L’Homme qui rit, de Jean-Pierre Améris

L’Homme qui rit, de Jean-Pierre Améris

 

 

En adaptant le roman de Victor Hugo, Jean-Pierre Améris propose de renouer avec les origines du cinéma, à savoir : attirer le public en lui présentant des corps exceptionnels, monstrueux. On retourne ici vers ce « désir de monstres » propre aux grands spectacles du XVIII-XIXe siècle. Le film est plutôt réussi dans sa dimension gothique et l’univers sombre qu’il transmet. C’est le récit d’un jeune orphelin mutilé, au « sourire d’ange », qui est recueilli dans une roulotte par un vieil homme cynique, interprété par Gérard Depardieu. Afin de gagner quelques sous, il commence à se donner en spectacle de village en village, attirant à chaque fois l’attention des paysans fascinés par son apparence si monstrueuse, et atterrit – toujours accompagné de son père adoptif Ursus et de son « ange céleste » Déa – dans un petit cirque reculé. Mais il finit par apprendre qu’il est en réalité l’unique héritier d’un grand seigneur et qu’il peut enfin échapper à ce monde si miséreux de vagabondage pour intégrer celui de la Cour…

La réussite du film est de nous rendre la société de Cour et tous ses membres très inquiétants, et nettement plus monstrueux que le « monstre de foire » lui-même. Chaque personne à la Cour ou à la Chambre des Lords présente un visage très effrayant, aux traits extrêmement marqués. En rendant leurs faces si déformées, poudrées et ridées, le réalisateur met en relief toute leur animalité, leur bestialité. Il nous fait comprendre ainsi que chaque être, quel que soit son rang social, comporte, en lui-même, le potentiel du monstrueux… C’est le seul point qui peut rendre le film plutôt intéressant.

Mais le film apparaît vite n’être qu’un simple ersatz de l’oeuvre de Burton. Tous ces visages surmaquillés, ces personnages en costume, cet univers gothique ne cessent de rappeler les contes à la Burton. Ce héros aux cheveux bruns, exclu de la société, ce monstre si attachant n’est finalement qu’un remake d’Edward aux mains d’argent – surtout que l’acteur, Marc-André Grondin, ressemble de manière presque gênante à l’acteur fétiche de Burton, Johnny Depp. Et justement, ce qui rend le film si bancal, c’est la très faible qualité de jeu des acteurs : l’interprétation de la jeune Christa Theret, héroïne de LOL, ne présente vraiment pas d’intérêt; alors qu’on a pu tomber sous le charme de Grondin dans C.R.A.Z.Y, son jeu apparaît ici extrêmement plat; et même Depardieu ne semble pas investi à vouloir relever le niveau. On ne cesse de regretter le début du film où c’étaient deux enfants qui jouaient les rôles des héros, et qui, eux, réussissaient à rendre le film quelque peu vivant et spontané.

Le réalisateur avait pourtant réussi à créer dans Les Emotifs anonymes un univers particulièrement original, d’une poésie très simple et tout à fait juste. L’histoire banale de deux amateurs de chocolat complètement névrosés – interprétés par Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde – qui tombent  amoureux, était rendue largement plus magique et merveilleuse que cette adaptation ambitieuse du grand roman philosophique de Victor Hugo. Aucun aspect du roman ne semble exploité jusqu’au bout, dans toute sa profondeur. L’univers du cirque est complètement négligé ; tout y apparaît morne et insipide. En effet, en décidant de ne se centrer que sur le spectacle de nos héros, le réalisateur perd l’occasion de nous entraîner dans un véritable microcosme cohérent, avec son quotidien et son propre rythme de vie (on est loin du Cirque de Chaplin ou des Freaks de Browning !). La dimension politique de l’histoire, elle aussi, y est manquée ; l’opulence des riches et leur oisiveté est simplement mentionnée sans être véritablement représentée. L’Homme qui rit nous offre finalement un déficit d’engagement dans tous les côtés, que ce soient chez les acteurs, dans la mise en scène et dans la recherche cinématographique elle-même. A aucun moment le spectateur ne parvient donc à être touché par ce conte, pourtant si universel.

