The Dark Knight: Not the movie we deserved, but the one we needed.

The Dark Knight: Not the movie we deserved, but the one we needed.

Synopsis

Avec Batman Begins en 2005, Christopher Nolan était parvenu à réaliser l’impossible, à savoir redorer le blason du chevalier masqué sur grand écran, sept ans après le calamiteux Batman et Robin. Les nouvelles origines du mythe de l’homme chauve-souris furent convaincantes, et dès lors, la question était désormais de savoir comment le justicier Batman allait mener son combat contre le vice et la corruption de Gotham. Plus particulièrement, comment allait il gérer l’escalade de criminalité que son apparition a suscitée ?

Cette escalade est annoncée dès la fin de Batman Begins par le biais d’une carte, celle du Joker. Ainsi est la double-interrogation soulevée par The Dark Knight : le chevalier noir sera-t-il en capacité de lutter contre le chaos qui s’installe à Gotham ? Bruce Wayne parviendra-t-il à résoudre les questionnements qui le rongent concernant sa double identité ?

“Not just a movie, but an event.”

Il me tenait à cœur d’écrire sur cette œuvre dans la mesure où il s’agit très certainement d’un des films m’ayant le plus marqué. Lors de sa sortie en 2008, je n’avais pas visionné le premier opus de C.Nolan, et ne voyais en Batman qu’un super héros de série b (les dessins animés des années 2000 étant à des années lumières de la cultissime série animée de 1992 créée par B.Timm et P.Dini).

C’est alors à ce moment que la magie du septième art opère : venu avec des attentes minimales, je suis ressorti de la salle avec le sentiment que les 2h30 qui venaient de s’écouler allaient avoir un impact certain sur ma vision du cinéma. Ce terme d’impact peut paraître exagéré, mais il est en réalité entièrement justifié. De fait, outre la découverte du réalisateur Christopher Nolan (Inception, Memento, Dunkerque, Interstellar, Le Prestige …), de l’univers passionnant des comics et des autres adaptations de l’homme chauve-souris, The Dark Knight m’a permis de vivre une expérience en salle unique.

Cette expérience, c’est avant tout la découverte d’une réalisation maîtrisée de bout-en-bout, d’une bande originale des plus épiques et émouvantes, et d’un scénario et casting parfaits. La performance d’Heath Ledger demeure encore gravée dans les esprits comme l’atteste le récent I am Heath Ledger, tandis que la noirceur de certains messages et la tension constante du long-métrage viennent réellement produire une expérience, dans la mesure où l’immersion du spectateur avec le film est totale. Il faut en effet se remémorer qu’avant 2008, et ce malgré certaines exceptions notables (tel le brillant Unbreakable de M.Night.Shyamalan),  toute personne visionnant un film de super-héros était confrontée à des codes extrêmement conventionnels. Bien que le Marvel Cinematic Universe vienne les entériner dans les années 2010, parfois de façon adroite, The Dark Knight constitue encore à ce jour un véritable ovni en la matière.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur la réussite de The Dark Knight. C’est pourquoi je vous propose de revenir sur la grandeur de ce film par le biais de scènes clés qui constituent son essence et contribuent à son statut de film culte. En dépit de la qualité incontestable de l’ouverture du braquage de banque, du tour de magie du Joker, de la réception au sein du penthouse Wayne, de la destruction de l’hôpital, ou encore de l’expérience sociologique des ferries (pour ne citer qu’elles), nous nous contenterons d’analyser deux scènes magistrales : Celle de l’interrogatoire entre le Joker et Batman, et la confrontation finale entre Batman, le commissaire Gordon et Harvey Dent.

Agent of Chaos

C’est en visionnant la scène de l’interrogatoire et en s’intéressant à sa conception et réalisation que l’on peut tout de suite saisir la réussite de The Dark Knight. Cette réussite est bien sûr due à la superbe écriture de C.Nolan, J.Nolan et D.S Goyer, mais doit également  à l’implication totale des acteurs sur ce projet.

De fait, cette scène, qui apparaît en milieu de film, a été tournée lors des trois premières semaines d’un tournage de sept mois ! Si cela a permis à Heath Ledger et Christian Bale de se mettre directement dans le bain, les deux acteurs étant enthousiastes à l’idée de tourner cette scène très tôt, il n’en fallait néanmoins pas un talent certain pour l’accomplir. Les performances des deux acteurs, auxquels Nolan a donné beaucoup de liberté (le coup de la tête sur le bureau n’était par exemple pas scripté, mais réalisé à la demande de Ledger) ont très certainement donné le ton pour le reste du tournage.

C’est d’ailleurs dans sa tonalité que cette scène surprend et en reste mémorable. Initialement, le spectateur peut légitimement penser que la présence du Joker dans cette salle constitue un élément de résolution : Ce dernier vient enfin d’être capturé, après avoir tenté de tuer celui qu’il pensait être Batman, à savoir Harvey Dent. Néanmoins un nouvel élément perturbateur s’interpose : Harvey n’est jamais rentré chez lui.

Batman se présente donc au Joker pour le faire parler. Alors que la tension est à son comble, la première partie de la scène est d’un calme extrême, avec deux ennemis qui se livrent un dialogue d’1min47, ou du moins, avec un Batman contraint d’écouter le monologue du Joker. Le chevalier noir est en quête de réponses, tandis que le Joker en profite pour le tester et se jouer de lui. Ce jeu repose sur l’énonciation de vérités, particulièrement difficiles à accepter, du fait qu’elles émanent d’un psychopathe. C’est ce monologue qui entérine l’idée que, pour la première fois, Batman est face à un ennemi qu’il ne pourra battre.

Ce dernier confiait plus tôt à Alfred que les criminels n’étaient pas compliqués, et qu’il fallait simplement comprendre leurs motivations.  Or, le Joker est précisément insaisissable et c’est là que réside toute sa dangerosité. Au-delà de sa folie, le Joker est parfaitement lucide sur les implications du combat de Batman : Son apparition empêche tout retour en arrière, ses méthodes l’empêchent de prétendre à être un réel symbole de justice, et son action durera tant que les forces de police n’auront pas de raisons d’en faire un paria. Inversement, avant cet échange, Batman ne dispose pas des clés lui permettant de comprendre qui est réellement le Joker : Il n’est absolument pas une ordure qui cherche à tuer pour l’argent. Il est un agent du chaos, le revers de la chauve-souris, sa parfaite Némésis, celui qui le complète.

Cette scène, avant même qu’Harvey ne bascule dans la folie, est annonciatrice de la victoire du Joker. Au moment où celui-ci révèle que Dent n’est pas le seul otage, Batman perd totalement son contrôle. Néanmoins, sa force physique ne lui procure aucun avantage sur le clown prince du crime, grand vainqueur de cet affrontement psychologique. Cette impuissance est d’ailleurs traduite à merveille par le jeu de Christian Bale, au regard décontenancé et aux mains tremblantes, ainsi que la caméra mouvante, traduisant un Batman qui cède totalement à ses pulsions.

Cette révélation de la double prise d’otage est d’autant plus surprenante qu’elle démontre la toute-puissance du Joker en tant qu’ennemi de la chauve-souris. Sans même connaître son identité, il parvient à affaiblir l’homme derrière le masque en s’en prenant à ses proches. Le Joker est alors le premier, et peut-être le seul, à ne pas voir Batman comme un être élémentaire ou un symbole terrifiant, mais comme un homme fait de chair et de sang, qui peut être blessé et donc détruit.

Outre les bons jeux de lumière, inexistante au début puis surexposée au moment de l’apparition de Batman, il convient de souligner la justesse de C.Nolan d’avoir supprimé la séquence originelle du coup de boule. Cette suppression permet de mieux laisser place à la spontanéité de Batman, qui décide de relâcher brusquement le Joker après son aveu, afin de pouvoir sauver Rachel.

En plus de démontrer l’esprit de génie du Joker, sa perversité, sa grande intelligence, sa capacité de discernement et la justesse de sa vision sur Gotham qui se confirmera dans The Dark Knight Rises, cette scène pose donc à merveille la question du combat de Batman ainsi que sa relation avec le Joker.

You either die a Hero, or you live long enough to see yourself become the Villain

Au moment où Gordon arrive pour tenter de sauver sa femme et ses enfants des griffes de Dent, ce dernier ne lui manque pas de franchise. Le lieu du kidnapping n’a rien d’anodin puisque c’est ici que Rachel a été enlevée, et qu’elle y a péri, et dans une certaine mesure que Double-face est né.

Si cette scène est tant réussie et mémorable, c’est du fait qu’elle constitue une parfaite scène de résolution. En quelques répliques, tous les enjeux du film nous sont rappelés, laissant l’occasion au spectateur de constater les échecs de chacun des protagonistes : Gordon, fautif d’avoir davantage placé sa confiance en ses équipes corrompues qu’en Harvey, demeure persuadé que cette confiance était un mal nécessaire pour vaincre la pègre. De son côté, Double-face, lucide depuis le début de son combat, cède à ses pulsions destructrices suite à la perte de sa bien-aimée.

La performance de Aaron Eckhart en est alors bouleversante. Alors qu’Harvey est dépeint tout au long du film comme l’ultime espoir de Gotham, il s’avère finalement faillible, car humain au contraire du symbole de Batman. Avec Harvey Dent, on observe le sombre reflet de Bruce Wayne : Bruce a choisi de lutter contre le crime pour venger la mort de ses parents, et de poursuivre cette quête malgré la perte du seul être qui lui donnait une chance de retirer son masque. Harvey, quant à lui, a plongé dans la haine et dans ses pires démons, convaincu que l’on ne peut être admirable et honorable en des temps détestables. Ce criminel qui s’ignorait n’a plus qu’un but ultime, se venger, clamant au commissaire qu’il est conscient du fait qu’il n’y a pour lui aucune échappatoire possible.

Arrive alors le chevalier masqué qui tente de raisonner le chevalier blanc déchu. D’aucuns pourraient souligner une facilité scénaristique, dans la mesure où Batman était potentiellement dans la capacité de neutraliser Dent et de sauver le fils de Gordon sans avoir à discuter avec l’ancien procureur de Gotham.

