème édition de la Mostra. Ce sont 2 films hors compétition qui ont été présentés : Our Souls at Night où l’on retrouve Jane Fonda et Robert Redford, Cuba and the Cameraman, documentaire suivant les venues du journaliste John Alpert en terres cubaines de 1972 à 2016 ; ainsi que Suburra, première série italienne produite par Netflix. Verdict :

Our Souls at Night (3/5)

Dans un petit quartier du Colorado, Louis Waters, interprété par Robert Redford, vit seul. Veuf et adepte d’une certaine routine quotidienne marquée par les visionnages télévisés et la résolution de rébus, ce dernier fait face avec surprise à sa voisine, Addie Moore, qui lui rend visite un soir de la semaine. Veuve également, et seule tout comme Louis, leurs enfants respectifs étant loin de leurs foyers, cette dernière lui propose de venir dormir chez elle. Cette proposition surprenante mais forte de sincérité viserait alors à un but simple : parler, échanger entre voisins qui se méconnaissent, et qui ne se sont jamais vraiment côtoyés. En soi, tout simplement passer du temps ensemble.

Cette adaptation de la nouvelle The Fault in Our stars doit bien évidemment sa réussite à son duo. 50 après leur dernière apparition commune dans The Chase, Jane Fonda et Robert Redford livrent chacun une performance convaincante, avec une alchimie qui se fait bien ressentir. Certains dialogues ou situations rencontrées par les protagonistes, notamment lorsqu’ils confessent chacun leur tour à l’autre leurs erreurs et aspirations passées, demeurent très classiques mais restent justes. La prestation du jeune Iain Armitage est à mettre en avant, car c’est véritablement à partir du moment où le jeune Jamie, petit-fils de Addie, rentre dans l’intrigue, que le film est le plus touchant.

Un film loin d’être renversant, mais qui se laisse finalement regarder sans passer un mauvais moment.

Suburra (2,5/5)

Première série italienne produite par Netflix, Subbura se présente comme un prequel en 10 épisodes du film du même nom sorti en décembre 2015, et adapté du roman éponyme. La Mostra proposait le visionnage des deux premiers épisodes, qui nous dressent le portrait de la ville de Rome où Vatican, parlement et mafia sont impliqués dans une intrigue dans laquelle violence et criminalité sont reines.

Rappelant par beaucoup d’aspects la série Marseille, notamment dans son traitement des relations entre politiciens et mafia locale, les épisodes pilotes ne parviennent malheureusement pas à donner envie d’aller plus loin.

Très certainement pensée pour un public averti et connaisseur du film d’origine, Subbura dresse un portrait sulfureux de la ville de Rome par la beauté de certains de ses plans et une BO correcte, sans réussir à nous faire soucier du sort de ses protagonistes. Beaucoup sont malheureusement trop caricaturaux dans leur représentation, et l’union naissante entre un jeune étudiant amateur des trafics de stupéfiants, le fils d’un restaurateur voué au « Parrain » de la ville, et un enfant des quartiers malfamés, apparaît à la fois précipitée et peu crédible.

Le montage des épisodes consistant à les faire débuter par leur fin peut sembler original, mais fait en réalité plus office d’artifice de réalisation que d’une mise en scène choisie pour sa pertinence scénaristique.

On ne pourrait donc qualifier cette série de décevante lorsque l’attente est inexistante chez le spectateur, mais on peut sans difficulté affirmer qu’elle ne parvient pas à susciter son intérêt.

Cuba and the Cameraman (4,5/5)

Cuba and the Cameraman fait très certainement parti des excellentes surprises de la Mostra 2017.

Netflix marque un grand coup en s’arrogeant le reporter Jon Alpert, multiple vainqueur aux Emmy Award, en tant que réalisateur. Le film est en effet basé sur des rushs de téléphone portable, caméra, ipod du reporter américain de 1972 à 2016.

On comprend très rapidement la fascination qu’exerce Castro chez Alpert avec les séquences d’entretien entre le journaliste et le « comandante » lors de sa venue aux Etats-Unis dans les années 1970. Ce portrait intimiste nous confirme l’idée que l’on peut se faire du leader de la révolution de 1959 : Charismatique, sûr de lui, taquin et décidé.