Marion Attia

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Main dans la main, de Valérie Donzelli

Main dans la main, de Valérie Donzelli

 

Après l’époustouflant La Guerre est déclarée, on est partagé entre la crainte et l’envie de voir le dernier film de Valérie Donzelli. La crainte tout simplement parce que l’on se demande comment la réalisatrice pouvait rebondir après que son deuxième film ait rencontré un tel succès critique et populaire. Mais l’envie l’emporte car forcément après La Guerre est déclarée, on en redemande. Verdict ?

Il est tout simplement impossible de trancher entre ces deux films. Bien que l’on y retrouve la patte si particulière de la réalisatrice – qui cette fois-ci laisse le rôle principal à son amie de longue date, Valérie Lemercier –, les sujets en eux-mêmes ne sont pas comparables. Alors que La Guerre est déclarée traitait d’un sujet sensible, le cancer d’un enfant, Main dans la main aborde un sujet bien plus léger – mais pas si simple : l’amour fusionnel et ses problèmes.

Main dans la main c’est l’histoire d’Hélène Marchal et Joachim Fox, un duo improbable que tout oppose et pourtant… Hélène, bourgeoise coincée, dirige la prestigieuse école de danse de l’Opéra Garnier, Joachim, jamais sans son skate-board, est employé d’un miroitier de province. Monté à Paris pour prendre les mesures des miroirs de l’Opéra Garnier, Joachim rencontre Hélène et l’embrasse « par accident». Elkaïm, prince charmant ? Charmant ou pas, ce baiser va rendre inséparables les deux personnages sans qu’ils ne puissent comprendre pourquoi.

« Fuis moi je te suis, suis moi je te fuis » semble être la devise qui va désormais rythmée la vie de ces deux-là. Sans cesse collés l’un à l’autre, le côté burlesque du film est parfaitement réussi – certains diront que le couple n’est pas assez bien synchronisé, et alors ? L’idée est là, elle est bonne, et la beauté de la gestuelle identique des personnages règne avant tout dans leur spontanéité. La légèreté et la poésie du film tient beaucoup à son lieu de tournage : l’Opéra Garnier. En plus de l’amour, la danse transmet une certaine grâce au film – on retient notamment cette magnifique scène où Elkaïm dans son tutu reprend seul une chorégraphie de Pina Baush en langage des signes. Tout ça nous fait regretter, à nous petites filles, la douce époque des cours de danse et des tutus roses.

Un mot pour résumer ce film : la fusion. Cette problématique de la relation fusionnelle revient sans cesse, avec certes en premier plan celle du couple, mais aussi celle de l’amitié entre Valérie Lemercier et Béatrice de Staël, de la famille avec la liaison quasi-incestueuse entre les frères et sœurs incarnés par Valérie Donzelli et Jérémi Elkaïm, et enfin l’obsession de Valérie Lemercier pour son travail. Mais toutes ses relations sont autant de ruptures tout au long du film qui permettront à une seule de survivre …

Sans vouloir révéler la fin, ce film, véritable chorégraphie de l’amour, peint parfaitement la beauté de ce sentiment, et surtout du coup de foudre de deux êtres qui se rencontrent par hasard, qui se haïssent mais qui pourtant avoueront leur idylle et finiront par s’aimer sans retenue jusqu’à vouloir « mourir ensemble ». Mais les ruptures dans leurs vies respectives et leur fuite ne cachent-elles pas finalement leur extrême solitude ?

Et si les histoires d’amour ne sont pas votre tasse de thé, allez-y les yeux fermés simplement pour vous laisser transporter par la bande son.

Léa Nogier

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Top 5 ACD 2012

Top 5 ACD 2012

Voici le top des 5 films élus meilleurs films du cru 2012 par les membres de l’Association Cinéma Dauphine:

5. Bullhead

Le film de Michael R. Roskam arrive en dernière place de ce top ACD des films de l’année 2012. Dans cette enquête policière captivante sur la mafia des hormones en Belgique, Matthias Schoenaerts (De Rouille et d’Os) mérite largement son Prix d’Interprétation Masculine au Festival de Cinéma Européen des Arcs.

