L’été ciné 2018 – Film #3 : Pierrot le fou (1965)

L’été ciné 2018 – Film #3 : Pierrot le fou (1965)

Si vous ne savez pas quoi faire en cette douce soirée d’été, voir ou revoir Pierrot le fou de Jean-Luc Godard est une belle idée pour pallier l’ennui. Jean-Paul Belmondo y incarne à merveille Ferdinand alias Pierrot le fou, un passionné de littérature s’ennuyant profondément dans le milieu bourgeois de sa femme où la publicité semble avoir abrutis les hommes et les femmes qui l’entourent. Le hasard de retrouver la fascinante Marianne (Anna Karina), une ancienne amante, va le pousser à quitter sa famille fuyant avec Marianne vers la mer, belle et calme, de la côte d’Azur. Avec des gangsters à leurs trousses, Pierrot le fou est un road-movie d’action sur la vie, la liberté, l’art et la mort brisant les codes moraux, esthétiques et politiques.

C’était un film d’aventure

Lors d’une soirée mondaine Belmondo croise le réalisateur américain Samuel Fuller qui décrit  le cinéma comme une bataille faite d’amour, de haine, de violence et de mort. En un mot l’émotion. Voilà le point de départ de ce film d’aventure où Ferdinand et Marianne sont emportés dans une cavale amoureuse délinquante vers un affranchissement totale des normes sociales qui lui vaut une interdiction aux moins de 18 ans pour anarchie morale et intellectuelle à sa sortie en 1965. L’histoire s’apparente à un film d’action et pourtant les personnages sont caractérisés par leur inaction, ils n’ont ni attaches ni objectifs et se laissent simplement porter par les événements en n’ayant plus qu’une seule chose à faire : vivre.

C’était un roman d’amour

Roman d’amour et amour du roman, le film aux dimensions littéraires est un véritable éloge du genre romanesque accentué par le découpage en chapitres et les voix off des personnages racontant leur propre histoire. La trame de l’histoire est un voyage incohérent au milieu des histoires de Rimbaud, Céline, Balzac ou Poe qui apparait pourtant claire, logique et organisée pour les personnages. Plusieurs histoires d’amour s’entremêlent, la principale étant la passion entre Ferdinand et Marianne mais on retrouve également l’amour de la poésie, de la vie, de la mer, du bleu du ciel et de la liberté.

C’était une peinture moderne

A l’image des peintres modernes qui s’affranchissent des codes esthétiques de l’art, Godard s’affranchit ici des codes esthétiques du cinéma. Il compose et maîtrise la couleur de ses scènes comme de véritables tableaux de sons et d’images où se superposent citations, peintures, noms d’auteurs et longs plans sur la mer dans un désordre esthétique et harmonieux. On peut remarquer diverses inspirations picturales que ce soit dans la composition quadrillée aux couleurs primaires de certaines scènes tel un tableau de Mondrian, dans les tableaux au mur de Picasso qui se reflètent dans la destruction cubiste des corps inertes ou encore avec la scène où Belmondo se peint le visage en bleu rappelant les anthropométries de l’époque bleue d’Yves Klein. A la manière de ces peintres, il révolutionne le cinéma comme ils ont révolutionné la peinture, tout en gardant une inspiration des maîtres du passé à travers des références à Vélasquez, Renoir ou Van Gogh.

C’était une comédie musicale

L’ironie de Godard se retrouve également dans plusieurs scènes de dialogues comiques et absurdes. On rit. Et parfois, de manière impromptue, Anna Karina se met spontanément à chanter les paroles de Serge Rezvani qui donne des airs de comédie musicale envoutante au film.

En parlant de musique, même si pour Ferdinand c’est « la littérature avant la musique », on peut souligner que l’utilisation des partitions d’Antoine Duhamel magnifie l’image.

Cet éloge de l’art se fait sur fond de satire politique chère à Godard, il y dénonce l’absurdité de la guerre du Vietnam et la bêtise des Américains obsédés par les armes. Il rappelle également de manière détachée la situation au Liban, Congo, Angola ou encore Yémen. Son engagement politique est cependant controversé puisqu’il pose la question du traitement de sujets graves de manière désinvolte s’apparentant à une forme de désengagement.

« Il fait beau dans les rêves, les mots, la mort mon amour. Il fait beau dans la vie. »

Je vous laisse donc apprécier la beauté de ce film emblématique de la Nouvelle Vague française jusqu’à l’explosion finale dans l’éternité de l’été.

Laura Balaven

« Les Indestructibles II » ou comment ne pas changer une équipe qui gagne !

« Les Indestructibles II » ou comment ne pas changer une équipe qui gagne !

