At eternity’s gate, 75e Mostra

At eternity’s gate, 75e Mostra

Film américano-britannico-français présenté à la Mostra de Venise en 2018, réalisé par Julian Schnabel. Distribution: Willem Dafoe, Rupert Friend, Oscar Isaac, Mads Mikkelsen…

Des cyprès s’élevant vers le ciel. Des coups de pinceau vifs et résolus. De grandes plaines reflétant le soleil. Une folie intense et insaisissable. Ai-je besoin de continuer pour que vous trouviez l’objet de ce film ?

Synopsis

Nous sommes dans les années 1880. Vincent Van Gogh (Willem Dafoe) est encore un peintre méconnu et méprisé. Les bistrots parisiens refusent d’afficher ses toiles, et il ne peut subvenir à ses besoins sans l’aide de Théo, son frère. Théo est connu, respecté, et suffisamment aisé pour aider son frère financièrement. Il est marchand d’art, vit une existence « conforme », est marié. Ce n’est pas le cas de son petit frère, troublé et rejeté.

Au détour d’une rue, on entend une discussion entre Van Gogh et Gauguin (Oscar Isaac). Ce dernier lui suggère de se rendre dans le Sud de la France où il pourra s’épanouir, trouver une nouvelle lumière pour sa peinture.

Nous assistons alors au déménagement du peintre à Arles où il s’adonnera à sa passion, à l’activité nécessaire à sa survie mentale. La peinture. A la suite des impressionnistes, il va marquer le naturalisme par les célèbres paysages de la Provence.

S’enchaîne ensuite le film de sa vie. Des hôpitaux aux institutions psychiatriques, en passant par les villages, on le voit tour à tour marginalisé, repoussé, passionné, apaisé.

Avis

L’accent réside dans les émotions. La joie procurée par un champ de blé, la folie face aux écoliers du village, l’amour d’un frère ; toute une suite de sentiments d’une intensité sans pareille.

Le film est centré sur les relations fusionnelles qu’a le peintre. Avec Gauguin, on est emporté dans une spirale de cris et de larmes, de folie et d’incompréhension, de jalousie et de rejet. L’amitié est trop forte, elle lui permet d’assainir son esprit avant de conduire à la mutilation de son corps.

On se retrouve aspirés dans la vie du peintre hollandais, on le suit dans les grands moments de son existence. On le comprend ; on le trouve fou ; puis on en vient à comprendre sa folie. On admire ses œuvres. Et on le plaint. Il dit dans le film qu’il peint pour des générations qui ne sont pas encore nées. Quoi de plus vrai ? De son vivant, il ne connait que méchanceté, manque de reconnaissance, dégoût. Il n’aura jamais l’occasion de voir qu’il est devenu l’un des plus grands peintres de tous les temps, l’annonciateur de grands mouvements de peinture, que ses œuvres un temps refusées en exposition sur les murs de commerces lugubres sont désormais les éléments clés des collections permanentes du Louvre, du MOMA, des Uffizi…

On est aspiré dans la spirale. Le film nous captive. Il retrace la vie du peintre de façon intéressante et vivante. Malgré tout, il traîne en longueur, on pique du nez devant une longue scène sans dialogues. On s’ennuie devant une scène où le peintre marche, court ; lorsque la caméra se focalise sur la nature en plans trop longs. Autre point discutable, les rares prises de vue d’une caméra subjective. L’image tremble, le son s’éloigne, le champ de vision se rétrécit. On peut trouver ça troublant… ou l’apprécier.

En résumé, n’allez pas voir ce film après une longue journée de travail. Vous risqueriez de vous endormir bien vite. Il est parfait pour un week-end où vous avez le temps et l’envie. Pas de suspense au programme, mais de longues scènes, agréables car esthétiques. Pas d’action, mais un océan d’émotions.

 

Camille Daussy

Le ciné américain à la Mostra : The good, the bad and the boring

Le ciné américain à la Mostra : The good, the bad and the boring

First Man

30 août, après un court trajet de bateau depuis l’île de Venise jusqu’à celle où a lieu la Mostra, c’est à dire le Lido, nous nous dirigeons, une fois notre accréditation en poche, vers la salle Biennale, impatientes d’assister à notre première séance du festival, celle de First Man de Damien Chazelle. Au vu du réalisateur, je fondais de grands espoirs sur ce film, Damien Chazelle ayant récemment réalisé deux films aux scénarios originaux, grandioses et aux univers visuels et musicaux extrêmement riche, avec tout d’abord Whiplash, dont la fin est une véritable claque, puis La La Land, qu’on n’a plus besoin de présenter.

De ce fait, imaginez notre déception lorsque, après près de 2h, nous sortons d’un film parfaitement banal, aussi bien dans le fond que dans la forme.

Voilà le principal reproche que je fais à First Man, il est complètement moyen. Pas mauvais, mais pas bon non plus. On nous raconte une histoire que nous connaissons tous déjà, celle du premier alunissage de 1969 vu au travers des yeux de Neil Armstrong, dont on suit le parcours depuis son recrutement à la NASA jusqu’à son retour sur terre. Il est interprété par Ryan Gosling qui, comme à son habitude, nous regarde avec des yeux vitreux, sans transmettre aucune émotion au spectateur.

Les effets spéciaux des passages dans l’espace sont, par ailleurs, assez médiocres; quand on voit ce que Kubrick accomplissait il y a 50 ans de cela, avant même le véritable alunissage, on se dit que Damien, qui nous a habitués à une certaine rigueur artistique, aurait vraiment pu mieux faire.

Je ne regrette pas d’avoir vu First Man, et ne considère pas non plus m’être ennuyée, mais il ne vaut certainement pas le prix d’une place de ciné.