4. Oslo 31 Août

Adaptation moderne du Feu follet de Pierre Drieux La Rochelle, Oslo 31 Août raconte la journée complète, entre perdition et errance, d’un addict à l’héroïne en permission de sortie. Bonne surprise de l’année, ce film est le second du réalisateur norvégien Joachim Trier.

3. Holy Motors 

Après 13 ans sans avoir réalisé un film, Léos Carax revient pour prendre la 3ème place de ce classement. En compétition officielle au Festival de Cannes, ce film hallucinant, véritable hommage aux différents genres du cinéma, méritait pour beaucoup la Palme d’Or.

2. Moonrise Kingdom

Film d’ouverture du Festival de Cannes, Moonrise Kingdom de Wes Anderson est un vrai petit bijou de sensibilité. Avec ce film, on fuit la réalité et tout ses ennuis pour se retrouver plongé dans un monde d’enfant rempli d’amour. Un pur moment de bonheur.

1. Take Shelter

Roulement de tambour … Take Shelter est le grand gagnant de ce Top 2012 ! Film apocalyptique entre fiction et réalité (certes le 21 décembre est passé et nous sommes toujours là mais avouez-le vous avez eu peur…), il nous captive du début à la fin. Mais ce film est avant tout une métaphore du déclin de l’Amérique et de sa classe moyenne incarnée par le couple principal … À voir absolument.

Jack Reacher, avec Tom Cruise

Jack Reacher, avec Tom Cruise

Après avoir redynamisé l’an dernier la saga Mission Impossible, dont le prochain volet est d’ailleurs en préparation, Tom Cruise prouve avec Jack Reacher qu’il a définitivement sa place parmi les étoiles qui bordent la montagne de Paramount Pictures. La tête brûlée Maverick dans Top Gun, le père de famille dans la Guerre des Mondes ou encore l’impossible Ethan Hunt sont autant d’exemples témoignant que Tom Cruise n’a pas son pareil lorsqu’il s’agit d’interpréter des personnages qui restent gravés dans les mémoires des spectateurs. Avec Jack Reacher,  l’acteur-producteur ne déroge pas à cette règle et ajoute une nouvelle figure haute en couleurs à sa filmographie.

Mais qui est ce Jack Reacher ? Parler de lui au présent est difficile. Ancien enquêteur brillant dans la police militaire, on a perdu toute trace de lui après qu’il ait rendu son insigne. Un matin, un homme armé tire six coups de feu. Cinq personnes sont tuées. Toutes les preuves accusent le sniper qui a été arrêté. Lors de son interrogatoire, le suspect ne prononce qu’une phrase : « Trouvez Jack Reacher ». Commence alors une haletante course pour découvrir la vérité, qui va conduire Jack Reacher, aidé par une avocate idéaliste, à affronter un ennemi inattendu et redoutable, qui garde un lourd secret.

Tous les stéréotypes du genre sont présents et semblent annoncer un film sans surprise : la jeune avocate ambitieuse et droite comme un « i », la corruption en toile de fond et un russe qui tire les ficelles. Mais il n’en est rien et le film part bien souvent de ces figures imposées pour mieux les contourner. Ainsi, Tom Cruise n’hésite pas à manier l’autodérision jouant, amusé, avec l’image du héros de film d’actions qu’il véhicule dans bon nombre de ses productions. C’est d’abord grâce à lui que Jack Reacher fonctionne. Létal, radical et direct, le costume du film d’action lui va toujours à ravir. Mais ce sont la flegme du personnage et la sérénité qu’il arbore dans toutes les situations, même les plus extrêmes qui rendent son charisme d’autant plus irrésistible. Le spectateur, déjà intrigué par cette figure d’anti-héros, finit ainsi d’adopter ce nouveau personnage hors du commun.