Incroyables Indestructibles ! Après 14 ans d’attente, et malgré la précédente réussite de Toy story 3, sorti 11 ans après Toy Story 2, la réalisation de cette suite représentait un défi de taille pour Brad Bird et le studio Pixar. Force est de constater que le pari a été réussi, avec un public qui, pour les plus âgés, a vu sa patience être dignement récompensée.

Synopsis

En 2004 nous laissions notre famille de super-héros en proie au démolisseur, qui faisait son irruption au sein de la ville. C’est au sein de cette péripétie que nous les retrouvons d’entrée, in medias res, soit d’une manière analogue à celle du premier opus.

Malgré le sauvetage des citoyens des menaces portées par Syndrome, la réinsertion des héros n’était pas encore garantie. De fait, comme le disait Rick Dicker dans le film de 2004, « Ce sera aux politiciens de faire le reste ». Or, face aux dommages causés par les Indestructibles lors de leur intervention contre le démolisseur, et à l’absence de soutien des représentants politiques, la famille Parr se doit de rester dans l’anonymat, et est donc amenée à déménager de nouveau.

With great power comes great responsibility

C’est alors que le film réussit son tour de force. Suite aux bandes-annonces, on pouvait craindre que le scénario se limite à une simple inversion des rôles de Bob et Helen, avec cette dernière reprenant son costume d’Elastigirl, tandis que Bob restait au sein du foyer à s’occuper des enfants. Si Helen reprend son costume pour des raisons similaires à celles de Bob lors du premier volet (nécessité de subvenir aux besoins de la famille dans une situation où ni Bob ni Hélène n’ont de travail) et connaît les mêmes plaisirs à redevenir une superhéroïne vedette, la reprise du costume par Helen en 2018 a son lot de différences avec celle de Mr Indestructible en 2004.

Tout d’abord, Helen a beaucoup plus de recul sur son retour en tant qu’Elastigirl. Même si elle apparaît comblée de servir de nouveau la justice, elle ne demeure pas enfermée dans le mythe de sa gloire passée comme le pouvait l’être Mr Indestructible. En outre, alors que Bob Parr avait repris du service en toute confidentialité, le couple Parr a ici chacun connaissance des rôles qu’ils ont à remplir, et notamment celui de Bob en tant que père de famille.

C’est précisément le rôle de Bob et l’équilibre scénaristique trouvé avec la vie épique d’Helen pendant une partie du film, qui font de nouveau la force de cet opus. Au-delà d’un film de super-héros « qui découvrent leur côté humain plus ordinaire », Brad Bird nous livre une fois de plus un superbe film familial aux nouveaux enjeux, suivant le fil rouge qui avait été le sien en 2004 : « l’histoire d’une famille dont chaque membre apprend à équilibrer sa vie personnelle et l’amour qu’il porte aux autres ». Outre le fait d’être un super, du fait de ses pouvoirs, Mr Indestructible se découvre en tant que « su(per)père », soit un Homme en capacité de donner le maximum pour ses enfants et son couple, malgré les difficultés rencontrées. Bob Parr est ainsi amené à gérer les premières déceptions amoureuses de Violette, alors qu’il n’est pas très adroit sur le sujet, ou encore à désapprendre tout ce qu’il avait appris concernant les maths pour aider Flèche dans ses devoirs.

Ce traitement de Bob en tant que père au foyer et d’autant plus intéressant du fait des interrogations sociologiques actuelles que soulève ce statut. Bob nous confirme la difficulté de s’adapter à cette « expérience hors normes » (Merla, 2007) de père au foyer, tout en parvenant à acquérir de nouvelles compétences et un réel pouvoir d’agir au sein de la sphère domestique. Cette acquisition de nouveaux pouvoirs d’agir, assimilable au concept anglo-saxon d’empowerment, ne se limite pas à Bob, et est au contraire extrêmement bien abordé dans le cas d’Elastigirl. La thématique de l’empowerment féminin, qui, au-delà d’Helen, concerne également Violette et Evelyn Deavor, est habilement traitée puisque cet empowerment ne tombe jamais dans les travers de bien-pensance actuels qui voudraient que la femme soit supérieure à l’Homme (en réponse au machisme et misogynie bien réels et loin d’être récents, qui posent la supposée supériorité de l’homme sur la femme.).

La figure épique d’Helen et celle de super-héros au foyer de Bob viennent nous rappeler adroitement que la femme est l’égale de l’homme, et inversement. Ce film pose en effet bien l’idée qu’au sein d’un couple ou d’un groupe social, les individus sont dotés de forces qui viennent se compléter et que ces forces ne sont jamais figées indéfiniment : Tout individu est dans la capacité d’acquérir de nouveaux savoirs, et au sein du couple, les savoirs de l’époux/épouse ne valent pas mieux que ceux de sa/son conjointe/conjoint.