Mais le fil conducteur du documentaire n’est pas le Chef d’Etat, mais bel et bien Cuba, et la situation de ses habitants de 1972, date à laquelle la révolution socialiste semble avoir amorcée une marche triomphante, jusqu’à 2016, date du décès de Fidel Castro.

Les allers-retours d’Alpert à la Havane sont donc multiples, et le regard qu’il porte vis-à-vis de l’île est tellement intéressé que l’on oublierait presque qu’il est américain. La dimension politique et l’anti-castrisme sont totalement mis de côté pour laisser place à un témoignage factuel et humain tout au long des 113 minutes.

De prime abord, on peut penser que l’on risque de se lasser de la formule proposée, consistant à retrouver des individus cubains de catégories sociales différentes sur un temps aussi long. Mais le pari est réussi, dans la mesure où Alpert parvient à chaque voyage à retrouver les mêmes personnes rencontrées lors de son périple précédent. On saisit alors concrètement l’évolution de leur situation respective, tout en constatant les mutations plus ou moins vertigineuses du pays dirigé par Fidel Castro. L’attachement au sort des cubains, véritables amis d’Alpert, est total, en particulier à celui d’un groupe de 3 agriculteurs, qui, du haut de leurs 80 ans, ont toujours battu le reporter américain au bras de fer !

En outre, on saisit mieux le désastre socio-économique qu’a constitué la chute du mur pour la population cubaine : Après avoir nagé en pleine euphorie communiste pendant près de 20 ans, après la fin des subventions soviétiques et des échanges avec les anciens pays du bloc qui constituaient 95% de leur commerce extérieur, la population a dû subir pendant longtemps la misère, sans que le gouvernement ne leur propose de véritables perspectives de sortie, le tout sans avoir droit à une quelconque critique du régime. Les premières impulsions du régime castriste sont dans un premier temps une réussite (école pour tous et gratuité des soins) avant que le gouvernement cesse de se consacrer à l’entretien de ces sphères : Ainsi en 2000, la majorité des outils du bloc opératoire date des années 1950… Le virage touristique des années 2000 est également abordé tout comme le rapprochement des administrations cubaines et étasuniennes dans les années 2010, ainsi que les conséquences sociales que cela engendre dans la vie de la population.

Cette retranscription des traversées des citoyens cubains au sein d’une nation ayant connu un parcours en véritables dents de scie est une réussite totale. Ce documentaire est donc à voir, non seulement pour enrichir sa culture historique, mais aussi du fait qu’il offre la possibilité de faire de magnifiques rencontres humaines sur une durée avoisinant les deux heures.

Maxence Van Brussel 

« Mother! » ou la Création destructrice

« Mother! » ou la Création destructrice

Présenté à la Mostra de Venise il y a une semaine, Mother! a suscité des réactions mitigées et s’est autant fait huer qu’applaudir. Mais une chose est sûre, ce huis clos perturbant ne laisse pas indifférent, en témoignent les avis suivants de 3 acédiens.

Thomas Kermorvant : 3,5/5

Loin d’être le film le plus abouti du réalisateur américain Darren Aronofsky, Mother! reste néanmoins séduisant  tant  par son esthétisme obscur que par son scénario énigmatique. La cohérence des prestations de Jennifer Lawrence et Javier Bardem ainsi que la mise en scène rendent crédible l’atmosphère malsaine et oppressante du film. Excessif et dérangeant, Mother! constitue une  expérience cinématographique marquante et inédite qui pousse le spectateur à se forger sa propre interprétation de l’œuvre.

Maxence Van Brussel : 3/5

C’est véritablement en s’intéressant aux supports originels du réalisateur qu’on peut considérer son pari réussi, et surtout mieux saisir ses intentions. Jennifer Lawrence n’est rien d’autre que l’incarnation de mère nature, subissant le processus de création destructrice impulsée par Javier Bardem, allégorie de Dieu, et les conséquences dévastatrices induites par la nécessaire reconnaissance de son Œuvre auprès des mortels.