Le film est à l’opposé de ce que l’on voit aujourd’hui dans le cinéma d’action. Le réalisateur Christopher McQuarrie opte pour une mise en scène fluide et un montage maitrisé quand la mode est davantage à la caméra à l’épaule à outrance et au montage épileptique. La tension palpable qui se dégage du film est d’autant plus remarquable qu’elle ne réside pas dans des effets de manches techniques bien souvent éculés. Le réalisateur manie son récit d’une main de maître, prenant son temps pour raconter son histoire (le film dure 2h10). Pour autant, on ne s’ennuie à aucun moment devant Jack Reacher et c’est sans doute dû à la volonté du cinéaste de ne pas céder aux sirènes de l’entertainment abscons confondant souvent vitesse avec rythme.

Les talents de technicien de McQuarrie sont pleinement révélés dans une poursuite en voiture haletante, comme on n’en avait pas vu depuis Boulevard de la Mort. Jack Reacher joue « en analogue dans une ère digitale » comme l’a déclaré l’acteur, oubliez donc les derniers modèles des grands concessionnaires. Jack Reacher est au volant du Chevrolet Chevelle, aussi sauvage et caractérielle que son conducteur. Entièrement réalisées par l’acteur, les cascades sont impressionnantes et positionnent  la séquence comme l’un des moments phares du long métrage.

Avec Jack Reacher, Tom Cruise introduit une nouvelle figure dans le cinéma d’action contemporain, n’ayant rien à envier à un James Bond ou à un Jason Bourne et qui, comme ces derniers, est destiné à revenir sur grand écran. A l’instar de son personnage s’exerçant au tir dans une scène du film, Tom Cruise met dans le mille et ce pour notre plus grand plaisir.

Maxime CESBRON

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Télé gaucho, de Michel Leclerc

Télé gaucho, de Michel Leclerc

Télé Gaucho de Michel Leclerc, s’inspirant de faits réels de Télé Bocal dans les années 1995-2000, nous installe dans un squat du 20e arrondissement, peuplé d’anarchistes et autres révolutionnaires qui cherchent à créer une chaîne de télévision de proximité : la seule télé « libre » de toute la France qui, elle seule, échapperait aux mains des puissants et des vendus. Le jeune Victor, grand passionné de cinéma et tout droit sorti de sa campagne profonde, débarque enfin à Paris afin d’y faire un stage pour la grande chaîne de télévision HT1. Il se trouve très vite embarqué dans cette bande, allant de manifestation en manifestation, caméra à l’épaule, et rencontre par la suite Clara, interprétée par Sara Forestier, dont il tombera immédiatement amoureux.

Si l’on peut louer la très bonne performance des acteurs (le jeune Felix Moati, que l’on avait déjà vu dans LOL, se présente très juste et convaincant ; Sarah Forestier toujours aussi impressionnante ; notre Gainsbarre préféré, Eric Elmosnino, est très professionnelle ; Maïwenn, largement moins narcissique que lorsqu’elle se filme elle-même…) et apprécier l’instant de détente que nous procure ce film, ainsi que les bons éclats de rire que l’on peut avoir (surtout durant les 15 premières minutes du film !), ce film n’apparaît finalement pas très convaincant.

Le spectateur ne peut s’empêcher d’établir une comparaison avec le dernier film de Michel Leclerc, Le Nom des gens, de 2010 (César du scénario original et César de la meilleure actrice pour Sara Forestier), qui présentait déjà un discours politique socialiste et revendicateur (Sarah Forestier y jouait le rôle d’une « pute politique » qui couchait avec tous les hommes de droite qu’elle rencontrait afin de les faire changer d’opinion). En effet, alors que ce film nous proposait une véritable incarnation des personnages, un scénario particulièrement bien écrit, une grande justesse dans son propos et sa poésie, Tele Gaucho, au contraire, ne tient pas aussi bien debout. Le réalisateur ne parvient pas à sortir de la simple ligne du récit : il veut à tout prix faire avancer l’histoire, enchaîner les événements au risque de ne pas bien les faire transmettre au spectateur. Les scènes s’enchaînent de manière plutôt démonstrative et précipitée, sans prendre le temps de s’installer, de prendre de l’épaisseur.