Cependant cela nous aurait non seulement privé du dialogue le plus émouvant du film, tout en omettant une facette clé de l’homme chauve-souris à ce moment précis. Malgré le fait que le Joker ait retourné Dent en sa faveur, prouvant que « tout ce qui différencie un fou d’une personne saine d’esprit c’est un mauvais jour » (The Killing Joke, Moore), Batman ne considère pas Harvey comme un criminel et demeure persuadé qu’il est encore possible de le sauver et de le raisonner. Mais l’excellent travail de photographie de Wally Pfister soulignait déjà fortement que le retour en arrière était impossible pour Dent. Au début de la scène, Dent a son visage dans l’ombre, dissimulant son profil gauche ravagé, sans pour autant masquer la dureté de ses traits épargnés par les flammes. Lorsqu’il est totalement mis en lumière, cela ne vient que nous confirmer qu’Harvey Dent, le meilleur d’entre eux et le réel symbole d’espoir de Gotham, est bien mort, ayant laissé sa place à Double Face. Malgré sa juste vision sur l’idée que la chauve-souris a sous-estimé l’indécence de ses ennemis et de ceux qu’il protégeait dans son combat, Dent est devenu lui-même l’agent du chaos qu’il a combattu, ne jurant que par le hasard et son prétendu caractère de justice élémentaire.

Et pourtant, en dépit de sa prétention à vouloir faire confiance à la seule chance pour juger les personnes responsables de la mort de Rachel, Dent désobéit lui-même aux règles qu’il s’était fixé. Alors que la pièce retombe du bon côté pour Batman, Harvey l’abat froidement, illustrant par cette action que sa haine a définitivement pris le dessus.  Il est à noter dans cette scène la superbe composition de James Newton Howard, Watch the World burn.

Son travail, trop souvent éclipsé par le thème plus mémorable du Why so serious aux cordes frottées insidieuses de Hans Zimmer, a pourtant été décisif dans la construction dramatique de cette interaction. Ce thème vient sublimer le dernier dialogue de Double-Face avec Gordon (dialogue qui fait directement écho à la dernière discussion entre Harvey et Rachel) tout en illustrant à merveille la victoire du Joker : les trois hommes qui se sont dressés contre lui s’en sont retrouvés brisés, et à deux doigts de s’entretuer.

Malgré leurs erreurs et défaite, C.Nolan parvient tout de même à nous rappeler subtilement que ces trois justiciers en demeurent des hommes bons : Pour aucun des trois, la pièce n’est tombée du mauvais côté…

 

Maxence Van Brussel

« Les Indestructibles II » ou comment ne pas changer une équipe qui gagne !

« Les Indestructibles II » ou comment ne pas changer une équipe qui gagne !

Incroyables Indestructibles ! Après 14 ans d’attente, et malgré la précédente réussite de Toy story 3, sorti 11 ans après Toy Story 2, la réalisation de cette suite représentait un défi de taille pour Brad Bird et le studio Pixar. Force est de constater que le pari a été réussi, avec un public qui, pour les plus âgés, a vu sa patience être dignement récompensée.

Synopsis

En 2004 nous laissions notre famille de super-héros en proie au démolisseur, qui faisait son irruption au sein de la ville. C’est au sein de cette péripétie que nous les retrouvons d’entrée, in medias res, soit d’une manière analogue à celle du premier opus.

Malgré le sauvetage des citoyens des menaces portées par Syndrome, la réinsertion des héros n’était pas encore garantie. De fait, comme le disait Rick Dicker dans le film de 2004, « Ce sera aux politiciens de faire le reste ». Or, face aux dommages causés par les Indestructibles lors de leur intervention contre le démolisseur, et à l’absence de soutien des représentants politiques, la famille Parr se doit de rester dans l’anonymat, et est donc amenée à déménager de nouveau.

With great power comes great responsibility

C’est alors que le film réussit son tour de force. Suite aux bandes-annonces, on pouvait craindre que le scénario se limite à une simple inversion des rôles de Bob et Helen, avec cette dernière reprenant son costume d’Elastigirl, tandis que Bob restait au sein du foyer à s’occuper des enfants. Si Helen reprend son costume pour des raisons similaires à celles de Bob lors du premier volet (nécessité de subvenir aux besoins de la famille dans une situation où ni Bob ni Hélène n’ont de travail) et connaît les mêmes plaisirs à redevenir une superhéroïne vedette, la reprise du costume par Helen en 2018 a son lot de différences avec celle de Mr Indestructible en 2004.

Tout d’abord, Helen a beaucoup plus de recul sur son retour en tant qu’Elastigirl. Même si elle apparaît comblée de servir de nouveau la justice, elle ne demeure pas enfermée dans le mythe de sa gloire passée comme le pouvait l’être Mr Indestructible. En outre, alors que Bob Parr avait repris du service en toute confidentialité, le couple Parr a ici chacun connaissance des rôles qu’ils ont à remplir, et notamment celui de Bob en tant que père de famille.

C’est précisément le rôle de Bob et l’équilibre scénaristique trouvé avec la vie épique d’Helen pendant une partie du film, qui font de nouveau la force de cet opus. Au-delà d’un film de super-héros « qui découvrent leur côté humain plus ordinaire », Brad Bird nous livre une fois de plus un superbe film familial aux nouveaux enjeux, suivant le fil rouge qui avait été le sien en 2004 : « l’histoire d’une famille dont chaque membre apprend à équilibrer sa vie personnelle et l’amour qu’il porte aux autres ». Outre le fait d’être un super, du fait de ses pouvoirs, Mr Indestructible se découvre en tant que « su(per)père », soit un Homme en capacité de donner le maximum pour ses enfants et son couple, malgré les difficultés rencontrées. Bob Parr est ainsi amené à gérer les premières déceptions amoureuses de Violette, alors qu’il n’est pas très adroit sur le sujet, ou encore à désapprendre tout ce qu’il avait appris concernant les maths pour aider Flèche dans ses devoirs.

Ce traitement de Bob en tant que père au foyer et d’autant plus intéressant du fait des interrogations sociologiques actuelles que soulève ce statut. Bob nous confirme la difficulté de s’adapter à cette « expérience hors normes » (Merla, 2007) de père au foyer, tout en parvenant à acquérir de nouvelles compétences et un réel pouvoir d’agir au sein de la sphère domestique. Cette acquisition de nouveaux pouvoirs d’agir, assimilable au concept anglo-saxon d’empowerment, ne se limite pas à Bob, et est au contraire extrêmement bien abordé dans le cas d’Elastigirl. La thématique de l’empowerment féminin, qui, au-delà d’Helen, concerne également Violette et Evelyn Deavor, est habilement traitée puisque cet empowerment ne tombe jamais dans les travers de bien-pensance actuels qui voudraient que la femme soit supérieure à l’Homme (en réponse au machisme et misogynie bien réels et loin d’être récents, qui posent la supposée supériorité de l’homme sur la femme.).

La figure épique d’Helen et celle de super-héros au foyer de Bob viennent nous rappeler adroitement que la femme est l’égale de l’homme, et inversement. Ce film pose en effet bien l’idée qu’au sein d’un couple ou d’un groupe social, les individus sont dotés de forces qui viennent se compléter et que ces forces ne sont jamais figées indéfiniment : Tout individu est dans la capacité d’acquérir de nouveaux savoirs, et au sein du couple, les savoirs de l’époux/épouse ne valent pas mieux que ceux de sa/son conjointe/conjoint.

Ce film nous rappelle également qu’une famille ne peut pas être réduite à un simple noyau. Au  contraire, dans l’adversité, nos proches et amis en sont de véritables membres. C’est ainsi qu’Edna est amenée à aider Bob dans la gestion des nouveaux superpouvoirs de Jack-Jack ou que Frozone est une fois de plus présent pour épauler la famille Indestructible. Il n’est d’ailleurs pas anodin que celui-ci soit affectueusement nommé « Oncle Lucius » dès le premier opus et qu’Edna s’affuble du titre de « Tante Edna » dans ce film. Dans ce cadre familial, c’est précisément la gestion de Jack-Jack et de ses superpouvoirs qui constitue l’une des grandes réussites humoristiques du film, avec notamment un affrontement des plus cocasses contre un terrible mammifère !

Une suite parfaite ?

Dès lors quels défauts peut-on amputer à cette suite ? On pourrait s’interroger sur le déménagement précipité de début de film, justifié du fait que leur maison aurait été détruite. Par qui ? Leur domicile n’étant pas situé sur le champ d’intervention du démolisseur, le spectateur pourra en déduire qu’il s’agit probablement de la destruction provoquée par Syndrome en 2004. Mais dès lors, la cohérence temporelle, qui voudrait que l’arrivée du démolisseur se fasse 3 mois après la chute de Syndrome (cf didascalies du 1er film), en prend un léger coup. Enfin, la révélation de l’antagoniste principal, sans être totalement prévisible, n’en est pas pour autant surprenante. On pouvait enfin avoir quelques craintes à l’annonce du casting français. Beaucoup d’entre nous l’ont découvert en VF, et étions friands de retrouver Amanda Lear à la baguette d’Edna Mode. C’est pourquoi, il était logique pour certains de découvrir cette suite dans la langue de Molière. Il s’avère que Gérard Lanvin, après avoir fait ses preuves avec Manny dans l’Age de glace, reprend parfaitement le flambeau du regretté Marc Alfos, décédé en 2012, tandis que Louane Emera (dont on n’oublie pas l’INCROYABLE Familles béliers, ayant prouvé l’EXCELLENCE de son jeu d’actrice…) et Timothée Vom Dorp s’en sortent correctement dans les prestations de Violette et Flèche. Enfin, il est légitime de penser que le recours au très bon comic relief de Jack Jack se fait peut-être parfois au détriment du développement de certains personnages par rapport au premier opus, et notamment Flèche.

Malgré ces légers défauts et craintes, nous nous accordons à dire que ces points relevés sont on ne peut plus minimes au vu de la grande qualité du spectacle proposé par Brad Bird.

La haine de l’antagoniste vis-à-vis des super-héros n’est par exemple pas une simple reproduction de la détestation de Syndrome. Ce dernier les haïssait du fait que leurs pouvoirs participaient à la négation de l’exceptionnalité des personnes ordinaires comme lui, tandis que pour le Screenslayer, les super-héros ne font que contribuer à la dépendance des humains vis-à-vis de l’extraordinaireté. Ses motivations sont d’autant plus intéressantes du fait qu’elles s’inscrivent dans l’idée des effets néfastes et dangereux que produisent le divertissement sur les membres de notre société. Le rôle des écrans et des médias dans cette formation d’une opinion publique docile et dépendante à cet Entertainment est parfaitement mis en lumière. Il est en effet à la fois inscrit dans la réalité de « société du spectacle » (Debord, 1967) des années 1960, tout en faisant directement écho aux phénomènes d’hyperconnexion de notre siècle.