Ce film nous rappelle également qu’une famille ne peut pas être réduite à un simple noyau. Au  contraire, dans l’adversité, nos proches et amis en sont de véritables membres. C’est ainsi qu’Edna est amenée à aider Bob dans la gestion des nouveaux superpouvoirs de Jack-Jack ou que Frozone est une fois de plus présent pour épauler la famille Indestructible. Il n’est d’ailleurs pas anodin que celui-ci soit affectueusement nommé « Oncle Lucius » dès le premier opus et qu’Edna s’affuble du titre de « Tante Edna » dans ce film. Dans ce cadre familial, c’est précisément la gestion de Jack-Jack et de ses superpouvoirs qui constitue l’une des grandes réussites humoristiques du film, avec notamment un affrontement des plus cocasses contre un terrible mammifère !

Une suite parfaite ?

Dès lors quels défauts peut-on amputer à cette suite ? On pourrait s’interroger sur le déménagement précipité de début de film, justifié du fait que leur maison aurait été détruite. Par qui ? Leur domicile n’étant pas situé sur le champ d’intervention du démolisseur, le spectateur pourra en déduire qu’il s’agit probablement de la destruction provoquée par Syndrome en 2004. Mais dès lors, la cohérence temporelle, qui voudrait que l’arrivée du démolisseur se fasse 3 mois après la chute de Syndrome (cf didascalies du 1er film), en prend un léger coup. Enfin, la révélation de l’antagoniste principal, sans être totalement prévisible, n’en est pas pour autant surprenante. On pouvait enfin avoir quelques craintes à l’annonce du casting français. Beaucoup d’entre nous l’ont découvert en VF, et étions friands de retrouver Amanda Lear à la baguette d’Edna Mode. C’est pourquoi, il était logique pour certains de découvrir cette suite dans la langue de Molière. Il s’avère que Gérard Lanvin, après avoir fait ses preuves avec Manny dans l’Age de glace, reprend parfaitement le flambeau du regretté Marc Alfos, décédé en 2012, tandis que Louane Emera (dont on n’oublie pas l’INCROYABLE Familles béliers, ayant prouvé l’EXCELLENCE de son jeu d’actrice…) et Timothée Vom Dorp s’en sortent correctement dans les prestations de Violette et Flèche. Enfin, il est légitime de penser que le recours au très bon comic relief de Jack Jack se fait peut-être parfois au détriment du développement de certains personnages par rapport au premier opus, et notamment Flèche.

Malgré ces légers défauts et craintes, nous nous accordons à dire que ces points relevés sont on ne peut plus minimes au vu de la grande qualité du spectacle proposé par Brad Bird.

La haine de l’antagoniste vis-à-vis des super-héros n’est par exemple pas une simple reproduction de la détestation de Syndrome. Ce dernier les haïssait du fait que leurs pouvoirs participaient à la négation de l’exceptionnalité des personnes ordinaires comme lui, tandis que pour le Screenslayer, les super-héros ne font que contribuer à la dépendance des humains vis-à-vis de l’extraordinaireté. Ses motivations sont d’autant plus intéressantes du fait qu’elles s’inscrivent dans l’idée des effets néfastes et dangereux que produisent le divertissement sur les membres de notre société. Le rôle des écrans et des médias dans cette formation d’une opinion publique docile et dépendante à cet Entertainment est parfaitement mis en lumière. Il est en effet à la fois inscrit dans la réalité de « société du spectacle » (Debord, 1967) des années 1960, tout en faisant directement écho aux phénomènes d’hyperconnexion de notre siècle.

Concernant la réalisation, celle-ci est maîtrisée et encore plus aboutie que celle du premier, du fait des évolutions technologiques et techniques. Le film demeure parfaitement inscrit dans l’univers créé en 2004. Nous quittons les années 1950 pour glisser vers les sixties aux couleurs vives et musiques vintages, tout en nous proposant une palette de personnages plus vivants que jamais, un décor encore mieux animé ne dégageant aucune impression d’immobilité, et d’excellentes prises de vues (La course-poursuite en moto et celle de l’appartement, avec par moments des prises de vue caméra à la première personne, en sont de bons exemples).

Cet ensemble, alliant parfaitement la fibre old-school de Brad Bird à certaines problématiques contemporaines, prouve une nouvelle fois que le dessin animé ne se limite pas à un genre destiné aux enfants, comme le clament certains de ses détracteurs.