Les quelques incohérences et maladresses du film (notamment la relation invraisemblable du héros avec ses parents) nous poussent, certes, à adopter un certain regard tendre et amusée sur l’histoire et les personnages, mais elles nous empêchent surtout de croire en cette histoire et en ses personnages. Un grand fouillis général – et pas seulement celui du squat en lui-même- règne pour une grande partie du film. Les personnages finissent par n’apparaître que comme une bande de guignols, de marginaux écervelés ; ce qui est vraiment dommage, étant donné que le spectateur ne demandait qu’à pénétrer lui-même dans cette joyeuse bande et à croire un minimum en eux et en leurs revendications. Le manque de « cohérence politique » que le groupe vit dans le film se fait trop sentir dans la structure même du film ; et cela l’empêche d’être tout à fait digne d’intérêt.

Mais les quelques bonnes trouvailles (par exemple, la très drôle crise de panique du personnage d’Eric Elmosnino lorsqu’il se croit perdu et ne trouve plus le métro ou encore les sketchs que réalise le personnage principal), la fantaisie du film et la qualité de ses dialogues permettent tout de même au spectateur de passer un agréable moment. Cependant, ce film ne nous donne qu’une envie à la sortie : revoir avant tout le précédent du réalisateur. Il n’a donc pas vraiment réussi à relever son défi.

Marion Attia

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L’Odyssée De Pi, de Ang Lee

L’Odyssée De Pi, de Ang Lee

Life of Pi signe le retour du renommé Ang Lee derrière la caméra. L’adaptation du livre écrit par Yann Martel en 2001 s’ajoute à la liste des grands films du réalisateur, aux côté de Brokeback Moutain, Lust, Caution ou encore le culte Tigre et Dragon. On retrouve dans Life of Pi tout l’aspect majestueux du dernier, où la photographie sublime une odyssée extraordinaire et épique. Le film est une réussite et confirme que le cinéaste est capable de magistralement combine beauté scénique et propos touchant.

Après une enfance passée à Pondichéry en Inde, Pi Patel, 17 ans, embarque avec sa famille pour le Canada où l’attend une nouvelle vie. Mais son destin est bouleversé par le naufrage spectaculaire du cargo en pleine mer. Il se retrouve seul survivant à bord d’un canot de sauvetage. Seul, ou presque… Richard Parker, splendide et féroce tigre du Bengale est aussi du voyage. L’instinct de survie des deux naufragés leur fera vivre une odyssée hors du commun au cours de laquelle Pi devra développer son ingéniosité et faire preuve d’un courage insoupçonné pour survivre à cette aventure incroyable.

Ayant lu le livre il y a quelques moi de cela, j’allais voir le film plein d’appréhension suite au visionnage de la bande annonce qui ne me semblait absolument pas en capter l’ambiance. Heureusement pour moi, celle-ci s’est avérée trompeuse et totalement non représentative du film (un phénomène assez courant dans le cinéma américain aujourd’hui, on se souvient de la femme ayant intenté un procès aux distributeurs de Drive car la bande annonce était piégeuse). En réalité, le film retranscrit très bien le bouquin, et parfois même ce qui pouvait en faire les défauts.

En effet, l’histoire magnifique de Pi et Richard Parker donne le ton dès le début : il s’agit de parler du divin et du sens de la vie. L’ambition paraît grande pour un film de 2h, et en surface les idées véhiculées ne vont globalement pas plus loin que les réflexions philosophiques d’un book club du dimanche après-midi. Mais la profondeur du film ne s’arrête pas aux propos tenus par ses personnages. Ang Lee confirme son talent incroyable pour raconter des histoires et leur donner une certaine résonnance. La beauté des images créée une véritable poésie qu’articule un excellent sens de la mise en scène (les passages de tempête et le naufrage sont extrêmement intenses). Réaliser quelque chose d’aussi beau en ayant comme base « un garçon perdu en mer », c’est un exploit plutôt impressionnant, et cela rend très bien. La 3D est d’ailleurs utilisée à son plein potentiel dans le film, elle donne vie aux images plutôt que servir de banal outil d’immersion.