Concernant la réalisation, celle-ci est maîtrisée et encore plus aboutie que celle du premier, du fait des évolutions technologiques et techniques. Le film demeure parfaitement inscrit dans l’univers créé en 2004. Nous quittons les années 1950 pour glisser vers les sixties aux couleurs vives et musiques vintages, tout en nous proposant une palette de personnages plus vivants que jamais, un décor encore mieux animé ne dégageant aucune impression d’immobilité, et d’excellentes prises de vues (La course-poursuite en moto et celle de l’appartement, avec par moments des prises de vue caméra à la première personne, en sont de bons exemples).

Cet ensemble, alliant parfaitement la fibre old-school de Brad Bird à certaines problématiques contemporaines, prouve une nouvelle fois que le dessin animé ne se limite pas à un genre destiné aux enfants, comme le clament certains de ses détracteurs.

Bilan

On ne peut donc que remercier Brad Bird pour ce film authentique et bien pensé, qui demeure fidèle à son univers et ses principes : 1h58 d’ambiance rétro-futurise, aux thématiques bien abordées, le tout sans céder à certains procédés des blockbusters héroïques actuels. Dès lors, une fois le générique lancé, ne restez pas sur votre siège pour attendre une quelconque scène post-générique, mais demeurez-y pour réécouter le thème culte de Michael Giacchino, et ainsi vous donner l’envie de revoir le premier opus !

 

Pierre Bosson & Maxence Van Brussel

 

«CHIEN» OU L’ANIMAL ASOCIAL ?

«CHIEN» OU L’ANIMAL ASOCIAL ?

Aujourd’hui figure reconnue du paysage cinématographique francophone, Samuel Benchetrit décide de mordre à nouveau le tissu de la production audiovisuelle française pour dévoiler son nouveau long-métrage grinçant : Chien. Après s’être fait les griffes avec Asphalte, le metteur en scène originaire de Champigny-Les-Marnes adapte un autre de ses romans et veut mettre à jour la bête canine qui veille en chacun de nous.

 

Jacques Blanchot (Vincent Macaigne) se réveille tous les matins au son du même hélicoptère. Ce bourdonnement inquiétant d’un quotidien morne et creux devient rapidement synonyme d’une descente aux enfers. Jacques perd en effet d’abord sa femme (Vanessa Paradis), son foyer, son travail, son argent puis son humanité…  Vraiment ?

Ce qui se dégage de Chien au premier visionnage c’est un travail artistique détonnant sur l’image. Cadres fixes oppressants, lumière soignée habillant parfaitement une banlieue dystopique, le film dépeint un réel bien trop beau pour ne pas être angoissant. « Je tenais absolument à ce que le film soit visuellement beau. Je ne voulais pas faire de Chien un film social : il fallait presque qu’il soit de l’ordre du conte. » confie ainsi le réalisateur.

C’est dans cette périphérie urbaine désertée par la compassion que notre créature kafkaïenne moderne déambule, toujours animée d’une tendresse infinie et dérisoire face au déchaînement des réprimandes et de la violence qui l’entourent. Blanchot est donc un chien, « un chien plus qu’humain » souligne Benchetrit puisque même face à la cruauté des hommes, Jacques reste d’un pacifisme bienveillant, presque ingénu. Lorsque l’humain montre les crocs, le chien tend une dernière fois la patte à une société irrationnelle et perdue. Ce qui fait la force de Blanchot, et par delà, celle de l’humanité, c’est sa capacité à aimer quoiqu’il advienne. « Confronté à notre égoïsme, Jacques demeure des plus généreux. Il est surhumain.» confie Vanessa Paradis, épouse de Macaigne à l’écran.

Avec des niveaux de lecture multiples, Chien embrasse les thèmes métaphysiques basiques (simples) où chacun peut piocher et délivrer ses conclusions, de la critique sociale à la dénonciation des systèmes totalitaristes en passant par une interrogation subtile du fonctionnement de l’animal social.

 

Remettant en cause les archétypes de relation entre dominant et dominé, Chien est un film à la limite des genres, fable existentielle, comédie cauchemardesque ou drame cocasse. Grâce à la caméra de Benchetrit, « Chien parle de nous, des gens et de la société à travers une histoire entre rêve et cauchemar mettant en scène des gens qui nous ressemblent.» achève Vanessa Paradis.

Et si vous vous intéressez de manière plus générale à la symbolique du chien dans l’imaginaire artistique et collectif, on vous invite à philosopher avec les chiens.

Timothée Wallut

TOP 10 DES FILMS DE 2017

TOP 10 DES FILMS DE 2017

L’ACD a sélectionné pour vous les 10 meilleurs films de 2017 ! Ce classement est à l’image de l’année : riche et varié avec différents genres, de la comédie musicale au thriller policier en passant par le film de guerre. Un seul point commun : une bande-son exceptionnelle qui marque les esprits et fait résonner le souvenir du film. (Re)découvrez ces chefs d’oeuvre au rythme de leur musique, si souvent essentielle au 7e art (à lire: [Conférence] Musique & Cinéma).

N°10 : Baby Driver, d’Edgar Wright

Après être (malheureusement) passé inaperçu tout au long de sa carrière, Edgar Wright s’est finalement révélé au public comme un grand réalisateur avec son dernier film Baby driver. Suivez le personnage éponyme dans son voyage pour échapper à une vie criminelle tout en rencontrant Debora, sa zébra complémentaire.

Vous n’êtes toujours pas convaincus? Des performances de qualité comme celles de Jamie Fox et Kevin Spacey (RIP à sa carrière) accompagnées d’une bande son qui parvient à maintenir les spectateurs immergés dans l’ambiance du film me semblent des raisons plus que suffisantes. Baby driver parvient à articuler l’esthétisme et l’humour avec des courses-poursuites qui passeront dans l’histoire pour de véritables scènes cultes.

D.R.

N°9 : Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve

Le week-end de sa sortie aux États-Unis, Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve s’est classé à la première place du Box-office américain en récoltant près de 31 millions de dollars de recettes.

Cette suite a rapporté presque autant que le premier Blade Runner de Ridley Scott, sorti en 1982. C’était donc il y a 35 ans. L’accueil en Europe et en France du premier Blade Runner avait été chaleureux. Le film de Ridley Scott avait suscité de nombreux éloges, et l’on a rapidement vanté ses qualités visionnaires, son esthétique soignée, ainsi que les nappes sonores restées célèbres de la bande-son atmosphérique.

Et le second film n’a rien à envier au précédent que ce soit pour la direction artistique, les effets spéciaux, le casting (avec Ryan Gosling dans le rôle de K), ou encore le scénario avec des personnages bien développés, notamment le personnage de K.

Si vous avez aimé le premier film ou si vous aimez tout simplement les bon films de sciences fiction, alors ce film est fait pour vous.

Z.B.

A lire : Blade Runner 2049 : simple réplicant ou réussite dystopique?

N°8 : Dunkirk, de Christopher Nolan

[Attention : ce texte a été écrit par un Nolan’s fanboy.]

Christopher Nolan, à l’instar d’un Denis Villeneuve, est un réalisateur capable de créer un blockbuster conscient, un divertissement grand public de qualité, une expérience cinématographique réelle pour tous les types de spectateurs. Dunkirk, dernière production made in Nolan au budget dérisoire de cent millions de dollars, est un film historique montrant l’opération Dynamo de 1940 où l’armée britannique a dû évacuer les plages de Dunkerque (avec l’aide des Français) sous le feu des Allemands.

Nolan, dans une expérience visuelle intense d’une heure cinquante (c’est peu quand on connaît la filmographie du bonhomme), nous livre une vision bien précise de la bataille de Dunkerque. Gargantuesque travail de montage, le film se déroule sur trois unités de temps et de lieu : les cieux, la mer et enfin et surtout la jetée où patientent pendant trois interminables semaines les soldats anglais. L’attente. L’attente insoutenable. Émotion cruciale pour Nolan qui a confié ne pas vouloir réaliser un film de guerre mais bien un survival ».

Ponctué du tic tac incessant d’une musique composée par Hans Zimmer, le film ne fait pas de cadeau à ses protagonistes piégés sur cette jetée rapidement synonyme d’un long et lent purgatoire.

Quelque peu expérimental (il n’y a presque aucun dialogue), Dunkirk est une expérience organique qui scotche le spectateur à son siège et ne le lâche jamais. On frémit au moindre vrombissement annonciateur du passage des avions allemands, on se crispe au sifflement strident des bombes et on ferme les yeux, comme ces pauvres hommes, véritables cibles de foire, piégés sur cette plage, alors que les obus éclatent autour d’eux.

Nolan réussit donc un puissant long métrage, haletant jusqu’à la suffocation parfois, avec des choix visuels extrêmement forts. Même si le prisme choisi par le réalisateur peut sembler étroit pour décrire l’entière complexité d’une des plus grandes opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale, ce dernier donne en réalité une dimension humaine à la guerre. Nous sommes avec les soldats, sur ce sable français, à regarder vers l’horizon, là où nous attend l’Angleterre (oui ce film est patriotique mais Nolan est plus subtile que moi regardez attentivement la fin).

Enfin bref, allez voir Dunkirk mais prenez garde : ce n’est pas un film de guerre comme les autres.

T.W.

A lire : Dunkerque, la victoire de Nolan? 

N°7 : Good Time, de Joshua et Ben Safdie

Connie et Nick, 2 frères, un braquage raté et voilà que les frères Safdie nous plongent dans un voyage au bout de la nuit haletant entrepris par Connie (Robert Pattinson) pour sauver son frère handicapé de prison.

Le film nous amène à suivre Connie le temps d’une nuit dans sa course effrénée portée par un amour fraternel intense et une envie de contrecarrer son destin. Enchaînement de péripéties aussi dramatiques qu’absurdes, on ne sait plus si l’on doit rire ou pleurer de la situation. Tout va très vite, on est embarqué dans un trip acidulé marqué par l’urgence et la frénésie. Le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer, on est complètement happé par le décor à la fois hypnotique et hallucinogène spécifié par les néons des bas-fonds du Queens, la musique onirique d’Oneothrix Point Never et la performance de Robert Pattinson.

Cette chute à 100 à l’heure se caractérise davantage par l’action mais les nombreux gros plans des personnages nous offrent des pauses d’intensité et d’émotion face à ces losers new-yorkais qui semblent condamner à leur sort puisque finalement cette nuit se referme telle une parenthèse sur une scène similaire à la première comme si tout ceci n’avait été qu’un rêve.

Les frères Safdie nous livrent ici une expérience sensorielle des plus exaltantes et poignantes de l’année.

L.B.