Vox Lux

Tout commence par un événement bien trop commun aux Etats-Unis, le tout narré par la douce voix de Willem Dafoe, un shooting dans un lycée. Survivante de cet attentat, Céleste, jouée dans un premier temps par Raffey Cassidy puis dans la seconde partie par Natalie Portman, touche l’Amérique entière en chantant aux funérailles de ses camarades. Jude Law va alors la prendre sous son aile afin de la transformer en véritable pop star. Ellipse, nous retrouvons Céleste sous les traits de Natalie, mère célibataire et cette fois-ci à la recherche d’un come-back.

Les 20 premières minutes du film m’ont données beaucoup d’espoir, j’ai même cru qu’il pourrait s’agir de mon long-métrage préféré à Venise, mais finalement il ne fait qu’effleurer les thèmes qu’il aborde, sans oser s’y attaquer véritablement.

On pense qu’il va nous emmener dans les dessous du show-business, mais finalement le côté critique, que j’ai pensé percevoir au début, disparaît, tandis que la deuxième partie tombe à plat. Natalie Portman est très caricaturale, avec un accent insupportable qui n’était pas présent dans l’actrice précédente. Par ailleurs, trop d’importance est accordée à la bande originale, probablement dû au fait qu’elle a été composée par SIA.

Je ne me suis pas ennuyée durant la séance, mais le dénouement nous laisse sur notre faim, et on a donc beaucoup de potentiel pour un résultat finalement assez moyen.

Charlie says

Il s’agit probablement d’un de mes films préférés de la sélection. En grande partie parce que nous avons pu assister à l’avant première, assises juste à côté de l’équipe du film, et notamment des acteurs principaux, Hannah Murray (Gilly dans Game of Thrones) et Matt Smith (Doctor Who et The Crown).

Charlie Says nous dépeint la secte de Charlie Manson au travers des yeux de Leslie, une de ses protégés, emprisonnée au début du film. Nous assistons au travers de flash-back à son arrivée dans la secte, et la descente aux enfer qui s’en suit jusqu’à son arrestation.

Le film parvient à équilibrer compréhension et culpabilité. Nous assistons au brain-washing de Leslie, nous voyons comment Charlie est rentré sans sa tête, et dans la tête des autres jeunes du groupe. Mais le film n’excuse pas pour autant les actes des personnages, il ne s’agit pas de déresponsabiliser les adaptes de Charlie, mais avant tout de comprendre l’origine de la violence. Pleinement plongées dans leur monde, chaque scène du film nous glace le sang, d’autant plus lorsqu’on se remémore que ces faits sont réels. Charlie says est donc un véritable rappel du fait que, parfois, l’horreur de la réalité dépasse celle de la fiction.

Suspiria

Si comme moi vous avez vu et détesté Mother!, évitez ce film à tout prix.

Énième remake hollywoodien d’un classique qui n’avait en aucun cas besoin d’être refait, Suspiria est, au même titre que First Man, un film qui m’a déçu de la part de son réalisateur, Luca Guadagnino.

Nous avons quitté le village d’Italie charmant de Call me by your name pour un Berlin en pleine guerre froide, froid et anxiogène. Tout est véritablement fait dans l’intention de mettre mal à l’aise le spectateur, mais cette intentionnalité est si évidente qu’elle en devient maladroite.
A mes yeux, un bon film fantastique d’horreur doit jouer sur la limite entre folie et réalité. La partie la plus saisissante de ce genre est cette montée en puissance qui nous glace, nous plonge dans l’univers, joue avec nos sens et sur ce qui est vrai ou faux. Suspiria diverge complètement de cette direction, et choisit d’entrée de jeu de nous révéler son mystère, avec une scène d’une violence assez gratuite, et complètement répugnante.

Dakota Johnson, le personnage principal, ne s’est décidément pas améliorée depuis son incroyable performance dans 50 nuances de Grey, sa principale caractéristique étant restée la même, de prendre des airs de vierge effarouchée en soupirant toutes les 30 secondes (Suspiria, vous saisissez la subtilité?).

L’esthétique elle-même du film, qui “s’inspire” d’un style 80s, est hideuse. C’est tout simplement laid. Seules les chorégraphies de danse valent la peine d’être vues.

Et la fin… En plus d’être prévisible, le dénouement est un gribouilli sans nom, les effets sont mauvais, et même si l’intention était qu’ils le soient, le rendu est abject.

Le seul point positif que je vois d’avoir passée 2h32 de ma vie sur cette chose, c’est que je peux avertir toutes celles et ceux qui m’entourent: Fuyez Suspiria!

Anne-Sophie Kontopoulos

Doubles vies, Mostra 2018

Doubles vies, Mostra 2018

Commençons par un peu de formalité, Doubles Vies est un film français de Olivier Assayas, mettant en scène de grands noms du cinéma francophone comme Juliette Binoche, Guillaume Canet, ou encore Vincent Macaigne. Présenté en sélection officielle à la 75eme édition de la Mostra vénitienne, Doubles Vies a été nominé pour le lion d’or et le prix spécial du jury (deux prix prestigieux du monde cinématographique). L’ACD ayant eu la chance de participer à ce grand festival, il n’est que justice de partager nos impressions sur ce film qui sort au cinéma le 16 janvier 2019.