On peut éventuellement reprocher au film sa faible intensité psychologique. L’isolement en pleine mer d’un jeune garçon en compagnie d’un tigre offrait pourtant une matière pleine de potentielle, et au final le désarroi de Pi semble faiblement retranscrit. Mais le film fait le choix de s’attarder sur autre chose. Il raconte cette histoire comme un conte (d’ailleurs la narration se base sur une mise en abyme, Pi adulte raconte son odyssée à un écrivain), et se focalise sur la relation qui se développe entre Pi et Richard Parker.

Au final, Life of Pi s’affirme comme l’un des grands films du réalisateur, égalant presque Tigre et Dragon par sa beauté scénique. Même si le fond philosophique ne vaut pas vraiment Nietzsche, il ne le prétend pas non plus, et l’humilité véhiculée par le film est apaisante et remarquable. Le film invite le spectateur à s’interroger en le confrontant à une belle histoire, au même titre qu’un mythe. C’est peut-être ça, finalement, la religion cinéphile.

Adrien Palliez 
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Les Hauts de Hurlevent, de Andrea Arnold

Les Hauts de Hurlevent, de Andrea Arnold

Mr Earnshaw recueille un gamin vagabond, Heathcliff,  qui s’éprend de sa fille, Catherine. Un amour impossible.

3ème long métrage de la réalisatrice Andrea Arnold, révélée à Cannes avec le drame social Fish Tank. Elle revient ici avec une adaptation du roman d’Emily Bronté, Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent pour nous autres français), film casse gueule par excellence ! D’autres s’y sont déjà essayés comme Jacques Rivette ou Luis Bunuel à la réalisation mais également Ralph Fiennes et Juliette Binoche dans les rôles-phares ; avec plus ou moins de succès… J’ai tellement vu d’adaptations basiques de roman d’époque suivant le schéma classique du « on se rencontre, on s’aime, on s’aime plus, on parle beaucoup, on se déchire » – vous pouvez mélanger les différentes phases mais ça pleure toujours à la fin ! – que j’attendais avec interrogation ce drame. J’avais peur du « déjà vu »…

Disons le tout de suite, c’est le meilleur film que j’ai vu lors de la Mostra de Venise 2011  (il y a 1 an déjà!) et j’avais été assez étonné de l’accueil mitigé qu’il lui avait été réservé par la presse internationale, à l’époque, lors du festival.

Commençons par les acteurs. Le film, découpé en 2 parties avec la fuite d’Heathcliff lorsque Catherine noue une relation avec un riche héritier, offre deux couples d’acteurs pour les rôles-titres. Solomon Glave et James Hawson jouent Heathcliff avec un mélange de brutalité et de finesse exceptionnel. Kaya Scodelario, héroîne de la série Skins « 2ème génération », souffre, elle, de la comparaison avec Shannon Beer, saisissante dans son interprétation de Cathy, pleine d’innocence et de pureté. Scodelario tombe parfois légèrement dans le pathos, surtout lors de ses querelles avec Heatcliff. Cependant si ce trio frôle la perfection, le mérite en revient tout d’abord à la vision hyper minimaliste d’Andrea Arnold : ici les acteurs font dans l’économie des mots, les dialogues sont presque bannis. Arnold préfère un regard, un geste de la main, une façon de marcher à une parole pour décrire une émotion. Bref, elle préfère l’image au mot, et c’est peut être ça le cinéma…

Par ailleurs, elle s’est complètement imprégnée de l’essence même du roman, c’est-à-dire la présence omniprésente d’une nature animale et de ses manifestations, le véritable « héros » qui symbolise l’attachement mortel et sauvage des deux protagonistes. Paysages à perte de vue pris dans des tempêtes ébourrifantes et pluies battantes, les pas colériques de Heathcliff s’enfonçant dans la terre, la vie des insectes filmée au plus près, et je suis en train de me dire que Terrence Malick est entré dans le corps d’Andrea Arnold ! Et je souhaite qu’il en ressorte le plus tard possible ! Cette modernité ajoutée à la réalisation est tout simplement jouissive et nos yeux restent accrochés à l’écran. Il ne manquait que Kate Bush au générique de fin pour clôturer ce chef d’œuvre…