N°6 : Au revoir là-haut, d’Albert Dupontel

Quoi de plus délicat pour un acteur que d’être privé de son instrument de travail ? Comment transmettre des émotions sans une moitié de visage ? C’est le défi que Nahuel Pérez Biscayart a brillamment relevé dans le nouveau film d’Albert Dupontel. Ce dernier retrace l’histoire de deux vétérans de la Grande Guerre, Maillard et Péricourt (Nahuel Perez). Souffrant des différents maux de l’après guerre, ils montent une escroquerie aux monuments aux morts pour survivre dans ce nouveau monde.

Le plan séquence d’ouverture est remarquable, on suit une scène de guerre des plus réalistes qui se finit par Maillard enseveli face à une tête de cheval. Albert Dupontel fait appel à des mouvements de caméra très complexes et variés, ainsi qu’une coloration digne des films de Jeunet. Il a su ajouter à l’oeuvre de Pierre Lemaitre son humour caustique voire gilliamesque, tout en restant fidèle à l’esprit du livre. Les personnages typés comme l’odieux capitaine Pradelle (Laurent Lafitte) qu’on aime haïr et le redoutable maire (Niels Arestrup) participent au caustique du film.

L’oeuvre originelle est riche et cela se ressent sur la diversité des sujets traités : pauvreté, patriotisme, traumatisme d’après-guerre, décadence des bourgeois. Mais le succès du film revient à l’équilibre entre le comique et le tragique, symbolisé par le jeu de Nahuel Pérez, usant de tous ses sens et d’une multitude de masques très expressifs dignes de la commedia dell’arte.

B.G.

N°5 : La La Land, de Damien Chazelle

Au-delà de la très forte (voire excessive pour certains) communication sur le film, vous avez très sûrement entendu parler de La La Land, le film qui réunit Ryan Gosling et Emma Stone, deux acteurs largement appréciés, dans une comédie musicale.

On aurait pu s’attendre à une comédie musicale classique, avec un scénario tout tracé : la beauté et la force d’une héroïne innocente vont être révélés par l’irruption d’un jeune homme dans sa vie. Or, on se retrouve face à deux personnages qui, oui, chantent et dansent puisque c’est le principe même d’une comédie musicale, mais se trouvent un peu à la dérive face à la difficulté de réalisation de leurs rêves respectifs.

C’est donc une histoire non seulement surprenante, mais qui emporte aussi très facilement le spectateur avec un esthétisme simple et la reprise fréquente des thèmes musicaux, qui sont ma foi fort audibles. Il suffit de se poser confortablement dans son siège et de regarder, il n’y a qu’à absorber les images. La La Land est donc un film simple et joli ; on peut justement le lui reprocher (à lire: La La Land, un film anti-transgressif) mais je pense que je peux le qualifier de film « sympathique » sans trop rencontrer d’opposition.

Parce qu’il a marqué 2017 en déchaînant les critiques, tantôt excellentes, tantôt destructrices, et parce que le regarder est synonyme de bon moment, je le recommanderais (et cela potentiellement avec des mouchoirs pour les plus fragiles d’entre vous).

E.R.

N°4 : Mise à mort du cerf sacré, de Yórgos Lánthimos

Si je ne devais retenir qu’une seule idée du dernier chef d’oeuvre de Yórgos Lánthimos, c’est que nos actions ont toujours des répercussions. Mise à mort du serf sacré est l’histoire d’un homme qui est forcé d’affronter les conséquences de ses fautes préalables.

Il est possible que vous ressentiez du stress, de l’angoisse ou peut-être même de la colère. Ce sont ces sentiments qui font preuve de l’expérience cinématographique à venir. Que ce soient les personnages, extrêmement cyniques et sociopates, ou les dialogues – comme celui du personnage principal qui raconte une expérience sexuelle de son enfance pour inciter son fils à se confier à lui – tout est singulier dans ce film. Le rythme est lent, la musique oppressante et on y parle de manière apathique, presque fiévreuse.

A peine commencé, la première scène nous plonge dans un univers étrange et froissant : un gros plan sur un coeur qui bat sur la table d’opération. On comprendra par la suite que tout le film est à cette image : cru, perturbant et qui se veut une véritable autopsie des pulsions humaines.

D.R.

Retrouvez notre critique cannoise du film ici.

N°3: Moonlight, de Barry Jenkins

Personnellement, si je devais conseiller un film pour cette année 2017 ce serait sans hésitation Moonlight. Bon en même temps il fait consensus, il a quand même remporté l’oscar du meilleur film 2017.

Ce drame américain réalisé par le talentueux et engagé Barry Jenkins retrace sous forme de triptyque l’enfance, l’adolescence et la vie d’adulte de Chiron. Jeune homme afro américain de Miami élevé par sa mère – crack Addict- subissant régulièrement les coups et moqueries de ses camarades d’école. Chiron tait depuis toujours son homosexualité, difficile à assumer dans la violence du milieu hostile dans lequel il évolue.

Jenkings est un réalisateur connu pour son engagement pour la communauté noire, notamment avec son long métrage Dear White People. Avec Moonlight il soulève de nombreux sujets forts, souvent tabous ou même occultés aux Etats-Unis. Il soulève les questions du racisme, de la ségrégation, de l’homosexualité… Ce qui pourrait être un brouhaha d’informations s’avère être un film qui se démarque par sa justesse.

L’esthétisme de cette adaptation d’une pièce de théâtre est tout aussi frappant, depuis la bande originale en passant par les acteurs, jusqu’à l’image. Cette pépite du cinéma indépendant américain ne vous laissera pas indifférent.

C.D.

N°2: The Square, de Ruben Östlund

« C’était super, mais franchement, ça m’étonnerait que ce genre de film puisse avoir la palme d’or ». Phrase acédienne à la sortie de la projection du film pendant le festival de Cannes. Et pourtant… Palme d’or du festival de Cannes 2017 et deuxième au classement annuel de l’ACD, The square s’en prend à tous les paradoxes et absurdités du monde de l’art et même de la société en général. La finesse du réalisateur suédois Ruben Östlund, lui permet de dénoncer avec légèreté cette société hypocrite dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Nous suivons un directeur de musée dans sa vie professionnelle et privée qui doit faire face à de nombreuses crises, révélatrices de certains non-sens de notre monde.

La force du film réside à la fois dans tous ces messages, comme le goût pour le buzz sans limite dans nos sociétés gouvernées par les médias, mais aussi la façon dont ils sont mis en scène, avec cette alliance très juste entre l’environnement léché, le scénario juste et les acteurs remarquables, qui nous offre de magnifiques scènes absurdes, de malaise et d’hilarité totale.

Une des scènes qui illustre le mieux la gêne qui peut nous envahir pendant ce film, est celle dans laquelle un comédien engagé par le musée, pousse aux extrêmes les caractéristiques d’un singe, pour une pseudo animation lors d’un dîner de mécènes du musée. Nous sommes tellement gênés, même sur nos fauteuils que l’on se voit presque attaqué par cette « bête ». Cette scène révèle à la fois les comportements particulièrement étranges dans le monde de l’art, mais elle dénonce aussi les réactions des spectateurs, qui font preuve d’une passivité pathologique et d’un profond égoïsme au sein du groupe.

« Ça parle du politiquement correct, c’est une dictature. Cette dictature est aussi horrifiante que d’autres dictatures. Le réalisateur a montré plusieurs exemples du politiquement correct. C’est extrêmement drôle. » Pedro Almodovar, Président du Jury du festival de Cannes 2017. Pas besoin d’en dire plus pour comprendre la place de ce film au sein de notre classement.

V.D.

A lire: The Square, le rugissement de la Croisette

N°1: 120 battements par minute, de Robin Campillo

Entre le Grand Prix reçu à Cannes et les affiches du film placardées sur tous les murs du métro parisien, difficile de passer à côté de 120 Battements Par Minute en 2017.

C’est au début des années 90’, parmi les vifs dialogues lors des réunions hebdomadaires d’Act Up, que nous plonge Robin Campillo, réalisateur du film. L’histoire relate la vie de ces militants qui se sont battus pour la reconnaissance des droits des malades du sida vivant, parfois survivant, dans une société qui ne leur laisse pas de place.

Le film est rythmé par la performance poignante de Nahuel Pérez Biscayart (que l’on retrouve aussi dans Au Revoir là-haut) et par la bande son signée Arnaud Rebotini qui donne une perspective musicale à l’histoire du film résonnant chez le spectateur bien après sa sortie de la salle.

E.A.

Top 3 des sorties ciné de novembre

Top 3 des sorties ciné de novembre

Carré 35

Eric Caravaca s’est lancé un défi des plus risqués, faire un film sur l’absence : l’absence d’archives, l’absence de souvenirs, et surtout celle de sa soeur morte à l’âge de 3 ans. En partant de presque rien, sinon quelques images tournées une soixantaine d’années plus tôt, il mène l’enquête sur le décès d’une soeur qu’il n’a jamais connue et qu’on évoque à grand-peine dans la famille. Il ne sait quasiment rien d’elle, sinon qu’elle est enterrée dans le carré 35 du cimetière de Casablanca. Mais il pressent qu’il y a quelque chose à découvrir, tout un pan de l’histoire familiale à exhumer et une vérité à retrouver. S’il tient autant à cette vérité, ce n’est pas uniquement par souci d’exactitude, mais surtout par l’expression d’un instinct très fort et inconscient qui lui fait ressentir une tristesse qui n’est pas sienne, et lui est d’autant plus étrange et étrangère qu’elle est passée sous silence par tous les autres membres de la famille. Les traumatismes vécus par les parents laissent-ils une trace à leur descendance? Peut-on hériter de la souffrance ? « Je vis, nous vivons avec un fantôme » dit-il de lui et sa famille sur l’un des rares clichés de son enfance.

Parmi ses démarches d’investigation, il interroge l’entourage de Christine. Il y a en premier lieu sa mère, qui reste toujours évasive et essaie de détourner les questions pour finir par déclarer qu’il est inutile de ressasser le passé. La force de son déni est telle qu’elle finit par y croire, et nous touche par sa lumineuse sincérité. Un rejet qui fait écho à un passage de la Porte des Enfers lu par Eric Caravaca : « Maudite soit-elle, cette pierre que je n’ai pas choisie et qui recouvre désormais mon enfant pour l’éternité. J’embrasse tout cela du regard et je crache par terre. Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. » 

Ici, Eric Caravaca finit par faire évoluer le deuil de la mère, resté bloqué au début à sa phase de déni- et fait parler le silence en trouvant le ton juste. Car ce qui frappe avant tout dans ce documentaire, c’est la justesse avec laquelle il est réalisé. Sans être trop larmoyant ni sentimaliste, ou au contraire trop froid et dur, le film parvient à rendre universelle une histoire personnelle, et nous fait pénétrer dans ce terrain à la fois intime et commun qu’est la mémoire.