C’est dans une salle de 1400 places, toutes occupées, que nous avons assisté à 110 minutes d’un film que je qualifierais de complet (terme que j’expliquerai par la suite). En effet, Doubles vies parle de personnages travaillant principalement dans le monde de l’édition (éditeur, auteur, responsable numérique, etc) qui se questionnent sur l’évolution du livre dans la société actuelle. En parallèle, chacun des couples du film se fragilise à coup de liaison et de dissimulation, d’où le nom « Doubles Vies ». D’ailleurs, vous remarquerez que je n’utilise pas le mot « tromperie » ; à mes yeux une tromperie insinue de la méchanceté sournoise, méchanceté qui n’apparait pas ici. Du point de vue des personnages, ces liaisons existent seulement pour pimenter une existence dans laquelle ils se sentent perdus, et d’un point de vue du spectateur, elles sont là pour accompagner les réflexions des protagonistes et nous aider à mieux les comprendre.

Ce sont ces deux aspects du film qui  de mon point de vue le rendent complet. Si le spectateur est un tant soit peu intéressé par la littérature et les livres, les problématiques abordées dans cette oeuvre sont très actuelles. D’un autre côté, on peut très bien se laisser aller aux vies des personnages qui sont drôles et un minimum intrigantes. Ce film est distrayant, léger et ne tombe pas dans le cliché. Exemple tout bête : le film aborde pendant environ 45 secondes la bisexualité d’un des personnage, et ce passage n’est ni gratuit ni caractérisant, il est juste là pour dépeindre un peu plus la personne concernée comme on parlerait d’un plat préféré. Doubles Vies parle de sexualité avec totale indifférence, ce que je trouve être très appréciable et un vent de fraîcheur. Un seul point négatif serait le jeu des acteurs qui manque parfois de naturel (certes Guillaume Canet joue un éditeur, mais personne ne dit « en effet, cela ne sert donc à rien » dans une conversation décontractée). Ceci dit, cela reste occasionnel et ne nous sort absolument pas du film.

Finalement, Doubles Vies d’Olivier Assayas est plaisant et intéressant, et il arrive à faire filer un peu moins de 2h de film. C’est un film qui n’est ni une comédie pittoresque à la Bienvenue chez les Ch’tis, ni un film d’auteur larmoyant et ennuyeux, il a donc le mérite de défier le cliché du cinéma français.

 

Liora Taieb

Dans la sélection officielle de la Mostra 2018…

Dans la sélection officielle de la Mostra 2018…

Acusada

Acusada, film argentin réalisé par Gonzalo Tobal, raconte l’histoire de Dolores (Lali Esposito), une jeune étudiante accusée du meurtre de sa meilleure amie. Le film retrace, deux ans après le drame, le déchaînement médiatique et le procès auxquels est confrontée Dolores.

Au delà des acteurs impeccables, d’une mise en scène soignée et d’une maîtrise de la construction de la tension dont fait preuve le film, ce qui est particulièrement intéressant est que ce dernier est très actuel et juste au niveau de son propos.

Avec le mouvement « me too », « balance ton porc » et les accusations à tord et travers dont font preuve bon nombre d’acteurs du show business, la notion de présomption d’innocence est quelque peu mise à mal ces derniers temps. Dolores dans le film est accusée d’emblée, sur la base de preuves circonstancielles, car c’est l’accusée « idéale » au yeux du procureur.

Or cette accusation a pour conséquences de l’isoler, en faire la paria de sa ville, fragiliser sa famille et en rendre une victime des media; sans parler du coût financier d’un procès aussi long.

VOUS ENTREZ DANS LA ZONE DE SPOIL

Dolores est finalement innocentée mais a été brisée par ce procès. Mise à part sa famille et quelques proches, tous les protagonistes du film sont persuadés de la culpabilité de la jeune femme et la présomption d’innocence est vite oubliée. Sa vie est a été ruinée, et ce même en étant innocentée par la justice.

Le film a l’intelligence de laisser le doute planer sur sa culpabilité jusqu’à la toute fin. On se demande en effet tout du long, grâce à des flash backs et des images presque subliminales, si la jeune femme est vraiment innocente comme elle le prétend. Ca aurait d’ailleurs été un plot twist intéressant de la voir avouer sa culpabilité à sa famille, après s’être battue comme elle l’a fait; mais le réalisateur a pris comme angle la destruction que peut amener l’acharnement médiatique lorsqu’on est accusé de quelque chose de si grave.

Le film rappelle d’ailleurs le Gone Girl de Fincher (2014) pour son traitement de l’opinion publique et la manière dont elle est représentée dans les médias. On voit avant tout que l’opinion publique et les médias sont entrelacés et se façonnent l’un et l’autre, laissant de côté l’objectivité et la rationalité.

The Nightingale

Nommé pour le meilleur film dans la sélection officielle, le film a quand même écopé de quelques récompenses : le Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir Baykali Ganambarr et  le Prix spécial du jury pour sa réalisatrice, Jennifer Kent (Mister Badabook).

Non content d’être le seul film australien de la sélection, The Nightingale est également le seul film réalisé par une femme.

On suit l’histoire de Clare (Aisling Franciosi), une prisonnière irlandaise au service d’un officier britannique, Hawkins (Sam Claflin) en Tasmanie, sous occupation anglaise en 1825. Soumises à des actes d’une barbarie inouïe contre elle et sa famille, elle décide de parcourir la Tasmanie acompagnée de Billy (Bavkali Ganambarr), un autochtone, pour retrouver Hawkins et se venger.

Le génocide dont ont été victimes les aborigènes de Tasmanie est un sujet un peu tabou et très méconnu, donc a fortiori très peu évoqué au cinéma.

A l’arrivée des britanniques en Tasmanie en 1803 on comptait 10 000 aborigènes, ils ne sont plus que 300 en 1833. A ce jour, ils ont été totalement éradiqués.