Bilan

On ne peut donc que remercier Brad Bird pour ce film authentique et bien pensé, qui demeure fidèle à son univers et ses principes : 1h58 d’ambiance rétro-futurise, aux thématiques bien abordées, le tout sans céder à certains procédés des blockbusters héroïques actuels. Dès lors, une fois le générique lancé, ne restez pas sur votre siège pour attendre une quelconque scène post-générique, mais demeurez-y pour réécouter le thème culte de Michael Giacchino, et ainsi vous donner l’envie de revoir le premier opus !

 

Pierre Bosson & Maxence Van Brussel

 

L’été ciné 2018 – Film #2 : Porco Rosso (1992)

L’été ciné 2018 – Film #2 : Porco Rosso (1992)

Hayao Miyazaki n’en est pas à son coup d’essai quand il écrit et réalise Porco Rosso. Encore que, avec un premier film comme Le château dans le ciel, on lui aurait pardonné son manque d’expérience. Quoi qu’il en soit, ce film d’animation de 1h30 marque un tournant dans l’histoire des Studio Ghibli, étant le dernier Miyazaki entièrement dessiné à la main sans aide numérique.

Après Mon voisin Totoro et Nausicaä de la vallée du vent, c’est en 1992 que Porco Rosso est présenté au grand public par le réalisateur de Princesse Mononoké. Son synopsis est simple : « dans l’entre-deux-guerres quelque part en Italie, le pilote Marco, aventurier solitaire, vit dans le repaire qu’il a établi sur une île déserte de l’Adriatique. A bord de son splendide hydravion rouge, il vient en aide aux personnes en difficulté ».

En effet, Marco est changé en cochon après la première guerre mondiale, symbole de la déshumanisation causée par les combats. Il n’accepte pas les normes sociales et refuse toute implication politique dans une Italie en pleine montée du fascisme. Chasseur de prime renommé, ses rivaux sont nombreux, dont l’Américain Curtis, qui cherche la gloire et la main d’une vieille amie de Marco, Gina.

Dans cette histoire, Marco détonne par son caractère calme et unique, entouré de pirates de l’air « aussi grippe-sou qu’ils puent du bec », des méchants qui n’en sont pas vraiment par leur côté folklorique très typique chez Miyazaki. L’amour est lui aussi présent, et apporte une touche de mélancolie à ce long-métrage. 

Ce chef-d’œuvre des Studio Ghibli a connu un succès remarquable, remportant notamment en 1993 le prix du meilleur long métrage au festival international du film d’animation d’Annecy. Et on comprend pourquoi. Entre Jean Reno qui prête sa voix au personnage principal dans la version française et une musique « hollywoodienne » de Joe Hisaishi, compositeur habituel et fétiche de Miyazaki, Porco Rosso nous emporte encore une fois dans l’univers (assez réaliste pour le coup) d’un réalisateur d’exception.

Il nous présente un monde d’une grande beauté et totalement à part, même si on n’y retrouve pas le côté magique et mythologique qui fait la grandeur des classiques de Miyazaki comme Chihiro. Pour autant, ce film est puissant. Certaines scènes comme celle du paradis des aviateurs sont d’une réelle intensité émotionnelle. Porco Rosso nous transmet des messages d’amour, de paix et de féminisme à travers une poésie toujours aussi présente et un humour fin au charme unique. 

Un des meilleurs Miyazaki, incomparable et tout en splendeur.

 

Liora Taieb

L’été ciné 2018 – Film #1 : Mustang (2015)

L’été ciné 2018 – Film #1 : Mustang (2015)

C’est comme si tout avait changé en 97 min de film, dans la chaleur de l’été 2015 une claque cinématographique sur la Turquie profonde. Un drame admirablement mis en scène par Deniz Gamze Ergüven, une tragédie sur la condition féminine dans la Turquie d’Erdogan, celle loin d’Istanbul, où un bain habillé avec ses camarades d’école le dernier jour des cours est prétexte à un oncle borné et conservateur pour enfermer ses nièces orphelines.

Peu à peu prises dans le piège patriarcal qui se referme sur elles, les cinq sœurs vont dès lors tenter de braver les interdits d’un oncle dont la gradation des violences au cours d’un terrible été fait écho aux réactions des parents Lisbon dans « Virgin Suicides » de Sofia Coppola. Film résolument féministe, il réussit à faire passer son message anti-patriarcal en montrant toutes les difficultés sociales à vivre dans un village de la Turquie profonde en tant que femme adolescente et la solidarité des femmes plus vieilles vis-à-vis de leurs petites filles.