Y.B.

Au revoir là-haut

Dupontel vient de vous réconcilier avec le cinéma français.

Si vous êtes fatigués du blockbuster insipide à la sauce barbecue ou bien de la comédie facile à la bière, foncez découvrir Au revoir là-haut d’Albert Dupontel. Le film, adapté du roman éponyme de Pierre Lemaitre, retrace l’histoire burlesque et dramatique d’un artiste mutilé pendant la Grande Guerre montant une escroquerie aux monuments aux morts. Un pitch comme celui-ci suffirait à nous séduire.

Même si le scénario souffre parfois de rares faiblesses et certains personnages auraient mérité un développement plus important (mais là on pinaille comme les charognards de critiques Télérama que nous sommes), vous serez emportés par la maestria de Dupontel. Hyperactif, le metteur en scène éblouit dès l’ouverture avec un plan séquence parfaitement exécuté suivi d’une scène de bataille qui n’aurait pas à rougir devant Dunkirk. Jouant avec aisance et habileté entre les différentes utilisations de la courte focale (on voit l’adepte de Terry Gilliam), virevoltant avec des plans séquences audacieux,

Au revoir là-haut est une oeuvre cinématographique au pied de la lettre : l’image nous parle (et oui moi aussi je me pignole intellectuellement). La caméra capte subtilement tous les enjeux qui entourent les personnages à l’aide d’un jeu de cadres et souligne l’effort de reconstitution des décors et du grain de l’époque. Ajoutez à cela la performance remarquable d’une étoile montante du cinéma français, Nahuel Pérez Biscayart (120 Battements par minute), aux côtés de références sûres (Laurent Lafitte, Mélanie Thierry, Niels Arestrup), et vous obtenez un délicieux film à consommer sans modération (et avec un paquet de mouchoirs même pour les durs à cuir). Au revoir là-haut est une poésie mouvante de couleurs et de cadres, d’émotions et de réflexions…

Bref, c’est un très bon film, allez le mater.

T.W.

Mise à mort du cerf sacré

Si je ne devais retenir qu’une seule idée du dernier chef d’oeuvre de Yórgos Lánthimos, c’est que nos actions ont toujours des répercussions. Mise à mort du serf sacré est l’histoire d’un homme qui est forcé d’affronter les conséquences de ses fautes préalables.

Il est possible que vous ressentiez du stress, de l’angoisse ou peut-être même de la colère. Ce sont ces sentiments qui font preuve de l’expérience cinématographique à venir. Que ce soient les personnages, extrêmement cyniques et sociopates, ou les dialogues – comme celui du personnage principal qui raconte une expérience sexuelle de son enfance pour inciter son fils à se confier à lui – tout est singulier dans ce film. Le rythme est lent, la musique oppressante et on y parle de manière apathique, presque fiévreuse.

A peine commencé, le premier plan nous plonge dans un univers étrange et froissant : un gros plan sur un coeur qui bat sur la table d’opération. On comprendra par la suite que tout le film est à cette image : cru, perturbant et qui se veut une véritable autopsie des pulsions humaines.

D.R.

Retrouvez notre critique cannoise du film ici.

BLADE RUNNER 2049 : Simple réplicant ou réussite dystopique ?

BLADE RUNNER 2049 : Simple réplicant ou réussite dystopique ?

Il y a 35 ans sortait en salle Blade Runner, film noir empruntant les codes de science-fiction, réalisé par Ridley Scott et librement adapté du roman de Philip K.Dick, Do androids dream of electric sheep ?

La réalisation d’une suite de ce film, initialement boudé en salles puis devenu culte et désormais unanimement reconnu comme une œuvre clé pour le genre de la science-fiction sur le grand écran, s’avérait donc à la fois un défi audacieux mais aussi risqué.

Peut-on donc dire que Denis Villeneuve, après Prisoners, Sicario ou encore Premier contact, a réussi son pari ?

 

Blade Runner 2049, un film qui s’inscrit parfaitement dans l’univers de son prédécesseur

 

On peut tout d’abord considérer Blade Runner 2049 comme une réussite de par le fait que le film s’inscrit de manière totalement cohérente avec Blade Runner, tout en parvenant à créer sa propre identité. En effet, de nombreuses suites récentes de blockbusters à l’instar du Réveil de la Force ou de Jurassic World faisaient du fan-service l’une des pierres angulaires de leur réalisation. Ici, le recours aux éléments qui se sont déroulés 30 ans avant le début de l’intrigue de Blade Runner 2049 est fait de manière presque mythologique : Ils sont suffisamment prononcés pour qu’on les remarque mais aussi suffisamment subtils pour qu’on ne s’y attarde pas trop.

Ainsi, l’apparition de Gaff (interprété par Edward James Olmos) et la visualisation du test Voight-Kampf de Rachel (qui renvoie à la première rencontre entre Deckard et cette dernière dans le premier film) sont à la fois brèves, mais surtout pertinentes, car nécessaires à la progression de l’enquête de l’Agent K interprété par Ryan Gosling.

C’est précisément cette nouvelle enquête qui permet au film de façonner dans un autre temps sa singularité. Cette singularité semble être donnée d’entrée par le deuxième plan du film : Denis Villeneuve ne se contente pas de remettre au goût du jour l’ambiance morose nocturne et dépravée de la ville de Los Angeles. Il reprend l’environnement de 2019 tout en l’enrichissant par le biais de magnifiques plans aériens où le gigantisme se fait particulièrement ressentir, notamment lorsque les protagonistes sont amenés à prendre leur véhicule.

On retrouve la patte de documentariste du réalisateur canadien, avec de grands reliefs dépeints par des effets CGI de qualité pour les décors (dirigés par Denis Gassner), des plans-séquence magnanimes d’une Los Angeles surdimensionnée et aux édifices multiples ; et une palette photographique aussi riche que variée.

La singularité de Blade Runner 2049 est également donnée par le choix de son protagoniste. Vingt-sept ans après un « blackout », et suite à l’appropriation de la compagnie Tyrell (fabricante des réplicants de modèle Nexus-6) par le milliardaire industriel Wallace (interprété par Jared Leto), un nouveau modèle de réplicants (Nexus-8) a émergé, caractérisés par une totale docilité. Les modèles Nexus-6, quant à eux, demeurent hors la loi et il est donc de la responsabilité des blade runner de les retirer. Or, contrairement à 2019, les blade runner ne sont plus nécessairement humains : C’est le cas de l’Agent K joué par Ryan Gosling dont la nature de réplicant nous est donnée dès les premières répliques.

Ainsi, contrairement au film original, les premières minutes nous laissent penser que le problème soulevé ne sera pas de se demander si K est réplicant ou humain (alors que la nature du blade runner joué par Harrison Ford continue encore d’alimenter les débats aujourd’hui.)

 

Une enquête abordée sous le prisme de la quête existentialiste

 

Néanmoins cette connaissance de l’artificialité de K et la conscience de celle-ci par ce dernier n’en rendent pas moins l’enquête intéressante, puisqu’elle renvoie à l’une des thématiques chères au genre de la science-fiction et qu’avait su superbement poser Ridley Scott en 1982 : La quête d’identité.

Cette enquête vise pour l’agent à comprendre et trouver le fruit d’un miracle : la naissance d’un enfant issu d’une réplicante, 30 ans plus tôt. A priori impossible, cette potentielle naissance divine, presque analogue à celle des Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron, vient alors remettre en cause tous les schémas civilisationnels sur lesquels s’est construite la domination humaine des années 2020, tout en remettant en question la construction individuelle de K.

Plus l’enquête avance, plus K trouve des éléments susceptibles de le persuader de son exceptionnalité, rendant ainsi la personnification de l’intrigue bien plus poussée que celle de Blade Runner premier du nom. Plus largement, Blade Runner 2049 reprend l’interrogation qu’avaient soulevée les réplicants du premier film, à savoir qu’est ce qui fait l’humanité.

Pour traiter cette question, le film aborde plusieurs axes de la réflexion. Le premier est celui de la mémoire et des souvenirs. Chaque réplicant, lorsqu’il est modelé et conçu, se voit implanté des souvenirs artificiels et créés de toute pièce afin de les doter d’une identité par le biais d’un passé remémoré. En effet « on a besoin de souvenirs pour savoir qui on est » pour reprendre les propos de Leonard Shelby dans le Memento de Christopher Nolan.

L’attachement de K. à ses souvenirs implantés et l’enquête qu’il mène l’amènent vers  une interrogation capitale : Ses souvenirs ne sont-ils qu’artificiels ou au contraire ont-ils été réellement vécus ? L’attention donnée aux souvenirs par le protagoniste nous semble alors donner l’idée que ce ces derniers constituent l’un des fils directeurs de notre existence et s’apparentent comme un primat indispensable au déclenchement de toutes nos actions et de notre capacité à donner sens à nos actes. C’est ce fil directeur, et primat, qui constituerait alors notre humanité.

A la vue du film, on peut également légitimement se dire qu’un individu est doté d’humanité, voire d’humanisme, lorsque ce dernier est en mesure d’éprouver des sentiments pour Autrui, et de penser ses actes par la considération de ces derniers. La relation qu’entretient K avec Joi, hologramme domestique avancé lui servant de petite amie et interprétée par Ana de Armas, rend parfaitement compte de cette idée. Bien que parfaitement conscient de sa supériorité physionomique vis-à-vis d’elle, K n’en reste pas moins attaché à cette dernière et tous deux entretiennent une véritable relation affectueuse, aussi poussée que celle de Joaquim Phoenix et Scarlett Johansson dans Her.

Chacun comprend les besoins de l’autre et cherche à les satisfaire. C’est ainsi dans cette optique altruiste que le film propose l’une de ses meilleures scènes (avec celle de l’affrontement K/Deckard, celle de la conception des souvenirs et celle du combat final) lorsque Joi sollicite une prostituée humaine pour pouvoir faire corps avec elle, et ainsi faire l’amour à K, non plus de manière artificielle ou imaginée, mais de manière fusionnelle.

Enfin, est-ce le fait que nous soyons potentiellement dotés d’une âme comme le mentionne la chef humaine du LAPD interprétée par Robin Wright, ou encore notre capacité à dépasser notre propre personne pour l’accomplissement d’une plus grande cause, qui constituent notre humanité ? Toutes ces interrogations qu’avaient soulevé le film original sont une fois de plus superbement abordées par Denis Villeneuve dans ce sequel.