Le film fait preuve d’une violence extrêmement crue et dure. Nous avons été marquée par la violence générale des films qu’on a pu voir à Venise cette année, mais celui reste le plus extrême de tous. Rien n’est épargné aux yeux du spectateurs : meurtre d’enfants, de bébés, viols à répétition; et parfois tout cela en même temps.

Ces actes sont représentés tellement frontalement qu’on se sent directement touchés par eux. On est mal à l’aise, on a la nausée et on se met à avoir une haine viscérale pour les bourreaux qui les perpétuent. Cela rend la quête de Clare, sa vengeance et sa hargne totalement justifiées et compréhensibles. On a envie de voir ces britanniques mourir, souffrir et être mis face à leur exactions; même si rien de tout ça n’arriverait à la cheville de ce dont ils sont coupables.
Les deux protagonistes, Clare et Billy, n’ont plus rien à perdre. Clare, loin de son pays d’origine (l’Irlande) a vu toute sa famille mourir devant elle et Billy voit tous ses semblables se faire éradiquer. Ils ont déjà tout perdu. Le seul échappatoire qu’il leur reste : la mort.

 

Mathilde Labouyrie

La Quietud ou ce qu’il se passe en famille…

La Quietud ou ce qu’il se passe en famille…

Avec le cinéma argentin et particulièrement celui de Pablo Trapero, on est rarement déçu. Il avait déjà prouvé son talent pour les drames familiaux dans El Clan (2016), il revient cette année avec La Quietud qu’on a vu pour vous à la Mostra. Décryptage.


C’est dans un immense domaine familial: « la Quiétude », que se déroulent les événements qui mèneront ironiquement, à la plupart des problèmes des protagonistes. Eugenia, interprétée impeccablement par Bérénice Béjo rentre au pays pour visiter son père mourant. Elle retrouve donc sa mère (interprétée par Graciela Borges) mais surtout sa sœur Mia (Martina Gusman) après des années de séparation. Alors que celles-ci étaient manifestement fusionnelles tout au long de leur jeunesse, le spectateur est très vite plongé dans des retrouvailles chargées de secrets, drames et conditions que sous-tend l’existence de toute famille.

Au fil de dialogues caustiques, le film se défait en donnant indice par indice les clés pour comprendre à la fois le coeur des querelles sororales et parentales mais aussi l’intrigue politique en toile de fond. En effet Trapero a décidé de peindre une famille dont le père trempait dans les magouilles politico-financières de la dictature argentine comme prétexte pour revenir sur le trauma d’un pays entier. La psychanalyse freudienne qu’il impose à ses personnages, en commençant par les relations complexes qui unissent deux filles et leur mère, lui permettra de conclure son polar. Et ça marche très bien malgré une fin plus ou moins bâclée, on vous laissera juge là-dessus, no spoil.


Quoi qu’il en soit, chaque personnage vient avec un énorme bagage émotionnel et satisfait la catharsis du spectateur qui se retrouve dans les non-dits familiaux qui pèsent sur eux. Les jeux de caméra qui insistent beaucoup sur le hors-champ, tiennent en haleine et créent une pression psychologique qui participe au suspens du film. Au contraire, certains plans plus contemplatifs permettent d’apprécier le calme de la campagne argentine rendant le film d’autant plus troublant.

Pour ce qui est de la relation entre Eugenia et Mia, on pense à l’hainamoration dont parle Lacan (1999). La plus jeune des deux (Mia) admire l’autre et la déteste en même temps pour tout ce qu’elle a et représente : Eugenia s’est émancipé du joug de la mère, vit à Paris avec l’homme qu’elle aime (Vincent aka Edgar Ramirez), ils cherchent à avoir un enfant… Le seul homme dans la vie de Mia est son père et le film s’attache à défaire cet œdipe en associant le mourant aux exactions de la dictature militaire. Une fois le mythe brisé, Mia ne vivra plus que pour Eugenia et c’est peut-être ce qui rend la fin du film assez frustrante. Trapero fait le choix de laisser la relation sororale incestueuse se poursuivre dans l’imaginaire du spectateur. Il ne les sépare pas à la fin et nous laisse supposer un happy-ending. Contrairement à Ingmar Bergman qui dans Le Silence (1963) laisse sous-entendre l’amour incestueux aussi, bien sûr, mais privilégie le réalisme et les sépare dans une violence renfermée. Le sujet est inépuisable et reste manifestement un exercice complexe, on ne lui en voudra pas trop d’avoir essayé.

Vous l’aurez compris, c’est surtout les liens inter-familiaux incarnés comme jamais qui tiennent le film. Il repose donc réellement entre les mains des trois actrices principales. Les acteurs hommes viennent en personnages secondaires, en soutien et le font parfaitement. Mais c’est la force de la mère et des jeunes femmes qui perce l’écran. Cette impression est renforcée par la place souvent accessoire des hommes dans le film à la fois dans l’histoire et dans les plans où ils sont spatialement isolés: l’ami de longue date de la famille (Esteban aka Joaquin Furriel) n’est qu’un objet sexuel pour Eugenia; l’amour triangulaire entre Vincent, Eugenia et Mia n’est qu’un prétexte pour les deux sœurs d’être ensembles et de partager encore davantage; le père est réduit par la mère… Bref on peut dire que Trapero prend la revanche des femmes après des années de dictature où celles-ci ne pouvaient vivre qu’à travers le père, le frère, l’époux. La première étape vers la rédemption étant l’assomption, Trapero en prend acte via La Quietud : il réconcilie l’Argentine après en avoir expié le passé. Challenge ambitieux mais réussi.

