[Classique] Le Lauréat, de Mike Nichols

[Classique] Le Lauréat, de Mike Nichols

Attention : Spoilers ! 

Le Lauréat – The Graduate – est un film américain de 1967, réalisé par Mike Nichols et adapté du roman de même titre de Charles Webb. Dustin Hoffman – Benjamin – y interprète un jeune lycéen tout juste diplômé du baccalauréat et qui s’apprête à rentrer à l’université. Lors d’une soirée organisée par ses parents, il y fait la rencontre de Mme Robinson : femme mariée de 40 ans dont la photo illustrerait à merveille le terme de MILF dans un dictionnaire ; tant au niveau du caractère que du physique.

Trop fraiche azi.
Trop fraîche azi.

Mme Robinson lui fait des avances, et rapidement les deux personnages entretiennent une liaison. Ne connaissant pas cette liaison, les parents de Benjamin l’obligent à inviter la fille de Mme Robinson, Elayne, à sortir, malgré l’interdiction formelle de Mme Robinson. Elayne et Benjamin tombent immédiatement amoureux : c’est là que les ennuis commencent pour le jeune couple dont l’amour est interdit par Mme Robinson.

La vie, la vraie : au chant.

Difficile de parler de ce film sans évoquer sa musique: deux des plus grands titres de Simon et Garfunkel ont été composés originellement pour le Lauréat : Hey Mrs Robinson et The Sound of Silence. Les paroles de Mrs Robinson semblent a priori naïves :

«Jesus loves you more than you will know» / «We’d like to help you learn to help yourself. Look around you all you see are sympathetic eyes, Stroll around the grounds until you feel at hom

A la fois tendres et compatissantes, elles semblent dire à Mrs Robinson de voir le monde avec de la bonté et de l’optimisme. Car cette dernière apparaît dans le film comme une femme manipulatrice, mesquine et cruelle ; l’apothéose de ces traits de caractère est atteinte lors d’une des dernières scènes où tout son visage s’illumine de joie face au désespoir de Benjamin voyant Elayne se marier à l’Eglise avec un autre (Elayne ayant décidé de quitter Benjamin après avoir compris l’existence d’une liaison entre lui et sa mère.). Et pourtant, une scène du film explique à merveille ce personnage et la source de toute cette atrocité.

Après une partie de jambes en l’air, Benjamin demande à Mme Robinson des détails sur sa jeunesse : celle-ci lui explique alors d’un air las qu’elle a arrêté ses études d’arts pour se marier avec son époux – caricature du riche américain : inculte, vénal et prétentieux, afin d’épouser la vie au combien excitante de femme au foyer. La séduction apparaît donc comme la seule arme qui lui reste, ou tout du moins le seul atout qu’elle pense posséder, convaincue d’avoir raté sa vie ; c’est donc bien de la jalousie (https://www.facebook.com/Lydan/posts/534310973311601) qu’elle ressent envers sa seule et unique fille, sûrement plus chanceuse qu’elle de pouvoir vivre à une époque où le mariage n’implique pas l’arrêt des études pour une fille.

Ressentir de l’empathie envers Mrs Robinson est une chose aisée, et c’est bien une femme détruite par une société conservatrice sclérosée que Mike Nichols nous présente. L’autre chanson qui marque le film est The sound of silence : qui apparaît à la toute fin de celui-ci. Après avoir réussi à faire capoter le mariage de Elayne et son fiancé – grâce à une utilisation ô combien judicieuse d’un crucifix en bois, Benjamin et cette dernière s’échappent dans un bus, où ils atterrissent sur la banquette arrière de celui-ci face au regard médusé des passagers.

La meilleure minute du cinéma :

Ceci donne lieu à ce qui constitue probablement la minute la plus incroyable du cinéma : un plan-séquence sur les deux regards des deux personnages, d’une minute, et que nous allons analyser en détail.

Tout d’abord, Benjamin commence par sourire, et difficile de ne pas y voir toute la fierté ressentie par rapport à son geste d’un courage difficilement quantifiable : à cet instant, il est l’homme le plus classe du monde ; tout ce qu’il l’a fait, a été fait pour Elayne, pour leur relation, mais aussi pour lui, et le sourire qui transparaît sur son visage en témoigne.

Je gère les fougères.
Je gère les fougères.

C’est ensuite à Elayne de regarder Benjamin d’un sourire on ne peut plus discret, et on peut voir dans celui-ci une sincère admiration pour cet homme qui vient de la sauver d’une vie morne et insipide.

Benjamin a conscience d’être l’homme le plus classe du monde, et il en va de même pour Elayne qui en a tout aussi conscience.

Il est trop stylé mon keum ptn.
Il est trop stylé mon keum ptn.

Enfin, dernier plan de cette scène : les deux personnages regardent droit devant sans s’adresser le moindre regard, et le sourire fait alors place à un visage plus circonspect, presque sceptique : ils prennent enfin conscience des conséquences de leur acte, et de tout ce qui en découle : rien n’assure que leur amour va durer, seront-ils toujours amoureux d’ici un an, 10 ans, 30 ans ?

putain on va avoir besoin des apl.
Putain on va avoir besoin des APL.

Le dernier plan du film, s’arrêtant sur le bus qui s’en va nous donne la réponse à cette question, réponse simple et limpide : on s’en bat la race.

Il est impossible de savoir leur avenir, et la question ne réside de toute façon pas là ; tout ce qui importe est leur réussite à avoir pris leur destin en main et à le choisir eux-même. Et les paroles sont vaines :

« And in the naked light I saw

Ten thousand people maybe more

People talking without speaking

People hearing without listening

People writing songs that voices never share

And no one dare

Disturb the sound of silence »

Allez viens dans le bus maaagique
Allez viens dans le bus maaaaaagique.

Un film qui parlera donc à tous les jeunes, confrontés aux problèmes évoqués par le film – études, amour, avenir – et qui surtout marque par la modernité dont les thèmes sont traités alors que 1968 n’est pas encore advenu : que ce soit au niveau du féminisme – où l’on pourra faire remarquer à certains «penseurs» à grand succès livresque que l’émancipation d’Elayne n’implique aucunement la castration de son amant –, de l’importance du statut social et des études – qui passe de prioritaire à anecdotique pour Benjamin – et de l’émancipation par rapport aux parents et à la société.

Un chef-d’oeuvre.

 

Pablo Aguirre de Carcer

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