Pierre-Marie Bodelec

 

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Thérèse Desqueyroux, de Claude Miller

Thérèse Desqueyroux, de Claude Miller

 

Thérèse Desqueyroux est le dernier long métrage que le cinéaste Claude Miller aura réalisé avant de mourir en avril dernier. Adapté du roman de François Mauriac, il retrace l’histoire de Thérèse Laroque, riche héritière d’un domaine forestier des Landes et promise à Bernard Desqueyroux, lui-même issu d’une famille fortunée. Dans la France des années folles, la liberté n’est pas de mise, on arrange les mariages pour agrandir sa propriété et allier les familles appartenant à une même classe sociale. Le mariage a lieu mais très vite le mal-être envahi Thérèse qui se sent prisonnière des conventions ancrées dans les mentalités de son époque.Exaspérée par le comportement de son mari, elle tente alors de se libérer du personnage qu’elle doit mimer en l’empoisonnant à petit feu.

Thérèse Desqueyroux c’est donc avant tout une jeune femme avant-gardiste et oppressée par les règles sociales de son époque qui veut échapper à la vie à laquelle on l’a prédestinée. Elle est torturée intérieurement, révoltée, exaspérée par la bêtise des gens qui l’entourent, parfois sans trop savoir pourquoi. C’est un esprit mystérieux et insaisissable.Personne ne parvient à cerner qui elle est vraiment, ni même le spectateur. En effet, elle dégage une froideur qui nous empêche de percevoir ses émotions et ses ressentis. Toujours impassible, elle mène une existence empreinte de monotonie ne laissant aucune place à la spontanéité, ni même à la passion. Cette existence et cette vie bien rangée, c’est celle des femmes de la bourgeoisie des années 1920. En témoigne, la façon dont les ardeurs de la jeune Anne sont réprimées lorsqu’elle connaît l’amour véritable. Thérèse Desqueyroux est donc une figure éminemment moderne dans ce tableau. Ce personnage à la fois dérangeant et énigmatique, Audrey Tautou le joue à la perfection.D’un autre côté, il y a Bernard Desqueyroux interprété par Gille Lelouche. Il est l’incarnation parfaite des hommes fortunés de son époque. Doté d’un esprit plutôt simple, il est le symbole de la vieille France.

Entre la justesse du jeu de rôle des acteurs principaux, la beauté des paysages et la précision des costumes d’époque, l’adaptation du roman de François Mauriac par Claude Miller est une réussite. On regrette cependant de ne pas pouvoir comprendre d’avantage toute la complexité du personnage de Thérèse et bien souvent on assiste au déroulement des scènes sans pouvoir le cerner complètement. On a l’impression qu’elle-même ne se comprend pas totalement. En effet, celle-ci pensait que le mariage serait la solution à tous ses tourments mais elle ne parvient finalement pas à trouver la sérénité intérieure à laquelle elle aspire. Enfermée dans une époque qui n’est pas la sienne, Thérèse n’est-elle pas tout simplement une femme qui veut vivre sa vie ?

Elisa Cornu

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La Chasse, de Thomas Vinterberg

La Chasse, de Thomas Vinterberg

 

C’est toujours avec plaisir que l’on retrouve le style brut du cinéma scandinave, et plus particulièrement de l’un des initiateurs du Dogme 95, Thomas Vinterberg. Le réalisateur danois nous emmène, en plein froid hivernal, dans une petite ville nordique très reculée ; le paysage se compose d’une grande forêt, d’un lac gelé, d’un supermarché de proximité et de maisons pavillonnaires… Déjà, à partir de ces caractéristiques, le spectateur est installé dans un environnement plutôt inquiétant et propice au malaise.