Les allusions aux récits bibliques sont multiples, et l’on peut sans doute assimiler la première séquence de violence du film comme une retranscription partielle du meurtre d’Abel par Caïn. Y sont également abordés, le fanatisme, l’inquisition, ou l’hypocrisie de la recherche du pardon (pour preuve, Javier Bardem réplique à Mother subissant tout au long du film les perversités des intrus « nous devons trouver un moyen de les pardonner »)

Mère nature, soit « Mother », serait alors la grande sacrifiée de Dieu au profit des Hommes, qui, comme le soulève Jennifer Lawrence, n’éprouve aucun amour réel pour elle, mais est simplement amoureux de la « façon dont elle lui éprouve de l’amour ». Or, cette façon se trouve inconditionnée et illimitée chez les Hommes, expliquant pourquoi Javier Bardem, soit Dieu, finit par tourner le dos à Mère Nature.

Finalement, on ne saurait donner meilleur résumé que celui dressé par Aronofsky lui-même : « On dit qu’avant l’humanité, il y avait un paradis où tout était beau mais que Dieu n’était pas vraiment satisfait. Et il a décidé d’apporter quelque chose qui dérange, un peu comme s’il avait joué aux dés pour voir ce qui allait se passer. C’est la base de mon film. »

Youssef Bricha : 4/5

Quelle que soit l’interprétation que l’on fait de Mother, l’intention d’Aronofsky est claire : il s’agit d’une métaphore de quelque chose de plus grand, peut-être même de la vie. Pour cela, il fait appel à l’image la plus brute de cette force élémentaire : la violence. Poussée à l’extrême, sa mise en scène peut choquer et n’est certainement pas agréable à voir, mais cette approche s’affirme comme la seule capable de faire ressortir les dérives de nos vices cachés, que la vie quotidienne dilue et rend souvent anodins. Ainsi toutes les scènes cauchemardesques ont-elles pour point de départ une situation commune et ordinaire. A l’origine du chaos: une bonne intention, un besoin d’amour et de reconnaissance, l’envie de plaire et surtout la nécessité de créer et de construire. D’ailleurs le réalisateur n’a-t-il pas choisi de priver ses personnages de noms pour les rendre universels et intemporels ? Ici, le surgissement du réel se produit de manière concentrée et intense, et frappe en plein coeur.

L’ÉTÉ CINÉ – Film #8 : Vicky Cristina Barcelona (2008)

L’ÉTÉ CINÉ – Film #8 : Vicky Cristina Barcelona (2008)

Vicky Cristina Barcelona

Quand on dit Barcelone, on pense tout de suite au sable chaud, à la sangria et aux tapas. Les plus cultivés penseront à Gaudi et à la Sagrada Familia. Woody Allen a lui voulu évoquer la sensualité et le romantisme de la capitale catalane avec son film sorti en 2008. Et qui de mieux pour évoquer tout ça que les incarnations mêmes de la sensualité : Scarlett Johansson, Penelope Cruz, Javier Bardem et Rebecca Hall.

Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johansson) sont deux touristes américaines qui viennent passer un été entier à Barcelone, la première pour finir son master en identité catalane avant son mariage et l’autre pour se remettre de sa récente rupture. Leur rencontre avec Juan Antonio (Javier Bardem), un bel hidalgo espagnol, va bouleverser leur été et même leur vie.

Le film, tourné à Barcelone, regorge de plans « carte-postale » tous plus beaux les uns que les autres, accompagnés de l’entêtante chanson « Barcelona » de Giulia Tellarini. Et entre deux concerts de guitare espagnole, Allen nous offre le fantasme de tous les spectateurs à travers le monde : une scène d’amour entre Scarlett Johansson et Penelope Cruz, aka les deux femmes les plus sexys de la planète. Digne d’un Woody Allen, oscillant entre humour et hystérie, amour et violence; Vicky Cristina Barcelona est un des meilleurs films du réalisateur New-Yorkais des années 2000, bien meilleur que son précédent et plus intéressant que son suivant; respectivement Le rêve de Cassandre et Whatever Works.