Joséphine Duvignacq

The Sisters Brothers – Jacques Audiard, 2018

The Sisters Brothers – Jacques Audiard, 2018

1851, Oregon. Un grand tableau nocturne, avec des aplats de bleu nuit et noir. Puis des éclats oranges. Des coups de feu retentissent au loin dans la nuit, une grange prend feu. Deux hommes apparaissent. Ce sont les frères Sisters. Charlie (Joaquin Phoenix) et Eli (John C.Reilly), des tueurs à gages sans foi ni loi terminant le travail qui leur a été donné sans grande difficulté ni remords. Charlie est né pour tuer. Eli, lui, se pose plus de questions. Un cheval en feu sort de la grange au galop. Seul le visage d’Eli s’assombrit devant cette vision d’horreur. Il est le sensible, celui pour qui la question d’une vie de famille se pose, même pour un homme de sa profession.

Peu de musique, pas de gros plan, le ton est posé, Jacques Audiard (Dheepan, De rouille et d’os, Un prophète) mettra en scène un western crépusculaire, dans un Ouest Américain hostile et régi par la violence.

Deux frères, entre brutalité et tendresse

Les deux frères, de par leur profession et le monde dans lequel ils vivent, sont des hommes violents. S’ils ont bâti leur réputation sur leur collaboration, les deux mercenaires affichent des tempéraments radicalement opposés. L’un obéit aux ordres du Commodore, l’autre à l’attrait de la violence même. L’un parle d’avenir, l’autre de femmes faciles et d’alcool.

Leur mission est de trouver Warm (Riz Ahmed), un chercheur d’or qui aurait mis au point une formule chimique permettant de trouver cette pierre plus facilement. Il est accompagné d’un élégant et lettré détective, Morris (Jake Gyllenhaal). C’est l’autre duo au bout de la route.

A la différence des westerns où les dialogues se font par des jeux de regards, celui de Jacques Audiard est très bavard. C’est durant leur périple que les deux frères vont discuter de leurs objectifs, de leur passé, de leur vision de l’avenir. A travers ces dialogues, les deux tueurs se livrent.

On découvre un Eli aspirant à une vie meilleure exprimée lors de scènes touchantes et humaines, à contrario de leur univers hostile, lorsqu’il découvre les joies de la brosse à dents et du dentifrice ou de la chasse d’eau. Eli est le frère plus sensible et robuste, se sentant déconsidéré par son frère et qui va, au cours de leur mission, prendre en galon pour à la fin le sauver.

Charlie connaît une évolution plus lente et devra passer par un changement physique radical pour que s’opère une prise de conscience. Chef autoproclamé de leur duo, mercenaire à la gâchette facile, le monde de Charlie s’écroule lorsque l’horreur atteint son paroxysme.

On découvre que ces deux frères souffrent du manque d’une figure paternel protectrice, et qu’ils n’ont connu que la violence de ce dernier.

Les deux frères apparaissent alors comme deux hommes voulant échapper à ce monde cruel.

Une aventure riche

Le film, composé par ces deux duos, met en scène peu de personnages secondaires. Mais les rares présents enrichissent le film en le rendant plus humain. Ces seconds rôles, éphémères mais nullement sans importance, sont forts et riches, que ce soit la prostituée émotive qui refuse de coucher avec Eli le trouvant trop sensible, ou bien la patronne du saloon transgenre qui refuse de céder devant les Sisters (les deux seules personnages féminins du film). Ces personnages habillent le film, le rendant plus intimiste de par leur caractère sensible.

Le choix d’Audiard de ne pas faire de longues chevauchées spectaculaires au coeur du Grand Canyon pour privilégier les petits coins de nature, où les protagonistes se retrouvent au coin du feu, de faire de ces deux tueurs des sentimentaux qui se posent des questions sur leur avenir, permet de créer un film riche à plusieurs facettes où la quête de l’or n’est pas le seul intérêt.

Le film se termine sur un rideau bougeant avec la brise. Il montre la paix, une paix profonde et aussi forte que la violence.

Portrait de l’Amérique

Avec ce quatuor, Audiard peint un portrait de l’Amérique passée et actuelle. Une Amérique où ses habitants sont des enfants qui n’ont que faire des conséquences de leurs actes, où un chercheur d’or tente de se sauver en persuadant un détective sur la possibilité d’un monde meilleur, d’une démocratie. Mais une Amérique dans laquelle cette même personne va tomber dans les notions de production de masse propre au capitalisme sauvage : polluer pour s’enrichir.

Une Amérique où tout est question de repousser les limites, d’avoir les meilleurs techniques, même si cela signifie mourir et laisser des impacts irréversibles sur l’environnement. Le plan sur les cadavres des poissons en dit long sur le manque de réflexion à long terme des chercheurs d’or.

Avec Les frères Sisters, Jacques Audiard réalise un excellent western mais aussi un film riche et intime, où la violence du monde décrit va amener une quête sur la rédemption, tout cela sublimé et apaisé par la splendide musique d’Alexandre Desplat.

 

Adèle Dupuy

Regards croisés sur le trafic de drogue français – Frères ennemis, L’EnKas

Regards croisés sur le trafic de drogue français – Frères ennemis, L’EnKas

Parmi les quatre films français présentés en compétition à la 75e Mostra de Venise, deux d’entre eux dépeignent les portraits de Français vivant dans des cités HLM construites spécialement pour isoler ces classes sociales inférieures où règnent violences, trafic et non perspective d’avenir. Ce ratio de 2/4 montre qu’à défaut de l’intérêt des pouvoirs publics envers ces laissés pour contre, les cinéastes tentent de nous offrir une vision réaliste de ces milieux à travers deux drames l’un policier, l’autre social, Frères ennemis et L’EnKas.