Le film frappe, tant par son sujet et par ses personnages que dans son style solaire qui parvient à rendre gloire aux cinq amazones enfermées malgré le huis clos qui leur est imposé. Seule déception du cinéphile : la bande originale timide et n’appuyant pas certaines scènes qui auraient gagnées à être soutenues par un fond musical (certaines scènes d’escapades en particulier). On pardonnera cependant au film cet écueil sûrement volontaire tant le choix de l’utilisation de musiques intra-diégétiques est justifié par la prétention de représenter le vrai.

Profondément réaliste, ce film traitant de sujets graves et douloureux a néanmoins le mérite d’avoir une certaine beauté tant dans son fond que dans sa forme. Court et intéressant, plus qu’un match de l’Equipe de France, Mustang est un film à voir ou revoir que ce soit pour son histoire touchante ou son étonnante splendeur estivale.

 

Pablo De Santiago Ravello

« Le monde est à toi » de Romain Gavras : vent de fraîcheur sur le cinéma français ?

« Le monde est à toi » de Romain Gavras : vent de fraîcheur sur le cinéma français ?

Le second long métrage du fameux fils-de, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, a fait son petit événement sur la croisette. Avec son casting de star et sa bande annonce efficace au son de PNL, Romain Gavras semblait vouloir rajeunir le cinéma français.

Synopsis :  François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclats quand il apprend que Danny, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité, propose à François un plan en Espagne pour se refaire. Mais quand tout son entourage, Lamya son amour de jeunesse, Henri un ancien beau-père à la ramasse tout juste sorti de prison, les deux jeunes Mohamed complotistes et sa mère chef d’un gang de femmes pickpockets, s’en mêle, rien ne va se passer comme prévu !

On se laisse d’abord emporter par un divertissement agréable et accrocheur, qui porte au grand écran une esthétique YouTube ayant fait ses preuves sur le grand public (Konbini adore). L’image est léchée et la bande sonore noyée de musiques additionnelles : chanson française et rap, comme si le film voulait lier les générations, réconciliant le cinéma français traditionnel et la jeunesse. On voit ainsi par exemple Vincent Cassel bingewatcher des vidéos révélant la puissance des Illuminati sur son téléphone, source d’un running gag poussif.

En fait, le film semble rassembler les défauts des deux cultures. Il ressemble à un grand clip de rap, impressionnant et prétentieux, esthétisant et violent, mais sans aucune profondeur – impression doublée par la noyade musicale. Cassel et Adjani, quant à eux, sont d’un ridicule malheureux.  On dirait qu’ils tentent de rappeler leurs statuts à chaque seconde à l’écran, croyant porter le film par des cabotinages incessants et grotesques.

Globalement, le film se vautre dans le grotesque et le tape-à-l’oeil. A force de recherche d’efficacité et de jeunisme, il oublie toute finesse et laisse un arrière-goût grossier. On se sent un peu dans ce film comme dans un fast-food.

Le personnage principal, François, est peut-être le seul à amener un peu de complexité. Sensible et sincère, ridicule et courageux, il détonne de réalité dans ce métrage en plexiglas. L’interprète Karim Leklou essaie désespérément de lui donner de la nuance mais c’est mission presque impossible dans cette tornade bouffonne.

Loin de rajeunir le paysage cinématographique français, Le Monde ou rien paraît bien ringard et vain. Mais ces ingrédients et le mini-buzz qu’il a fait à Cannes permettent à Gavras d’espérer un sort positif en salles, après l’échec de son premier long-métrage sur la rébellion des roux.

John

« L’homme qui tua Don Quichotte » : la critique qui tua Terry Gilliam

« L’homme qui tua Don Quichotte » : la critique qui tua Terry Gilliam

Terry Gilliam est Don Quichotte. Il s’est battu durant 25 ans pour porter à l’écran l’œuvre de Cervantes : la première adaptation des années 2000 est malheureusement interrompue par le retrait de Jean Rochefort (dans le rôle de Don Quichotte), et la version finale a bien failli ne pas voir le jour à cause du producteur Paulo Branco. Pour comble d’infortune, Gilliam est victime d’un AVC avant le Festival et aurait bien pu ne pas concrétiser son projet…

Et maintenant, après 25 ans de besogne et de foire d’empoigne, Gilliam réalise son rêve. L’homme qui tua Don Quichotte a l’honneur d’être présenté hors compétition au festival de Cannes et de clôturer celui-ci. Alors, fantasme ou réalité ?

Terry Gilliam sur le tournage de « L’Homme qui tua Don Quichotte »

L’histoire est celle de Toby (Adam Driver), un réalisateur de pub qui revient sur le lieu de tournage de son film d’étudiant, une adaptation du Don Quichotte de Cervantes. Très vite, Toby est rattrapé par son passé et se confronte aux vestiges de son projet : le vieil acteur de Don Quichotte (Jonathan Pryce) est toujours possédé par son rôle et l’entraine dans une folle aventure de plus en plus surréaliste.