 

Une œuvre dystopique à portée sociologique

 

Ce qui fait la force d’une œuvre de science-fiction, c’est également sa capacité à s’interroger sur les mécanismes sociétaux et sociaux de nos sociétés actuelles et des rapports qu’entretiennent les individus avec cette dernière. Le premier rapport observable à l’écran est le regard porté par les humains vis-à-vis de K. Ces derniers le dénigrent et méprisent, lui, le réplicant aux capacités physiques voire intellectuelles bien plus développées que celles de l’humanité, en le traitant à plusieurs repris de « skinner » soit de « peau de robot », insulte discriminatoire faisant directement écho aux phénomènes d’exclusion sociale.

Ce phénomène de coexistence non pacifique peut renvoyer à la situation de cohabitation vécue entre l’Homme de Neandertal et l’Homo Sapiens, si l’on adopte un un point de vue scientifico-historique, avec une espèce en voie de dépasser l’autre et par conséquent intimidée et discriminée de la part de l’espèce menacée d’extinction. Mais cette coexistence renvoie aussi directement au concept sociologique de lutte de classes basée sur les rapports d’aliénation. Cette aliénation peut notamment être rendue compte par les nouveaux tests de conditionnement employés par les humains sur les modèles Nexus-8 pour s’assurer de leur docilité.

Concernant la société qui compose la ville de Los Angeles de 2049, 3 camps peuvent être identifiés : le LAPD, La société Wallace et les réplicants. Chacune de ces strates renvoient à des structures politiques précises, aux motivations diverses, bien que parfois difficiles à identifier de par la nouvelle absence de manichéisme au sein de l’intrigue.

Le Lieutenant Joshi interprétée par Robin Wright et responsable du LAPD est la représentante des intérêts régaliens bourgeois visant à maintenir les rapports de classe et la hiérarchie aliénante en vue de maintenir la paix sociale. C’est pourquoi lorsque l’agent K découvre la possibilité d’une « naissance divine » issue d’une réplicante, Joshi (qui est sa supérieure) souhaite que l’affaire soit étouffée à tout prix. Wallace, quant à lui, représente la grande entreprise privée en quête de progrès absolu. Il veut retrouver l’enfant, car produire des réplicants requiert des ressources qu’il ne possède pas en quantité infinie.

En plus d’être un individu imprégné des logiques productivistes, Wallace pourrait être assimilé à une allégorie fasciste. En effet, son ambition est conforme à l’idéal originel de cette idéologie totalitaire, à savoir la volonté de pousser les individus vers le haut quels qu’en soient les moyens et conséquences, au nom du progrès, afin que l’Homme atteigne quelque chose de plus grand que sa simple condition. Ce dépassement marquerait alors l’avènement d’un Homme nouveau, embrigadé dans une masse collective forte et dépassant la simple sphère de l’individualité.

Le camp des réplicants apparaît plus tardivement dans le film et peut s’apparenter à l’émergence d’une classe non plus seulement en soi mais aussi une classe pour soi : ces derniers prennent conscience de leurs intérêts communs et de la nécessité de trouver l’enfant né d’une réplicante. Le trouver leur permettrait de se doter d’un symbole fort et rassembleur dans le cadre de la lutte finale visant à la libération de leur condition d’esclaves.

Enfin, au-delà d’une fiction futuriste, c’est une représentation de notre époque et des craintes qu’elle engendre que nous livre Blade Runner 2049. La multiplication des incitations à la consommation de masse totale (placements de produits multiples), le renforcement du contrôle social par le biais d’une surveillance technologique omnipotente, et la représentation d’une volonté d’un progrès absolu font que ce film conserve l’ADN de « super-réalisme » de Blade Runner, terme qu’avait employé l’écrivain Philip K.Dick pour désigner le genre de réalisation de Ridley Scott.

 

Bilan

En dépit d’une construction scénaristique simpliste et de quelques longueurs, la richesse visuelle et thématique de Blade Runner 2049 fait de ce dernier une réussite. Son visionnage peut être apprécié autant par les connaisseurs du premier opus que les non-initiés, et la non explication de certains évènements internes à l’univers (tels le « blackout) ne nuit absolument pas à l’immersion. Concernant celle-ci, la composition de Benjamin Wallfish et Hans Zimmer est juste, et contribue donc à cette dernière, bien que l’absence d’un thème mémorable, à l’instar des morceaux de Vangelis du premier opus, soit regrettable.

Benjamin McIntosh & Maxence Van Brussel
DUNKERQUE : La victoire de Nolan ?

DUNKERQUE : La victoire de Nolan ?

Synopsis

10 mai 1940. La bataille de France est engagée, marquée par le triomphe allemand face aux armées belge, néerlandaise, française et britannique. Les Alliés sont contraints au repli, et 400 000 hommes se retrouvent dans la ville de Dunkerque. Churchill est alors confronté à un choix décisif : contre-attaquer, comme le prévoit le Général français Weygand, ou bien rapatrier au moins 30 000 soldats britanniques, en vue de préparer la défense de la Grande-Bretagne. C’est finalement cette évacuation qui est décidée de manière unilatérale : L’opération Dynamo est lancée.

Si cette opération de rapatriement est restée dans la postérité, c’est bel et bien parce qu’elle s’apparente à un « miracle » pour reprendre les termes de Churchill : Ce sont plus de 300 0000 hommes, britanniques pour la majorité, mais aussi français, qui parviennent à rejoindre l’Angleterre.

Un film de survie

C’est de ce miracle, dont Christopher Nolan cherche à rendre compte en plongeant le spectateur dans une action permanente, qui ne cessera que lorsque le générique de fin apparaîtra.

On comprend en effet dès le début du film que Dunkerque se détache d’une certaine manière des précédents longs-métrages du cinéaste britannique : Pour la première fois, Nolan parvient à faire comprendre une situation et des personnages en ne faisant que montrer par l’image, et sans nécessairement le dire par le biais de la réplique.

Après avoir été habitués aux multiples dialogues de contextualisation et d’explication dont Nolan a particulièrement recours, au risque d’en abuser, la surprise est donc totale. Seulement un dialogue est prononcé au cours des 5 premières minutes. Les interactions entre personnages sont bien existantes, mais s’appuient essentiellement sur les silences. Ces silences permettent de témoigner au spectateur la gravité de la situation : Les 107 minutes qui vont suivre ne vont pas chercher à focaliser notre intérêt sur l’identité de ces soldats ou leur origine, mais simplement sur le fait de savoir s’ils vont oui ou non survivre.

La survie. C’est peut-être l’essence de Dunkerque : Un film de survie qui emprunte au genre de guerre. Le film pourrait se présenter comme une expérience de guerre à lui seul, mais il s’apparente davantage à un « survival movie » ou « thriller psychologique » qu’à un film de guerre analogue à Apocalipse Now, Il faut sauver le Soldat Ryan ou La Ligne Rouge pour ne citer qu’eux. On décèle en effet l’oubli volontaire d’un certain nombre de codes propres à ce genre, notamment l’aspect viscéral et sanguinaire habituel des films de guerre. La classification PG-13, qui implique l’absence de goutte de sang ou de corps charcutés, en est la preuve.

Dans les faits, pour que la survie d’au moins 30 000 britanniques ait été rendue envisageable, trois acteurs historiques ont été pleinement impliqués : la British Expeditionary Force (BEF) de la jetée de Dunkerque, la Royal Air Force survolant la Manche, et les navires de plaisance civils anglais (les « Little Ships ») partis de Grande Bretagne pour rejoindre la baie française afin de faciliter l’extraction.

Ces trois acteurs sont notamment interprétés par Fionn Whitehead et Harry Styles sur terre, Mark Rylance en mer, et Tom Hardy dans les airs. Leur prestation ainsi que celles du reste du casting (notamment Kenneth Branagh et Cillian Murphy) sont convaincantes mais absolument pas grandioses. Il convient tout de même de souligner la justesse de la prestation de Tom Hardy, dont le jeu, après The Dark Knight Rises et Mad Max : Fury Road, est particulièrement axé sur le regard dans le cadre de l’interprétation d’un pilote d’avion de chasse.

Chacun de ces personnages propres à la jetée, à la mer et aux airs sont partie intégrante des trois arcs narratifs du film, qui, d’une manière analogue à Memento, n’adopte pas une structure linéaire : Les événements de la jetée durent une semaine, ceux des mers un jour, et ceux des airs une heure.

La thématique du temps étant chère à Nolan, on comprend que c’est véritablement ce dernier qui est l’ennemi et non les allemands. En effet, ayant adopté la méthode du hors-champ dans le traitement des forces de l’Axe, pas un seul soldat allemand n’est rendu visible à l’écran par le réalisateur. Ce choix de l’absence ne fait alors que conforter l’omniscience de la menace, qui, à tout instant, peut frapper. Le sentiment de crainte du spectateur est alors parfaitement installé et la tension est totale : Le spectateur prend pleinement conscience que plus le temps avance, plus les chances de survie des protagonistes se réduisent de manière drastique.

Une prouesse sonore et visuelle

Cette prise de conscience est également facilitée par le caractère assourdissant de ce film. L’ambiance sonore y est grandiose et totalement immersive. Hans Zimmer y signe une excellente bande originale, caractérisée non pas par trois ou quatre thèmes mémorables, mais par une musique qui accompagne de manière continue l’action. Notre oreille perçoit rapidement le recours à une horloge au décompte rapide dans la quasi-totalité des compositions. Un recours déjà observable un bref instant dans le morceau « Agressive Expansion » de The Dark Knight, mais surtout dans « Journey to the line », thème principal du film La Ligne Rouge. Mais la dimension épique de la musique est ici absente pour mieux laisser place à une ambiance anxiogène, tout en facilitant grandement l’immersion du spectateur dans une véritable tension sensorielle.

Cette tension est notamment permise par une mise en scène et réalisation parfaitement maîtrisées. La photographie est magistrale et bon nombre de plans sont magnifiquement filmés, notamment les prises de vue consacrées aux batailles aériennes. En grand défenseur de la pellicule, Christopher Nolan nous dresse une image de film léchée, tournée en 70mm Imax et Super Panavision 65mm pour une meilleure qualité, permettant d’emporter le public dans un spectacle des plus grands grandioses. Le faible recours aux effets numériques, pour une utilisation poussée de figurants, décors réels et navires de guerre authentiques, ne fait qu’accroître la qualité du spectacle.

Le Chef d’œuvre de Nolan ?

Les premières critiques dithyrambiques, notamment britanniques, nous poussent alors à nous demander si Nolan vient de réaliser son meilleur film.