Frères ennemis de David Oelhoffen – compétition officielle

Frères ennemis raconte l’histoire de Manuel, Imrane et Driss, trois amis d’enfance ayant grandi dans la même cité et devenus rivaux aujourd’hui, Manuel et Imrane étant à la tête de divers trafics de drogue et Driss un policier travaillant désormais aux Stups. A la suite d’une affaire qui tourne mal, Imrane est abattu en pleine rue, Manuel va donc tenter de se venger en retrouvant les assassins tout en essayant de sauver sa propre vie avec l’aide de Driss qui lui tente de résoudre cette affaire. Malgré un synopsis franchement peu attractif annonçant une trame déjà vue et des clichés à foison, ce thriller policier réussit à garder un suspense haletant jusqu’à la dernière scène filmant ce milieu de manière esthétique et réaliste.

Au-delà de l’intrigue policière, David Oelhoffen nous donne une vision malheureusement peu ambitieuse de ces classes sociales inférieures qui peinent à s’en sortir. On y voit des trafiquants de drogues pères de famille modèles tentant de subvenir aux besoins de leur famille de la seule manière qu’ils puissent, un fils d’immigrés magrébins tentant tant bien que mal de s’affranchir de son fardeau social en devenant policier et deux femmes dévouées et impuissantes peu présentes à l’écran. On peut en effet déplorer l’absence relative de femme et leurs simples rôles de femmes amoureuses fermant les yeux sur les trafics des pères de leurs enfants car impuissantes face à cette situation qui semblait inévitable par avance. Le seul espoir potentiel de ce film est le personnage de Driss qui a réussi à choisir une autre voie et pourtant il est rejeté par sa famille et ses amis qui le voient comme un traître. Du coté de ses collègues, ils ne le prennent pas non plus au sérieux, sa place se réduirait aux stups car c’est le seul endroit où « sa tête » pourrait être utile. Il est donc tiraillé entre ces deux milieux avec l’envie de s’émanciper et pourtant une impossibilité d’y arriver totalement. Cependant ce tiraillement et le problème des préjugés racistes et du mépris de classe aurait pu être plus poussé, le réalisateur ne fait que l’effleurer du bout de sa caméra.

En dépit de cette profondeur sociale décevante, Frères ennemies n’en reste pas moins un bon film policier doté d’une belle réalisation et mené par de bons acteurs (Reda Kateb et Matthias Schoenaert) qui aurait sûrement eu davantage sa place dans une sélection parallèle que dans la compétition officielle.

L’EnKas de Sarah Marx – sélection Orizzonti

L’EnKas est le premier long métrage de Sarah Marx, jeune réalisatrice française qu’il est plaisant de retrouver en sélection Orizzonti parmi les 5 films sur 18 réalisés par des femmes. Même si la sélection Orizzonti est légèrement plus paritaire que la compétition officielle qui ne recensait qu’1 film sur 20 réalisé par une femme, on ne peut absolument pas parler de parité et ces chiffres sont très significatifs de la faible place des femmes dans le cinéma d’aujourd’hui même si cette situation est sur la voie de l’amélioration et qu’on espère un jour arriver à une égalité totale.

L’EnKas raconte l’histoire d’Ulysse un jeune d’une vingtaine d’année vivant en banlieue avec une mère dépressive et sortant tout juste de prison pour trafic de drogue. A peine sorti, il n’a pas d’autres moyens pour s’en sortir et aider sa mère que de se lancer dans le nouveau business de son ami David : un trafic de kétamine dans les festivals masqué derrière la vente de boissons et nourriture de leur foodtruck l’Enkas. Même si au début tout semble se passer comme prévu, l’affaire va vite prendre un mauvais tournant et aboutir sur une prise de conscience de la part de David qu’il faudrait peut-être envisager d’autres perspectives d’avenir, cependant Ulysse, lui, reste persuadé que c’est la solution la plus facile pour gagner l’argent dont il a besoin.

Ce premier film est brillamment porté par la performance de Sandor Funtek, son regard intense, son jeu à la fois tendre et violent apporte au film cadence et émotion. Sarah Marx nous offre une vision réaliste et juste de ce milieu caractérisé par des vies précaires, des situations familiales compliquées et cette même idée de fatalité qui s’abat sur ces gens et font de leurs vies des tragédies permanentes. La relation mère-fils entre Sandor Funtek et Sandrine Bonnaire aurait mérité davantage d’importance et de profondeur mais le film reste rythmé et sensible, on ne tombe ni dans le pathos ni dans les clichés, on peut dire que c’est un premier film réussi.

Ces deux films vus à la suite l’un de l’autre pourraient être envisagés comme une continuité. En effet, les personnages de Frères ennemis pourraient très bien être ceux de L’Enkas quinze ans plus tard. L’idée de fatalité présente dans ces deux films se prolonge de l’un à l’autre et accentue le pessimisme lié aux possibilités de changement de ces milieux enclavés.

Laura Balaven

Loving Pablo : Portrait raté d’un Escobar industrialisé

Loving Pablo : Portrait raté d’un Escobar industrialisé

On en viendrait presque à regretter les VF. Lors de la 74ème édition de la Mostra Internationale de Venise, nous avons eu la chance, ou plutôt la malchance de visionner Loving Pablo, film hors compétition réalisé par Fernando León de Araona. À l’affiche, un Javier Bardem en baron de la drogue (Pablo Escobar), et Penélope Cruz, en journaliste colombienne (Virginia Vallejo)  éprise du « bandito ».