A travers le mythe qu’a entretenu ce projet, le film ne pouvait qu’être une référence aux multiples péripéties qu’a traversées Gilliam. Le réalisateur donne l’impression qu’il cherche davantage à adapter sa propre histoire que celle de Cervantes. Le film est par ailleurs très long (2h12) et laisse vite place à l’ennui. Pour cause, le schéma de narration est très classique (situation initiale, éléments perturbateurs, situation finale) et forme un cycle de péripéties délirantes et très prévisibles, mais dont l’enchevêtrement se révèle étouffant et assommant.

Malgré les références à sa période Monty Python, on taira l’humour grotesque qui rend le film d’une lourdeur irritante. Même le casting peine à sauver le film : Adam Driver semble ne pas être convaincu du rôle de Toby, ce qui peut se comprendre. Jonathan Pryce, quant à lui pas très attachant, nous fait regretter Jean Rochefort, le seul et unique Don Quichotte qui aurait valu le détour. Ainsi, le film est sans cesse en concurrence avec la légende de sa fabrication, et la même impression inévitable est ressentie par le spectateur : cette tentative est de trop et entache le mythe.

Le film reste néanmoins très sincère et en devient touchant. Tout d’abord à travers les nombreux clins-d’œil à la laborieuse réalisation du film, mais aussi les références à la filmographie de Gilliam. A cela s’ajoute une mise en scène fantasmagorique et hallucinante : Gilliam assimile sa folie artistique à celle de Don Quichotte, ce qui alimente le parallèle bien connu entre lui et son personnage.

Touchant oui, mais l’imaginaire de Gilliam prend un coup de vieux jusqu’à en perdre son charme, et les effets spéciaux ratés finissent par le rendre insoutenable. Finalement, il ne reste pas grand-chose à retenir du film et c’est tant mieux , car il n’aurait jamais dû quitter notre imaginaire. La légende se suffisait à elle-même. Pour les plus téméraires, le film est toujours en salle mais n’y restera pas longtemps… Le fantasme de Gilliam se termine et un festival prend fin, on espère les retrouver tous deux dans une meilleure forme !

Sebastien Charmettant

« Wildlife », portrait doux-amer d’une famille en crise

« Wildlife », portrait doux-amer d’une famille en crise

Trois tentatives, trois… La première non fructueuse, la deuxième également mais on aperçoit Paul Dano qui entre triomphalement dans la salle. La troisième tentative sera la bonne, après deux heures d’attente devant le cinéma… Alors Wildlife, premier film du jeune acteur Paul Dano, valait-il le coup ?

Paul Dano et Jake Gyllenhaal au Festival

Ils sont nombreux ces acteurs à se retrancher derrière la caméra. Après Ryan Gosling et son Lost River présenté à la sélection Un Certain Regard en 2014, Paul Dano ouvre la Semaine de la Critique 2018 avec Wildlife. Scénarisé avec sa femme Zoé Kazan et adapté du roman de Richard Ford, Wildlife rend compte de la dégradation d’un couple à travers les yeux de leur fils, Joe. Trois personnages (quatre pour la version spoiler) se partagent l’écran et produisent toute la force émotionnelle du film, car ce long-métrage brille par son casting 5 étoiles. Carey Mulligan interprète une mère à la fois rayonnante et froide, désenchantée par son mari qu’elle imaginait tout réussir. Jake Gyllenhaal est lui aussi très juste dans son rôle de père, absent et incapable de fournir à sa famille ce qu’elle attend de lui. Et au centre, un fils en détresse joué par Ed Ouxenbould, assiste impuissamment aux échecs de son père, aux réflexions de sa mère et à la séparation de ses parents qu’il croyait heureux. Paul Dano est fier de son casting et il a raison. Il les dirige avec brio dans des scènes de famille aussi touchantes que dérangeantes. On sait exactement où le film nous mène certes, mais la mère est une bombe à retardement et on attend le moment où elle craquera devant son fils, détruisant à jamais sa famille avec qui elle vivait heureuse une semaine plus tôt.

A la réalisation, Paul Dano ne prend pas de risques. Le film n’est pas très original, mais le résultat reste assez prometteur pour la suite. Sa caméra est minimaliste, chaque plan et chaque mouvement ont un sens précis. Le décor l’est aussi, l’histoire se déroulant dans le Montana des années 1960, chaque plan est une référence au peintre américain Edward Hopper. L’époque est même trop idéalisée, tout est beau et très épuré à l’écran. Le film s’inscrit dans cette vague de long-métrages indés au look carrément hipster (le film, sans surprise, était présenté au festival de Sundance). Cependant, il faut l’admettre, cela nous plait carrément !