Le style du réalisateur se révèle ici plutôt sobre. On reconnaît cette vivacité des mouvements de caméra, ces zooms qui semblent presque agresser les personnages, cette liberté dans la maîtrise des plans propres à son mouvement cinématographique, mais  on est loin de la pure audace formelle de Festen. Le réalisateur apparaît ici plus discret dans sa recherche stylistique. Et c’est cette certaine sobriété qui permet justement au réalisateur d’installer un regard très froid et frontal sur ses propres personnages. Vinterberg ne cherche, en effet, pas du tout à sublimer ses personnages. Tout au contraire, il n’hésite pas à porter sur eux un jugement glacial et pessimiste.

Le spectateur peut ainsi recevoir une véritable claque ; pas de cadeau à la nature humaine dans ce film. Une véritable tension – comme on en vit très rarement dans une salle de cinéma -se fait ressentir de manière magnétique. On sent le spectateur d’à côté s’agiter sur son siège, on veut se révolter contre ce que le réalisateur nous fait voir, on entre dans une totale empathie envers le personnage principal, interprété par Mads Mikkelsen (qui a obtenu le Prix d’interprétation masculine au festival de Cannes), se sentant ainsi prêt à tout pour tenter de le sauver.

Si on a critiqué justement  cette identification parfaite que le spectateur éprouve envers le héros (Télérama), jugeant qu’il aurait été préférable de placer le spectateur dans un doute constant quant à la véritable nature du personnage, se demandant ainsi sans cesse s’il faut le condamner ou non, et ne sachant pas où se situe la vérité, je pense qu’on passe alors à côté de tout l’enjeu du film.

Le titre du film est particulièrement significatif. Ici c’est l’homme à l’état de nature, il est représenté dans sa manière la plus brute et bestiale : ça renifle fort, accroche ses proies empaillées aux murs, saute nu dans le lac gelé, fait de grosses beuveries à la bière avec ses potes en gueulant des chants paillards, prouve sa virilité en passant par le rituel de la première chasse et de la possession de son premier fusil. Ainsi, à partir de cet isolement et de cet ennui qui règnent dans le village, les habitants sont prêts à tout pour sortir de leur monotonie, jusqu’à se liguer violemment, en meute, et sans aucun scrupule, contre l’un de leurs confrères. La question n’est pas de savoir s’ils ont raison ou tort, si le héros est bel ou bien coupable de ce qu’ils l’accusent, mais de se confronter à la propension naturelle des hommes à se livrer à la violence dès lors qu’ils en ressentent le droit. Un meurtrier est parmi nous, chic alors ! On va pouvoir se lâcher, se livrer à toutes nos pulsions animales, s’acharner en toute légitimité sur cette personne ; mais seulement parce que c’est juste, pour le bien commun, point du tout pour notre plaisir personnel… n’est-ce pas ?

Un souffle glacial traverse alors le spectateur, assis au chaud dans sa salle de cinéma, la nausée le gagne presque ; il a honte de la nature humaine… Mais justement, c’est parce que le spectateur éprouve une empathie si forte envers le personnage, parce qu’il se sent indigné et qu’il ne peut s’empêcher de pleurer de rage pour lui, que toute la grandeur humaine peut être en quelque sorte restituée. La Chasse, c’est la puissance de la catharsis, à l’état pur, et qui est de plus en plus rare dans les œuvres d’aujourd’hui. Le spectateur peut racheter toute la brutalité et l’animalité des personnages, par sa simple capacité à trembler pour son héros, à faire preuve de sensibilité, à s’indigner pour lui. L’intérêt du film n’est donc pas de douter de son héros, c’est tout l’inverse. Et c’est en ce sens que le film offre une expérience si forte au spectateur ; la salle de cinéma représente cet espace à part, où il peut lui-même échapper à sa propre nature de Chasseur.  Le film doit se vivre comme une véritable tragédie moderne. Seule nuance : le réalisateur présente une fin de film particulièrement brillante, et de ce fait, bien plus terrible que les dénouements traditionnels des tragédies classiques…

Marion Attia

 

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