Le film débute à peine qu’il y a un problème : Pablo Escobar parle anglais. Parce qu’il s’adresse à des interlocuteurs anglophones ?  Non, le plus célèbre des « villano » sud-américain discute avec sa famille, s’adresse au peuple colombien, s’exprime devant une assemblée à Bogota, le tout dans la langue de Shakespeare. Et c’est très dérangeant : Pablo Escobar est colombien et n’a aucune raison de ne pas parler espagnol, d’autant plus que Javier Bardem, Penélope Cruz et la plupart des acteurs du film sont hispaniques. On se retrouve donc avec des dialogues anglais ridicules avec des intonations hispaniques ici et là. Oui, car même le choix de la langue n’est pas totalement assumé. En effet, les protagonistes s’énervent et se parjurent en espagnol.  On assiste donc à des scènes de type « Hijo de puta, I’m gonna kill you ». Pathétique. Si Pablo Escobar n’eût de cesse de revendiquer son authenticité, celui interprété par Bardem n’a rien de tel. En bref, si vous recherchez une pure ambiance de cartel colombien, Loving Pablo vous décevra. Et qu’on se le dise, « money or lead », ça a quand même moins de gueule que « Plata o plomo ».

On se dit alors que le film sera rattrapé, compensé par un scénario original, ou par la découverte d’une facette encore méconnue de Pablo Escobar. Rien de tel. Il ne s’agit que d’un énième biopic de l’anti-héros colombien. Oui, énième, dont le plus récent, et sûrement le plus connu, a fait apparition en août 2015 sur nos écrans. Car assister à un film sur Escobar, nous mène inévitablement à une comparaison avec la série télévisée Narcos, diffusée sur Netflix et vue par des milliers de téléspectateurs. Mais bien au-delà d’un simple biopic, Narcos est un drame, un véritable thriller glaçant qui rend compte du monstre fascinant, parfois même attachant, que l’on nomme Pablo. Loving Pablo nous offre tout le contraire. Les enjeux politiques y sont bafoués, sacrifiés, bâclés. Car Pablo Emilio Esocbar Gaviria n’était pas uniquement leader d’une organisation lucrative criminelle et impitoyable : il était prétendant au plus haut poste de son pays, celui de président de la République de Colombie.

  L’œuvre de León de Araona ne nous rapproche même pas de la vérité politique de ce personnage controversé : au contraire elle nous en éloigne. Les événements les plus déterminants de la vendetta d’Escobar sont rétrogradés au rang de vulgaires détails, l’exemple le plus frappant restant l’attentat du 27 novembre 1989 du vol 203 Avianca destiné à tuer le candidat à l’élection présidentielle de 1990, César Gaviria, dont la scène est d’une incompréhension et d’un irréalisme total. On passe l’épisode du discours d’Escobar devant l’Assemblée colombienne, ou les négociations des traités d’extradition avec le gouvernement américain, tant ces épisodes sont maladroitement traités dans le film.

Côté romance, si le début du film offre de belles promesses sur la relation dangereuse et sensuelle que mènent Escobar et Virginia Vallejo, une fois encore notre enthousiasme est de courte durée. La relation excitante entre les deux protagonistes est rapidement mise de côté pour laisser place au désordre cinématographique et historique. Finalement, on ne s’attache ni à elle, ni à lui, ni à eux. Car le problème du film est bien là : nous n’avons pas le temps de comprendre, pas le temps de ressentir quelconque émotion. Nous sommes en permanence pris de vitesse par des scènes imprécises qui nous éloignent de la vérité. L’émotion, la rage et la stupeur vacillent dans ce film comme un pendule déréglé, que l’on finit par abandonner.

 

Si nous devions finir sur une bonne note, ce serait la performance de Javier Bardem. L’acteur espagnol n’a rien à envier aux Escobar interprété par Wagner Moura dans Narco ou par Andrés Parra dans El Patron del mal. Présent également pour la première de Mother !, Bardem aura parfaitement rempli sa tâche dans un costume qui lui convient à merveille. C’est à peu près tout ce qu’il y a à retenir. La projection dépeint un portrait maladroit de Pablo Escobar, de son avènement à sa traque, de sa romance à sa déchéance. Loving Pablo est un biopic souhaitant définitivement plaire à tout le monde,  au risque de ne plaire à personne.

A.Berkovich

Bilan de l’arrivée de Netflix à la Mostra

Bilan de l’arrivée de Netflix à la Mostra

Après avoir fait parler de lui sur la Croisette en mai lors du festival de Cannes, le géant de la VOD Netflix est revenu en septembre pour la 74ème édition de la Mostra. Ce sont 2 films hors compétition qui ont été présentés : Our Souls at Night où l’on retrouve Jane Fonda et Robert Redford, Cuba and the Cameraman, documentaire suivant les venues du journaliste John Alpert en terres cubaines de 1972 à 2016 ; ainsi que Suburra, première série italienne produite par Netflix. Verdict :

Our Souls at Night (3/5)

Dans un petit quartier du Colorado, Louis Waters, interprété par Robert Redford, vit seul. Veuf et adepte d’une certaine routine quotidienne marquée par les visionnages télévisés et la résolution de rébus, ce dernier fait face avec surprise à sa voisine, Addie Moore, qui lui rend visite un soir de la semaine. Veuve également, et seule tout comme Louis, leurs enfants respectifs étant loin de leurs foyers, cette dernière lui propose de venir dormir chez elle. Cette proposition surprenante mais forte de sincérité viserait alors à un but simple : parler, échanger entre voisins qui se méconnaissent, et qui ne se sont jamais vraiment côtoyés. En soi, tout simplement passer du temps ensemble.