Tout est beau certes, mais cette beauté contraste avec les nombreux défauts des personnages et le tout se confronte dans des scènes marquantes : la mère, savourant son insouciance et sa liberté retrouvée, danse chez son amant sous les yeux de son fils. Son fils qui, par conséquent, perd la liberté et l’insouciance qu’il vivait quand ses parents étaient toujours ensemble. A 14 ans, ce dernier doit prendre la responsabilité de son père parti au feu et veiller sur sa mère bipolaire.

Le film sortira sur les écrans le 19 décembre 2018 et l’ACD vous le conseille, de quoi se passer l’envie de se disputer en famille pendant les fêtes de fin d’année !

Sebastien Charmettant

 

Faut-il s’enflammer pour Fahrenheit 451 ?

Faut-il s’enflammer pour Fahrenheit 451 ?

Ramin Bahrani, réalisateur américain d’origine iranienne, s’est lancé dans Fahrenheit 451, reprise du roman éponyme de Ray Bradbury publié en 1953. Si la tâche n’était pas aisée, vu l’ampleur de l’œuvre de Bradbury et le film très réussi de Truffaut en 1966, l’idée de Bahrani fait sens. Il est présenté cette année à Cannes hors compétition.

Un matériel de départ intéressant…

En effet, le contexte est idéal pour ressortir des placards une œuvre souvent oubliée et pourtant directement en lien avec notre actualité. L’histoire se déroule aux Etats-Unis dans un cadre dystopique et futuriste, où la liberté d’expression a été totalement supprimée, les pensées restreintes et la création interdite. Toutes les œuvres d’art, et plus spécialement les livres, ont été brûlées par des brigades de pompiers spécialisées. On suit dans cette histoire le chef de l’une d’entre elles, Montag, qui au fur et à mesure de l’intrigue remet en question l’idéologie qu’il subit depuis sa naissance, et par extension sa propre raison de vivre.

Si ce sujet peut dans un premier temps rappeler les autodafés des nazis, le contrôle de la liberté d’expression est toujours aujourd’hui très fort dans certains pays et nombreux sont les artistes qui se voient censurés (en atteste l’hommage du festival à l’iranien Jafar Panahi et au russe Kirill Serebrennikov, deux réalisateurs sélectionnés à Cannes mais assignés à résidence par les autorités de leurs pays respectifs). Faire valoir ses idéaux est toujours un combat.

Bahrani développe aussi dans son film un autre sujet intéressant : l’intelligence artificielle, la surveillance et l’ultra-connexion. L’Etat, via « Yuxie », le futur d’Internet, contrôle et surveille les actions de chacun. Tout est connecté et rien n’échappe à son regard. La relation entre ces deux sujets rappelle sans aucun doute la place prépondérante que prend Internet dans nos vies et ce, souvent, au détriment des livres.

Avec un cadre pareil et un casting de qualité — Michael B Jordan (Creed, Black Panther) dans le rôle de Montag ou encore Michael Shannon (The Shape of Water) — Ramin Bahrani avait tout pour faire un bon film. Ce n’est cependant pas une réussite.

… auquel le film échoue à donner du sens 

Le premier mauvais choix dans ce film est l’univers visuel qui fait directement écho à celui de « Big Brother ». Ultra connecté, ce monde futuriste en devient faux et caricatural. Tous les évènements sont retransmis en direct sur les gratte-ciels, les gens réagissent avec des smileys tels des animaux sans âme et l’on s’y perd dans ce trop-plein d’attention. Si l’intention était bonne, la réalisation en fait trop et en devient presque ridicule. De plus, cela impacte négativement le reste de l’histoire puisque c’est cet univers qui occupe la première place, et ce davantage que les personnages et leur évolution au long du film. Introduire l’intelligence artificielle et la surveillance est une bonne chose, mais ça ne devrait pas être l’objectif principal du film.

Le deuxième gros point négatif est l’évolution et la profondeur des personnages, plus particulièrement Montag. Ce dernier est depuis la naissance formaté contre les livres et dans l’œuvre originale, le point intéressant est comment ce dernier les découvre petit à petit et se rend compte de leur importance. Ici, si Bahrani se fait plaisir à sortir un tas de citations de grands auteurs dont on ne comprend pas grand-chose, la relation entre Montag et les ouvrages est ultra simpliste. Il découvre Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, récit extrêmement riche et complexe, et après seulement une soirée passée à le lire en compagnie d’une résistante, Clarisse, se décide à trahir tout ce pourquoi il a vécu. Les flashbacks de son passé et de son père lui montrant des livres ne sont pas assez développés et ne permettent pas de rattraper ce qui aurait dû être traité avec épaisseur et subtilité. Si le capitaine Beatty (supérieur et ami de Montag) incarné par Michael Shannon est plus intéressant, puisqu’il se sait attiré par les livres mais préfère intérioriser cette envie pour ne pas rompre l’ordre établi, son rôle ultra caricatural de chef sans pitié et impassible le rend vide d’émotions.

