BLADE RUNNER 2049 : Simple réplicant ou réussite dystopique ?

BLADE RUNNER 2049 : Simple réplicant ou réussite dystopique ?

Il y a 35 ans sortait en salle Blade Runner, film noir empruntant les codes de science-fiction, réalisé par Ridley Scott et librement adapté du roman de Philip K.Dick, Do androids dream of electric sheep ?

La réalisation d’une suite de ce film, initialement boudé en salles puis devenu culte et désormais unanimement reconnu comme une œuvre clé pour le genre de la science-fiction sur le grand écran, s’avérait donc à la fois un défi audacieux mais aussi risqué.

Peut-on donc dire que Denis Villeneuve, après Prisoners, Sicario ou encore Premier contact, a réussi son pari ?

 

Blade Runner 2049, un film qui s’inscrit parfaitement dans l’univers de son prédécesseur

 

On peut tout d’abord considérer Blade Runner 2049 comme une réussite de par le fait que le film s’inscrit de manière totalement cohérente avec Blade Runner, tout en parvenant à créer sa propre identité. En effet, de nombreuses suites récentes de blockbusters à l’instar du Réveil de la Force ou de Jurassic World faisaient du fan-service l’une des pierres angulaires de leur réalisation. Ici, le recours aux éléments qui se sont déroulés 30 ans avant le début de l’intrigue de Blade Runner 2049 est fait de manière presque mythologique : Ils sont suffisamment prononcés pour qu’on les remarque mais aussi suffisamment subtils pour qu’on ne s’y attarde pas trop.

Ainsi, l’apparition de Gaff (interprété par Edward James Olmos) et la visualisation du test Voight-Kampf de Rachel (qui renvoie à la première rencontre entre Deckard et cette dernière dans le premier film) sont à la fois brèves, mais surtout pertinentes, car nécessaires à la progression de l’enquête de l’Agent K interprété par Ryan Gosling.

C’est précisément cette nouvelle enquête qui permet au film de façonner dans un autre temps sa singularité. Cette singularité semble être donnée d’entrée par le deuxième plan du film : Denis Villeneuve ne se contente pas de remettre au goût du jour l’ambiance morose nocturne et dépravée de la ville de Los Angeles. Il reprend l’environnement de 2019 tout en l’enrichissant par le biais de magnifiques plans aériens où le gigantisme se fait particulièrement ressentir, notamment lorsque les protagonistes sont amenés à prendre leur véhicule.

On retrouve la patte de documentariste du réalisateur canadien, avec de grands reliefs dépeints par des effets CGI de qualité pour les décors (dirigés par Denis Gassner), des plans-séquence magnanimes d’une Los Angeles surdimensionnée et aux édifices multiples ; et une palette photographique aussi riche que variée.

La singularité de Blade Runner 2049 est également donnée par le choix de son protagoniste. Vingt-sept ans après un « blackout », et suite à l’appropriation de la compagnie Tyrell (fabricante des réplicants de modèle Nexus-6) par le milliardaire industriel Wallace (interprété par Jared Leto), un nouveau modèle de réplicants (Nexus-8) a émergé, caractérisés par une totale docilité. Les modèles Nexus-6, quant à eux, demeurent hors la loi et il est donc de la responsabilité des blade runner de les retirer. Or, contrairement à 2019, les blade runner ne sont plus nécessairement humains : C’est le cas de l’Agent K joué par Ryan Gosling dont la nature de réplicant nous est donnée dès les premières répliques.

Ainsi, contrairement au film original, les premières minutes nous laissent penser que le problème soulevé ne sera pas de se demander si K est réplicant ou humain (alors que la nature du blade runner joué par Harrison Ford continue encore d’alimenter les débats aujourd’hui.)

 

Une enquête abordée sous le prisme de la quête existentialiste

 

Néanmoins cette connaissance de l’artificialité de K et la conscience de celle-ci par ce dernier n’en rendent pas moins l’enquête intéressante, puisqu’elle renvoie à l’une des thématiques chères au genre de la science-fiction et qu’avait su superbement poser Ridley Scott en 1982 : La quête d’identité.