Cette adaptation de la nouvelle The Fault in Our stars doit bien évidemment sa réussite à son duo. 50 après leur dernière apparition commune dans The Chase, Jane Fonda et Robert Redford livrent chacun une performance convaincante, avec une alchimie qui se fait bien ressentir. Certains dialogues ou situations rencontrées par les protagonistes, notamment lorsqu’ils confessent chacun leur tour à l’autre leurs erreurs et aspirations passées, demeurent très classiques mais restent justes. La prestation du jeune Iain Armitage est à mettre en avant, car c’est véritablement à partir du moment où le jeune Jamie, petit-fils de Addie, rentre dans l’intrigue, que le film est le plus touchant.

Un film loin d’être renversant, mais qui se laisse finalement regarder sans passer un mauvais moment.

Suburra (2,5/5)

Première série italienne produite par Netflix, Subbura se présente comme un prequel en 10 épisodes du film du même nom sorti en décembre 2015, et adapté du roman éponyme. La Mostra proposait le visionnage des deux premiers épisodes, qui nous dressent le portrait de la ville de Rome où Vatican, parlement et mafia sont impliqués dans une intrigue dans laquelle violence et criminalité sont reines.

Rappelant par beaucoup d’aspects la série Marseille, notamment dans son traitement des relations entre politiciens et mafia locale, les épisodes pilotes ne parviennent malheureusement pas à donner envie d’aller plus loin.

Très certainement pensée pour un public averti et connaisseur du film d’origine, Subbura dresse un portrait sulfureux de la ville de Rome par la beauté de certains de ses plans et une BO correcte, sans réussir à nous faire soucier du sort de ses protagonistes. Beaucoup sont malheureusement trop caricaturaux dans leur représentation, et l’union naissante entre un jeune étudiant amateur des trafics de stupéfiants, le fils d’un restaurateur voué au « Parrain » de la ville, et un enfant des quartiers malfamés, apparaît à la fois précipitée et peu crédible.

Le montage des épisodes consistant à les faire débuter par leur fin peut sembler original, mais fait en réalité plus office d’artifice de réalisation que d’une mise en scène choisie pour sa pertinence scénaristique.

On ne pourrait donc qualifier cette série de décevante lorsque l’attente est inexistante chez le spectateur, mais on peut sans difficulté affirmer qu’elle ne parvient pas à susciter son intérêt.

Cuba and the Cameraman (4,5/5)

Cuba and the Cameraman fait très certainement parti des excellentes surprises de la Mostra 2017.

Netflix marque un grand coup en s’arrogeant le reporter Jon Alpert, multiple vainqueur aux Emmy Award, en tant que réalisateur. Le film est en effet basé sur des rushs de téléphone portable, caméra, ipod du reporter américain de 1972 à 2016.

On comprend très rapidement la fascination qu’exerce Castro chez Alpert avec les séquences d’entretien entre le journaliste et le « comandante » lors de sa venue aux Etats-Unis dans les années 1970. Ce portrait intimiste nous confirme l’idée que l’on peut se faire du leader de la révolution de 1959 : Charismatique, sûr de lui, taquin et décidé.

Mais le fil conducteur du documentaire n’est pas le Chef d’Etat, mais bel et bien Cuba, et la situation de ses habitants de 1972, date à laquelle la révolution socialiste semble avoir amorcée une marche triomphante, jusqu’à 2016, date du décès de Fidel Castro.

Les allers-retours d’Alpert à la Havane sont donc multiples, et le regard qu’il porte vis-à-vis de l’île est tellement intéressé que l’on oublierait presque qu’il est américain. La dimension politique et l’anti-castrisme sont totalement mis de côté pour laisser place à un témoignage factuel et humain tout au long des 113 minutes.

De prime abord, on peut penser que l’on risque de se lasser de la formule proposée, consistant à retrouver des individus cubains de catégories sociales différentes sur un temps aussi long. Mais le pari est réussi, dans la mesure où Alpert parvient à chaque voyage à retrouver les mêmes personnes rencontrées lors de son périple précédent. On saisit alors concrètement l’évolution de leur situation respective, tout en constatant les mutations plus ou moins vertigineuses du pays dirigé par Fidel Castro. L’attachement au sort des cubains, véritables amis d’Alpert, est total, en particulier à celui d’un groupe de 3 agriculteurs, qui, du haut de leurs 80 ans, ont toujours battu le reporter américain au bras de fer !

En outre, on saisit mieux le désastre socio-économique qu’a constitué la chute du mur pour la population cubaine : Après avoir nagé en pleine euphorie communiste pendant près de 20 ans, après la fin des subventions soviétiques et des échanges avec les anciens pays du bloc qui constituaient 95% de leur commerce extérieur, la population a dû subir pendant longtemps la misère, sans que le gouvernement ne leur propose de véritables perspectives de sortie, le tout sans avoir droit à une quelconque critique du régime. Les premières impulsions du régime castriste sont dans un premier temps une réussite (école pour tous et gratuité des soins) avant que le gouvernement cesse de se consacrer à l’entretien de ces sphères : Ainsi en 2000, la majorité des outils du bloc opératoire date des années 1950… Le virage touristique des années 2000 est également abordé tout comme le rapprochement des administrations cubaines et étasuniennes dans les années 2010, ainsi que les conséquences sociales que cela engendre dans la vie de la population.

Cette retranscription des traversées des citoyens cubains au sein d’une nation ayant connu un parcours en véritables dents de scie est une réussite totale. Ce documentaire est donc à voir, non seulement pour enrichir sa culture historique, mais aussi du fait qu’il offre la possibilité de faire de magnifiques rencontres humaines sur une durée avoisinant les deux heures.

Maxence Van Brussel