 

Mathilde Labouyrie
L’ÉTÉ CINÉ – Film #7 : La Grande Bellezza (2013)

L’ÉTÉ CINÉ – Film #7 : La Grande Bellezza (2013)

La Grande Belleza ou survivre à l’écrasante beauté de l’été

 

Dans ce film transpirant de beauté Paolo Sorrentino nous invite à suivre Jep Gambardella, écrivain en quête de son inspiration passée, dans son été de mondain romain. Acclamé par la critique comme par les cinéphiles -le film a reçu l’Oscar du Meilleur Film Etranger en 2013- et porté par Toni Servilio, ce film sur les Affres de la Création réussit à rire des enterrements, s’émerveiller de Rome et s’interroger sur l’Art avec brio.

 

Cinéaste italien remarquable et remarqué (sélectionné à Cannes dès son deuxième film, il tourne son 5e avec Sean Penn), Paolo Sorrentino nous livre un film qui constitue, à mes yeux, le sommet de son talent. Renouant avec Toni Servilio avec qui il avait été remarqué dans Les Conséquences de l’Amour, et remettant le couvert avec un personnage âgé, pris dans la routine et séduit fugacement par une jeune beauté, Paolo Sorrentino nous offre un tableau de maître.

 

Il émane en effet de la Grande Belleza une double maîtrise : de la mise en scène cinématographique et de la mise en scène mondaine, les personnages se placent selon leurs codes et le réalisateur nous offre des vues de ces personnages se mettant en scène. Son style, plein de plans séquences agiles et de zooms prolongés permet en effet de fixer l’attention du spectateur sur un mondain parmi ses pairs tout en gardant des vues d’ensembles des évènements.

Mais si le film est un portrait au vitriol de la mondanité romaine il n’en reste pas moins un film parlant de l’obsession d’un écrivain pris d’un sévère syndrome de Stendhal qui essaye de retrouver ses racines et les rares souvenirs lui restant de sa première fiancée. Un film dont le personnage principal attache par le désespoir qu’il tente de cacher sous un cynisme apparemment décomplexé. Toni Servilio (Les Conséquences de l’Amour, Viva la Liberta !, Youth…) démontre de façon grandiose ses talents d’acteur en étant capable, en l’espace d’un instant de nous émerveiller, de nous faire rire ou bien pleurer et de nous faire oublier la longue durée du film. En effet si celui-ci ne dure que 2h 21min, il est d’une durée, au sens bergsonien du terme, bien plus longue tant les plans sont travaillés méticuleusement afin de rendre affreusement réel le film.

Il n’est pas facile de plonger dans l’océan de subtilités qu’est la Grande Belleza, en effet l’introduction, s’il est l’un des meilleurs incipit de film de la décennie, n’en demeure pas moins de 12 minutes et l’on ne découvre pas le visage de Jep [le « personnage principal »] avant la dixième minute. Si Paolo Sorrentino fait durer le film c’est pour laisser le temps au véritable protagoniste du film, Rome en été, d’éblouir Jep et le spectateur à travers des scènes courantes ou inconnues du commun des mortels dans les plus beaux monuments de la Ville Eternelle.

 

Ce film n’en reste pas moins un incontournable de la filmographie de Sorrentino et on ne peut espérer comprendre sa façon de filmer Jude Law marcher dans les couloirs du Vatican dans  The Young Pope si l’on n’a pas vu Jep Gambardella déambuler dans les rues de Rome au petit matin. Alors que vous soyez néophyte, esthète ou cinéphile précipitez-vous sur ce film qui prend son temps et qui saura vous toucher par son humour, ses pensées ou sa beauté.

 

Prenez un Martini, allumez votre rétroprojecteur, grillez en une et installez-vous dans le hamac de votre terrasse avec vue sur le Colisée et profitez de ce film sait faire voyager or :

« Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est complètement imaginaire. Voilà sa force » Céline.

Si jamais le film vous déplaît, dîtes vous que cela « n’était qu’un truc [au sens de tour de passe passe]», et c’est la seule chose qu’on puisse lui reprocher.

 

Pablo De Santiago Ravello