Cette enquête vise pour l’agent à comprendre et trouver le fruit d’un miracle : la naissance d’un enfant issu d’une réplicante, 30 ans plus tôt. A priori impossible, cette potentielle naissance divine, presque analogue à celle des Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron, vient alors remettre en cause tous les schémas civilisationnels sur lesquels s’est construite la domination humaine des années 2020, tout en remettant en question la construction individuelle de K.

Plus l’enquête avance, plus K trouve des éléments susceptibles de le persuader de son exceptionnalité, rendant ainsi la personnification de l’intrigue bien plus poussée que celle de Blade Runner premier du nom. Plus largement, Blade Runner 2049 reprend l’interrogation qu’avaient soulevée les réplicants du premier film, à savoir qu’est ce qui fait l’humanité.

Pour traiter cette question, le film aborde plusieurs axes de la réflexion. Le premier est celui de la mémoire et des souvenirs. Chaque réplicant, lorsqu’il est modelé et conçu, se voit implanté des souvenirs artificiels et créés de toute pièce afin de les doter d’une identité par le biais d’un passé remémoré. En effet « on a besoin de souvenirs pour savoir qui on est » pour reprendre les propos de Leonard Shelby dans le Memento de Christopher Nolan.

L’attachement de K. à ses souvenirs implantés et l’enquête qu’il mène l’amènent vers  une interrogation capitale : Ses souvenirs ne sont-ils qu’artificiels ou au contraire ont-ils été réellement vécus ? L’attention donnée aux souvenirs par le protagoniste nous semble alors donner l’idée que ce ces derniers constituent l’un des fils directeurs de notre existence et s’apparentent comme un primat indispensable au déclenchement de toutes nos actions et de notre capacité à donner sens à nos actes. C’est ce fil directeur, et primat, qui constituerait alors notre humanité.

A la vue du film, on peut également légitimement se dire qu’un individu est doté d’humanité, voire d’humanisme, lorsque ce dernier est en mesure d’éprouver des sentiments pour Autrui, et de penser ses actes par la considération de ces derniers. La relation qu’entretient K avec Joi, hologramme domestique avancé lui servant de petite amie et interprétée par Ana de Armas, rend parfaitement compte de cette idée. Bien que parfaitement conscient de sa supériorité physionomique vis-à-vis d’elle, K n’en reste pas moins attaché à cette dernière et tous deux entretiennent une véritable relation affectueuse, aussi poussée que celle de Joaquim Phoenix et Scarlett Johansson dans Her.

Chacun comprend les besoins de l’autre et cherche à les satisfaire. C’est ainsi dans cette optique altruiste que le film propose l’une de ses meilleures scènes (avec celle de l’affrontement K/Deckard, celle de la conception des souvenirs et celle du combat final) lorsque Joi sollicite une prostituée humaine pour pouvoir faire corps avec elle, et ainsi faire l’amour à K, non plus de manière artificielle ou imaginée, mais de manière fusionnelle.

Enfin, est-ce le fait que nous soyons potentiellement dotés d’une âme comme le mentionne la chef humaine du LAPD interprétée par Robin Wright, ou encore notre capacité à dépasser notre propre personne pour l’accomplissement d’une plus grande cause, qui constituent notre humanité ? Toutes ces interrogations qu’avaient soulevé le film original sont une fois de plus superbement abordées par Denis Villeneuve dans ce sequel.

 

Une œuvre dystopique à portée sociologique

 

Ce qui fait la force d’une œuvre de science-fiction, c’est également sa capacité à s’interroger sur les mécanismes sociétaux et sociaux de nos sociétés actuelles et des rapports qu’entretiennent les individus avec cette dernière. Le premier rapport observable à l’écran est le regard porté par les humains vis-à-vis de K. Ces derniers le dénigrent et méprisent, lui, le réplicant aux capacités physiques voire intellectuelles bien plus développées que celles de l’humanité, en le traitant à plusieurs repris de « skinner » soit de « peau de robot », insulte discriminatoire faisant directement écho aux phénomènes d’exclusion sociale.