A la sortie de Dunkerque, on ne peut qu’être admiratif du travail extrêmement poussé de Christopher Nolan. Son travail d’inspiration vis-à-vis des films muets pour avoir recours le moins possible aux dialogues, visant à accentuer l’effet dépressif de la situation vécue par les soldats, peut en témoigner : « J’ai passé un temps fou à [les] revoir (…). Pour les scènes de foules. La manière dont les figurants bougent, évoluent, la manière dont l’espace est mis en scène et la manière dont les caméras captent ça, les points de vue utilisés.” (Extrait du magazine Premières, ndlr).

Dunkerque est un film très abouti dans le sens où il est peut-être le premier où Christopher Nolan parvient à mettre l’histoire au service de son film, et non le film au service de son histoire. Dès lors, cela ne fait qu’entériner le fait que de Nolan est un très grand réalisateur, puisque la force de ses films ne réside plus uniquement (comme certains avaient tendance à vulgariser) dans sa qualité d’écriture, mais réside également dans sa capacité à créer et à donner à voir des images saisissantes. La somptuosité des séquences aériennes et la richesse des décors et des costumes ne font que l’attester. Le montage atypique, quant à lui, n’empêche pas de se retrouver avec un film parfaitement millimétré où le point culminant est atteint au bout d’une soixantaine de minutes, puisque c’est à cet instant que les batailles navale, terrestre et aérienne finissent par se rejoindre, le tout dans une temporalité parfaitement cohérente.

Cependant, Dunkerque a son lot de défauts. Le premier repose dans le choix de Nolan de pousser le développement des personnages au niveau zéro. Certes, ce parti pris permet de se concentrer sur les deux facteurs dont leur sort dépend, à savoir l’évacuation à proprement dite et le facteur temps. Dès lors, cela permet de bien rendre compte à l’écran de la détresse des soldats et de leur désespoir. Néanmoins, la vision utilitariste de Nolan dans l’utilisation de ses personnages est ici poussée à l’extrême. Bien que l’on puisse être en mesure d’avoir à certains moments de l’empathie pour ces derniers, notamment dans les instants où ces derniers démontrent leur capacité à surmonter des moments de tensions extrêmes, le film ne parvient pas à livrer un impact émotionnel suffisamment fort pour aspirer à prétendre au titre de chef d’œuvre.

Le défaut qui est peut-être le plus marquant est en réalité davantage lié à faiblesse de l’introduction contextuelle du film, et surtout à la vision historique sélective de l’opération Dynamo que livre Dunkerque. En effet, il apparaît évident que ce film est le reflet du ressenti britannique vis-à-vis de la bataille de Dunkerque : une évacuation ayant été vécu comme une victoire, alors qu’elle était suivie d’une humiliation militaire suite au triomphe de la Wehrmacht. Ce rembarquement militaire colossal s’est en effet traduit, aux yeux des britanniques, comme le refus de la reddition face à l’Allemagne nazie. Mais la volonté de Nolan de se concentrer sur les troupes britanniques laisse ainsi place à un terrible oubli historique. En effet, le 26 mai 1940, comme le rappelle Lucien Dayan, président du mémorial de la ville de Dunkerque « Entre 15 000 et 20 000 Français ont sept divisions allemandes sur les bras et résistent pendant une dizaine de jours ». Sans cette résistance française héroïque, l’évacuation anglaise aurait été impossible. Dépeindre les rescapés anglais comme des héros (malgré la honte qui les ronge dans un premier temps), car ils ont été en mesure de survire, et comme étant l’incarnation du dernier rempart européen face aux totalitarismes est évidemment justifié. Mais oublier cet héroïsme de l’armée française, qui a fait le choix de défendre des anglais ayant décidé d’abandonner le combat sans leur consentement, est regrettable. Christopher Nolan a donc manqué l’occasion de rétablir une vérité historique, en offrant non seulement aux britanniques l’hommage que leur armée mérite, tout en réhabilitant cette bataille dans l’esprit des français. Cette dernière nous est en effet particulièrement méconnue. Elle a longtemps été dépeinte comme une défaite déshonorante par la propagande vichyste, alors qu’elle s’avère peut-être comme étant le premier acte effectif de résistance de la France, et ce avant même l’appel du 18 juin.

Nous conclurons par le fait que Dunkerque est un film impressionnant, et dont vous nous recommandons le visionnage en salle. Toutefois, il ne sera peut-être pas aussi mémorable que l’ont été The Dark Knight ou Inception. Avec The Dark Knight Nolan avait révolutionné le film de super-héros, et Inception était très certainement le film de science-fiction le plus abouti depuis Matrix. Dunkerque, quant à lui, ne révolutionne pas le genre du film de guerre (si l’on associe à ce dernier) bien qu’il soit inédit. En revanche, Nolan a très certainement signé son film le plus susceptible de connaître le succès aux oscars. On espère que février 2018 nous le confirmera…

Quoiqu’il en soit, à la sortie de la salle, et ce bien que le film puisse nourrir un sentiment de déception, l’adage concernant le cinéaste britannique se confirme : « In Nolan we trust ! »

Joséphine Duvignacq & Maxence Van Brussel
MEMENTO : Prélude du génie de Nolan

MEMENTO : Prélude du génie de Nolan

Les intentions de Memento ou La Promesse

« I don’t remember. I have no short-term memory. It’s not amnesia. » 

Cette réplique du personnage principal Léonard Shelby, surnommé « Lenny » et interprété par Guy Pearce, nous permet de saisir la caractéristique principale du protagoniste de Memento : un individu, non pas atteint d’amnésie (il connaît son nom, son prénom et une partie de son identité), mais dénué de mémoire immédiate : Léonard est dans l’incapacité de se souvenir des évènements vécus, actions accomplies, et des personnes rencontrées si cet ensemble dépasse un délai avoisinant les cinq minutes. On peut alors considérer cette maladie comme un véritable handicap de taille pour n’importe quel citoyen lambda. Mais cette considération atteint son paroxysme lorsque l’on prend connaissance de la motivation de Léonard : Retrouver John G, tueur de son épouse, et homme à l’origine de son trouble mémoriel. Pour combler ce handicap, Lenny a alors recours à deux astuces : se tatouer sur le corps les faits qu’il considère comme cruciaux (par exemple le fait que l’assassin de sa femme soit un John G) et un polaroïd, avec lequel il prend en photo chaque lieu ou personne qu’il croise et dont il éprouve le besoin de se rappeler. Pour cela, il inscrit au verso de chaque photo des informations concernant ladite photo prise.

« Ce n’est pas parce que j’oublie que mes actes n’ont pas de sens. Le monde ne cesse pas d’exister quand on ferme les yeux. »

Un individu dénué de mémoire est-il dans la mesure de donner un sens à ses actes ?
On peut dire que c’est à cette question précise que le film cherche à répondre. Mais le tour de force de Christopher Nolan est bien évidemment de ne pas donner une réponse unique, faisant de ce film une véritable œuvre philosophique. L’intérêt de ce long-métrage n’est pas la délivrance d’une ultime vérité, mais bien la recherche de questionnements et interrogations multiples.

« Now…where was I ? »

Cette intention du réalisateur est donnée dès les premières minutes. Memento débute par le meurtre de Teddy (interprété par Joe Pantoliano), tué d’une balle dans la tête par Léonard. On comprend alors, quelques instants après, que Teddy serait le John G recherché par Léonard. L’intérêt du film est alors, non pas de se concentrer sur une réponse à une question, à savoir quelle serait l’identité de John G, puisqu’elle nous est a priori donnée d’emblée. Au contraire, l’objectif de ces 120 minutes serait de se focaliser sur la recherche, les éléments, les preuves et les motivations qui ont conduit Lenny à déduire que John G était Teddy, tout en amenant le spectateur à prendre pleinement conscience du trouble mémoriel dont le protagoniste est victime.

Pour répondre à cette double intention, Christopher Nolan recourt à une double décomposition dans la réalisation de son film, à savoir :

  • Un premier découpage de scènes en couleur, qui suit une structure non linéaire, et qui part de la fin pour arriver au début. Cette structure non linéaire nous est donnée dès la scène d’ouverture du film. Cette dernière consiste en un processus de photographie polaroïd inversé : La photo est de base parfaitement nette et c’est en la secouant que celle-ci devient vierge.
  • Un deuxième découpage, qui consiste en une histoire suivant une chronologie classique et qui est filmée en noir et blanc. Ce découpage est focalisé uniquement sur Léonard, qui se trouve seul dans une chambre d’hôtel. Ce sont ces séquences en noir et blanc, marquées par une réalisation dont l’approche apparaît comme quasi documentaire, qui nous permettent de mieux cerner la maladie de Léonard. Cette compréhension de son trouble mémoriel passe notamment par le biais d’un cas que Léonard avait dû traiter lorsqu’il était inspecteur d’assurances, à savoir la prise en charge d’un certain Sammy Jenkins.

Les 3 premières scènes du film nous donnent cette structure et ce double découpage : la première consiste en la mort de Teddy, la scène suivante est en noir et blanc et nous montre Léonard dans sa chambre d’hôtel apparaissant comme méconnaissant l’espace-temps dans lequel il s’inscrit, et la troisième scène nous montre les cinq minutes qui précèdent l’assassinat de Teddy.

C’est précisément ce choix de montage audacieux qui constitue l’une des principales forces du film. Nolan ne se contente pas de dresser le portrait d’un amnésique en quête de vengeance, mais parvient à transmettre directement au spectateur cette sensation de trouble mémoriel, et donc d’être pleinement plongé dans l’esprit de Léonard. Dans un premier temps, cette sensation se traduit par de réelles difficultés à se souvenir des actions qui viennent de se dérouler sous nos yeux, difficultés qui finissent par devenir une véritable impuissance, analogue à celle de Lenny. La contemplation de la scène d’ouverture du polaroïd inversé, quant à elle, est annonciatrice de ce procédé artistique : En secouant la réalité de fait, on retourne inévitablement en arrière, et c’est ce retour qui doit nous mener vers la vérité recherchée. Mais ce retour en arrière n’est pas sans risques car on peut ou bien s’y perdre, ou devoir repartir de zéro.