Bilan

Sans des personnages profonds permettant de réellement prendre en compte l’importance et la puissance des livres, ce film devient rapidement un film d’action banal et sans grand intérêt. Pour preuve, une partie du film se consacre à une pseudo enquête visant à trouver les résistants. Mais ces derniers sont à peine une vingtaine et peinent donc à donner de l’ampleur au film.

Ce manque d’ampleur peut également se justifier du fait que seuls les Etats-Unis brûlent des livres dans cette version. Si cela peut nous rappeler Donald Trump et la tendance actuelle de fermeture des Etats-Unis vers l’extérieur, il devient alors presque impossible de créer un véritable enjeu, puisque l’on sait que tous ces livres sont encore bien vivants dans le reste du monde.

Si Fahrenheit 451 est une œuvre fondamentale dans la mise en garde contre le totalitarisme, sur l’importance de l’art et des messages qu’il fait passer, ce film ne parvient pas à mettre en place ces enjeux, pourtant primordiaux. Pour saisir au mieux ces enjeux, mieux vaut alors se référer au livre de Bradbury ou au film original de Truffaut.

Charles Vuillaume 

« L’Ange », le long métrage envoutant et démoniaque de Luis Ortega

« L’Ange », le long métrage envoutant et démoniaque de Luis Ortega

Présenté cette année au festival de Cannes dans la catégorie Un Certain Regard, El Ángel (l’Ange) est un long métrage Argentin réalisé par Luis Ortega et produit par Pedro Almodóvar (rien que ça). Il s’agit d’un biopic détonant et édulcoré qui transporte dans un univers à la fois pop et kitsch qui ne peut laisser indifférent.

Dans l’Argentine du début des années 70, le jeune Carlitos, 17 ans, enchaîne les petites frappes au sein de son quartier; il vole et s’introduit dans de luxueuses propriétés dans l’innocence la plus totale. Tout cela sous le regard impuissant de ses parents qui tentent de le raisonner avec laxisme mais se laissent facilement duper par la candeur du jeune homme au visage d’ange. Cela sera sans compter sur la rencontre entre Carlitos et Ramon, un camarade de lycée dont le père, un ancien détenu, l’aide à organiser divers cambriolages et délits en tous genres.

C’est dans cet univers décalé qu’évolue ce personnage attachant, au sourire poupon et aux boucles blondes. C’est là que se cache l’aspect tant pernicieux qu’envoutant de ce film : Carlitos n’a aucunement conscience des notions de bien ou de mal, ce qui fait de lui un tueur sans merci, particulièrement brutal. La mise en scène insiste sur cette dualité ange/démon, cette gaité brutale qui semble ici être réinventée, loin de standards un peu gnangnans. Ce film s’ancre d’ailleurs dans le courant du « nouveau cinema Argentin » qui qualifie un cinema qui parle de son pays tout en adoptant des codes cinématographiques universels, pour autant détachés de considérations commerciales. Ce cinéma se développe (Juan José Campanella qui avec Dans ses yeux reçut en 2010 l’Oscar du Meilleur film étranger) mais mérite un soutien constant. Luis Ortega déplore d’ailleurs le fait que « les exploitants vont seulement projeter ceux (les films) qui rapportent de l’argent, sans rapport avec le reste. Il existe très peu de salles en dehors de celles qui sont strictement commerciales. ».

Sans omettre que ce long métrage est bel et bien un biopic. Carlos Eduardo Robledo Puch fut bien un tueur en série. Surnommé « l’ange de la mort », il est condamné à perpétuité en 1980 pour quelques 42 vols, 11 meurtres, diverses agressions et j’en passe. Puch est d’ailleurs le plus ancien détenu Argentin. Il est incarné par le jeune acteur Lorenzo Ferro, qui frappe par sa ressemblance mais aussi par son jeu, incroyablement juste et qui retranscrit très bien l’amoralité juvénile de ce malfaiteur. Luis Ortega confie justement à ce propos : « J’ai appris à choisir un enfant qui n’avait jamais joué auparavant, et à travailler avec lui, jour et nuit, jusqu’à ce qu’il ait l’apparence et la confiance d’une star de ciné. ».

En haut: Carlos Eduardo Robledo Puch lors de son arrestation. En bas: Lorenzo Ferro dans El Ángel. 

Chloé Daveux