Ce phénomène de coexistence non pacifique peut renvoyer à la situation de cohabitation vécue entre l’Homme de Neandertal et l’Homo Sapiens, si l’on adopte un un point de vue scientifico-historique, avec une espèce en voie de dépasser l’autre et par conséquent intimidée et discriminée de la part de l’espèce menacée d’extinction. Mais cette coexistence renvoie aussi directement au concept sociologique de lutte de classes basée sur les rapports d’aliénation. Cette aliénation peut notamment être rendue compte par les nouveaux tests de conditionnement employés par les humains sur les modèles Nexus-8 pour s’assurer de leur docilité.

Concernant la société qui compose la ville de Los Angeles de 2049, 3 camps peuvent être identifiés : le LAPD, La société Wallace et les réplicants. Chacune de ces strates renvoient à des structures politiques précises, aux motivations diverses, bien que parfois difficiles à identifier de par la nouvelle absence de manichéisme au sein de l’intrigue.

Le Lieutenant Joshi interprétée par Robin Wright et responsable du LAPD est la représentante des intérêts régaliens bourgeois visant à maintenir les rapports de classe et la hiérarchie aliénante en vue de maintenir la paix sociale. C’est pourquoi lorsque l’agent K découvre la possibilité d’une « naissance divine » issue d’une réplicante, Joshi (qui est sa supérieure) souhaite que l’affaire soit étouffée à tout prix. Wallace, quant à lui, représente la grande entreprise privée en quête de progrès absolu. Il veut retrouver l’enfant, car produire des réplicants requiert des ressources qu’il ne possède pas en quantité infinie.

En plus d’être un individu imprégné des logiques productivistes, Wallace pourrait être assimilé à une allégorie fasciste. En effet, son ambition est conforme à l’idéal originel de cette idéologie totalitaire, à savoir la volonté de pousser les individus vers le haut quels qu’en soient les moyens et conséquences, au nom du progrès, afin que l’Homme atteigne quelque chose de plus grand que sa simple condition. Ce dépassement marquerait alors l’avènement d’un Homme nouveau, embrigadé dans une masse collective forte et dépassant la simple sphère de l’individualité.

Le camp des réplicants apparaît plus tardivement dans le film et peut s’apparenter à l’émergence d’une classe non plus seulement en soi mais aussi une classe pour soi : ces derniers prennent conscience de leurs intérêts communs et de la nécessité de trouver l’enfant né d’une réplicante. Le trouver leur permettrait de se doter d’un symbole fort et rassembleur dans le cadre de la lutte finale visant à la libération de leur condition d’esclaves.

Enfin, au-delà d’une fiction futuriste, c’est une représentation de notre époque et des craintes qu’elle engendre que nous livre Blade Runner 2049. La multiplication des incitations à la consommation de masse totale (placements de produits multiples), le renforcement du contrôle social par le biais d’une surveillance technologique omnipotente, et la représentation d’une volonté d’un progrès absolu font que ce film conserve l’ADN de « super-réalisme » de Blade Runner, terme qu’avait employé l’écrivain Philip K.Dick pour désigner le genre de réalisation de Ridley Scott.

 

Bilan

En dépit d’une construction scénaristique simpliste et de quelques longueurs, la richesse visuelle et thématique de Blade Runner 2049 fait de ce dernier une réussite. Son visionnage peut être apprécié autant par les connaisseurs du premier opus que les non-initiés, et la non explication de certains évènements internes à l’univers (tels le « blackout) ne nuit absolument pas à l’immersion. Concernant celle-ci, la composition de Benjamin Wallfish et Hans Zimmer est juste, et contribue donc à cette dernière, bien que l’absence d’un thème mémorable, à l’instar des morceaux de Vangelis du premier opus, soit regrettable.

Benjamin McIntosh & Maxence Van Brussel

About the Author

Leave a Reply

Optionally add an image (JPEG only)