 

L’intrigue de Memento ou Le Tour

« Don’t believe his lies. He is the one. Kill him. » 

Comme nous l’avons annoncé au préalable, le film ne s’intéresse pas à savoir qui est le tueur de la femme de Leonard, John G, puisque Memento débute en nous présentant ce qui semble être l’ultime vérité : Teddy est John G et est tué par Léonard. Partant de ce primat et connaissant par avance le sort de Teddy, de par la structure fataliste du film, la scène qui dresse les quelques minutes précédant la mort de Teddy ne vient que nous conforter dans l’idée que ce personnage joué par Joe Pantaliano manque de netteté et a le profil du coupable type. Il ment en effet délibérément à plusieurs reprises, et l’inscription sur la photo polaroïd dédiée à Teddy vient définitivement conforter nos premières intuitions, cette dernière étant « Ne crois pas ses mensonges. C’est lui. Tue-le. »

 

Pour parvenir à cette inscription finale, Léonard a dû cependant enquêter, et cette enquête, au-delà de la recherche de faits, qui sont pour Lenny bien plus fiables que les « conseils » ou la mémoire, se traduit par des interactions avec d’autres personnages et en particulier un, à savoir Natalie, interprétée par Carrie-Anne Moss. De prime abord, Natalie, serveuse dans un bar, apparaît comme aidante et soucieuse du sort et de la quête de Lenny, puisqu’elle lui déclare « Je t’aide parce que tu m’aides. ». La question qui se pose est alors de savoir en quoi Léonard aide ou a aidé Natalie, d’autant plus que ce dernier n’est pas en mesure de s’en rappeler. Cette impression de bienveillance que l’on se fait la concernant est alors entérinée par l’inscription portée sur la photo polaroid consacrée à cette dernière : « Elle a aussi perdu quelqu’un. Elle t’aidera par pitié ».

C’est bien ce choix de casting maîtrisé qui constitue l’autre tour de force de Memento. Les acteurs choisis nous donnent d’emblée des a priori concernant les caractères de leur personnage, mais l’évolution du film et les visionnages multiples tendent à remettre un certain nombre des interprétations faites par le spectateur en question. C’est précisément l’une des séquences en noir en blanc qui nous délivre un premier effet de « foreshadowing » sur ce propos : Lenny déclare au téléphone qu’il faut se méfier de ce que les autres écrivent pour vous lorsque l’on est dans son état. Or, on s’aperçoit dans la chronologie non linéaire en couleur que c’est Natalie qui a invité Lenny à écrire « Ne crois pas ses mensonges. » sur la photo de Teddy.

Dès lors, deux possibilités d’interprétation s’offrent au spectateur : Ou bien Natalie dit la vérité, et la tentation de la croire est forte au vu du portrait de Teddy qui nous a pour l’instant été dépeint, ou bien Natalie s’est jouée de Léonard, sans que l’on sache nécessairement comment et pourquoi.

« Remember Sammy Jankis. »

Ce choix de Léonard d’inscrire pour chaque personne importante une parsemée d’informations est la traduction des clés en lesquels Léonard croit pour faire face à sa maladie. Selon lui, le seul moyen de passer outre sa condition mémorielle défectueuse est d’avoir une motivation et de la suivre en adoptant une méthode basée sur la rigueur et la discipline.

Mais quelles seraient les conséquences d’un manque de rigueur ou de discipline avec un tel état ? C’est précisément de cette hypothèse que le cas de Sammy Jenkins, ancien client de Léonard victime de la même maladie, traite.

Selon Léonard leur différence fondamentale dans la façon d’aborder ce handicap commun est l’acceptation d’un conditionnement. Ce conditionnement doit permettre d’aboutir à l’idée qu’à défaut d’être en capacité de mobiliser sa mémoire, le recours à l’instinct doit prendre le dessus et permettre de se tirer d’un certain nombre de situations. Dès lors, si ce conditionnement échoue, le problème mémoriel serait alors psychologique (diagnostic donné par Lenny concernant Sammy Jenkins) et non physique (situation de Léonard).

Mais cette méthode de suivre son instinct paraît presque antagoniste à la toute-puissance absolue qu’établie Léonard concernant les faits. En effet, pour Léonard, la mémoire n’est pas fiable contrairement aux faits qui sont les seuls permettant d’aboutir à une conclusion. La mémoire serait une interprétation, pas un enregistrement. Or, concernant la fiche de Natalie, Léonard inscrit « Elle a aussi perdu quelqu’un. Elle t’aidera par pitié ». Il porte cette inscription uniquement après avoir passé un certain temps avec elle. Il ne se fie donc pas à sa mémoire (puisqu’il ne se rappelle pas des instants passés avec cette dernière) mais à son instinct, dont la fiabilité n’est a priori pas plus élevée que les souvenirs et l’objectivité loin d’être totale, d’autant plus que l’instinct est en soi une forme d’interprétation. De plus, les faits objectifs dressés par le film, et dont seul le spectateur peut potentiellement se souvenir, semblent prouver que l’aide apportée par Natalie est davantage dictée par la satisfaction de son intérêt personnel que d’une quelconque pitié à l’égard de Léonard. L’objectivité absolue des faits que Léonard aurait saisis perd alors en crédibilité, puisque le « Ne crois pas ses mensonges », qui est l’une des clés de résolution de l’enquête menant à John G, n’est pas le fruit d’une enquête factuelle, mais l’aboutissement d’une interaction avec un autre sujet.

On comprend alors que Léonard est une personne facilement manipulable et dont les autres personnages n’hésitent pas à abuser, qu’il s’agisse de Teddy ou de Natalie.  La question qui se pose est alors de savoir qui est de bonne foi : Est-ce Teddy (qui s’avère être John G et qui voudrait brouiller les pistes) ou Natalie (qui suit sa propre motivation grandement analogue à celle de Léonard, à savoir la vengeance) ?

 

Les enseignements de Memento ou Le Prestige

« We all need mirors to remind who we are. I’m no different. »

Que retenir alors du premier film culte de Christopher Nolan et qui l’a révélé au grand public en 2000 ?

Le personnage de Memento s’inscrit une fois de plus dans une thématique chère à Nolan, à savoir la quête individuelle de son identité. Bien que Léonard affirme savoir qui il est, il n’a en réalité uniquement connaissance de qui il était avant son accident. Comment prétendre savoir qui l’on est, si l’on n’est pas en capacité de mesurer l’étendue de nos actes et de leurs conséquences sur les autres et notre propre personne ? De plus, à un moment donné du film, Léonard décide de changer de vêtements sans raisons clairement apparentes. Ce changement pourrait se traduire comme l’un des signes montrant la volonté de Léonard de se créer une nouvelle identité, une nouvelle quête, une nouvelle motivation, une nouvelle raison de vivre.

En outre, il s’avère que la véritable souffrance et faiblesse de Léonard ne résiderait pas dans son handicap mais serait la conséquence intrinsèque de son état mémoriel, à savoir son incapacité à s’inscrire dans le temps, la notion du temps étant une autre thématique chère au cinéaste britannique, incapacité qui aboutit à la crise d’identité. Léonard lui-même l’admet : « On a besoin de souvenirs pour savoir qui on est. Moi comme les autres. »  En effet, nos souvenirs conditionnent notre identité et constituent l’un des fils directeurs de notre existence, car sans eux notre vie serait analogue à celle de Lenny, à savoir un enchainement d’évènements dépourvus de rapports les uns avec les autres ou bien pourvus de rapports insaisissables.

« You don’t want the truth. You make up your own truth. »

Outre ces thèmes de l’identité et du temps, Christopher Nolan parvient à poser la question de la responsabilité et de la construction de la vérité. Une fois de plus les personnages ont recours à la manipulation et le héros nolanesque apparaît quasiment tout au long du long-métrage comme victime des événements. Mais les portes de sortie pour ce dernier sont bel et bien existantes ; et le traitement que fait le film concernant la relation entre les faits amenant à la réalité et la quête de la satisfaction personnelle, permet de bien nous en rendre compte.

La richesse thématique de Memento, sa construction scénaristique et la maîtrise de sa mise en scène en font donc un film à absolument voir, mais surtout à revoir pour saisir tous les éléments de l’enquête de Memento. Une enquête qui s’avère profondément riche, puisqu’au-delà de se demander comment Lenny a déduit l’identité de John G, la question qui finit par hanter l’esprit du spectateur est bel et bien la suivante : Qui est Léonard Shelby ?

Maxence Van Brussel
Clint Eastwood, l’Impitoyable

Clint Eastwood, l’Impitoyable

Le 21 juin ressortait en version restaurée le western « Impitoyable » réalisé et interprété par Clint Eastwood. Ce film a reçu quatre oscars en 1992, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur.

« Impitoyable » se passe en 1880 et raconte l’histoire de William Munny, joué par Clint Eastwood lui-même, un ancien tueur repenti après avoir rencontré une femme, aujourd’hui décédée. William se retrouve cependant obligé de se retourner vers le crime afin de récupérer de l’argent pour ses enfants. Pour cela, William doit tuer, avec l’aide d’un ancien ami et d’un jeune, deux cow-boys qui ont scarifié une prostituée.

25 ans après la sortie du film, Clint Eastwood a 87 ans (c’était son anniversaire mercredi) et depuis ce film, le personnage Clint Eastwood, faisant aujourd’hui partie de la culture populaire, a considérablement changé, a évolué, a vieilli.

En effet, « Impitoyable » est différent de tous les films précédents de l’acteur-réalisateur. Clint Eastwood y interprète un vieil homme hanté, détruit, qui s’occupe de ses cochons et qui n’arrive plus à monter à cheval. Ça change du personnage intimidant et comique que l’on avait l’habitude de voir.

Ce changement de personnage est justement l’intérêt même du film. William Munny passe tout le film à se convaincre qu’il a changé, qu’il est devenu un type bien. Et ce qui est horrible, c’est qu’il n’y arrive pas. « Impitoyable » est une décadence où le personnage principal finit par redevenir la personne dont il veut se séparer.

Cette décadence augmente en même temps que la violence dans ce film. Les différents personnages deviennent tous plus noirs et mauvais, même Clint Eastwood finit par assumer le monstre qu’il est, lors de cette scène fantastique entre lui et Gene Hackman.

« J’ai tué des femmes et des enfants. J’ai tué tout ce qui marche ou rampe, à un moment ou à un autre. Et je suis là pour te tuer. »

La cruauté du film nous fait vivre donc un vrai décalage avec ces films précédents, qui étaient sur un ton beaucoup plus comique. Clint Eastwood ne nous offre dans « Impitoyable » que de très rares moments de poésie (ceux avec la musique, sensée représenter Claudia, la femme morte de William Munny).

Bref, le personnage Clint Eastwood a subi un tournant avec ce film, qui depuis centre ses films sur des personnages repenti, meurtri et hanté par le passé (ex : Sur la route de Madison, Mystic River, Million Dollar Baby, Gran Torino, American Sniper).

Ce changement est selon moi du au vieillissement de Clint Eastwood, qui avait déjà 62 ans lors du tournage. Il possédait le scénario depuis plusieurs années, et a attendu d’avoir plus de hier que de demain, pour aborder ce thème.

Félix D’Amade