Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda (1962) – Reprise

Cléo de 5 à 7

« -Oh elle est jolie cette bague. – C’est une perle et un crapaud. -Vous et moi »

Film fondateur de la Nouvelle VagueCléo de 5 à 7 est un chef d’oeuvre indiscuté. Ce deuxième long-métrage d’Agnès Varda – seule tête d’affiche féminine des réalisateurs de la Nouvelle Vague – est une révolution cinématographique sur plusieurs plans. L’oeuvre rompt avec le formalisme ambiant des années 50 et transpire la fraîcheur. Les dialogues sont enchanteurs, la mise en scène osée, la réalisation maîtrisée.

Le métrage s’ouvre sur une scène programmatique : d’emblée, un jeu de tarot en raconte la trame. Ce plan unique, le seul en couleur – ce qui accentue son caractère métafilmique – est une annonce au spectateur, car les cartes prédisent en effet les événements à venir.

Le film se déroule en temps réel. Ainsi, conformément au titre, la narration commence à 17h et s’achève à 18h30, le 21 juin 1961. On suit donc Cléo et quelques personnes lui gravitant autour pendant une heure trente, sans ellipse, sans tricherie. C’est là le credo de la Nouvelle Vague : l’art se trouve en tout, il suffit de savoir le traiter. On voit donc la totalité des courses de taxi, des répétitions, du trajet de bus, et on entend les nouvelles du jour à la radio.

Si un tel concept peut faire craindre des relâches et un rythme saccadé, Agnès Varda se joue de cet écueil. Car le film est tout d’abord un cri d’amour à Paris, et le quotidien parisien en est la toile de fond. L’esprit de la capitale, élément important des films de la Nouvelle Vague, est rendu par des bribes de conversations dans un café (le café de Dôme), des numéros de rue, le trajet du bus 67, ou encore les digressions d’Antoine. Il est émouvant pour le spectateur d’aujourd’hui d’avoir accès à un tel témoignage du Paris d’il y a cinquante ans, écrin magnifique des aventures de Cléo.

Le choix de la protagoniste est également intéressant. Si le cinéma d’alors souffre de la monotonie hollywoodienne, des stars aseptisées, Cléo fait ici davantage figure d’anti-héros. C’est une chanteuse hautaine, capricieuse, fascinée par sa propre beauté, insatisfaite de sa réussite pourtant fracassante : « une enfant gâtée ». Elle est détestable et le film peut même paraître prétentieux à première vue. Mais Cléo est malade, elle le sait, bien qu’elle n’ait pas encore été diagnostiquée. Et cette « maladie », qui semble être un énième caprice, s’avère être le déclencheur d’une transformation profonde.

Le chapitre VI est en cela central. C’est la répétition – précipitée par la peur de la maladie – de Cléo avec ses musiciens, et notamment Bob interprété par Michel Legrand. En effet la musique du film est composée par ce dernier qui joue plus ou moins son propre rôle. Entre légèreté délicieuse, dureté verbale et grâce musicale, cette scène est en tout point enchanteresse : tout se mêle à une vitesse folle. Elle s’achève sur un nouveau caprice de Cléo, déprimée par la déclaration d’amour funeste que veut lui faire chanter son parolier. A la surprise du spectateur, Cléo retire une inattendue perruque. Elle se découvre enfin telle qu’elle est, et ainsi s’enclenche son odyssée parisienne.

L’intouchable Cléo va tout d’abord rendre visite à Dorothée, une amie d’enfance. Alors qu’un gouffre semble séparer les deux femmes, on sent Cléo proche de son amie, attentive et généreuse. Et après que Cléo lui annonce son angoisse, c’est même Dorothée qui échappe – pleine de vie – à la chanteuse. Le rapport est inversé et Cléo est seule avec sa maladie. Mais c’est surtout la rencontre d’Antoine qui marque la transformation de Cléo.

Antoine est le pendu du jeu de tarot, l’amusant par sa verve, la séduisant pas sa douceur. Alors que Cléo flâne au parc Monsouris, chantant une nouvelle fois sa propre beauté, elle est abordée par un prétendant supplémentaire. Seulement, alors qu’elle a pour habitude de déjouer chaque approche, elle oublie de fuir Antoine et se laisse bercer par sa voix calme. La transformation est complète quand elle révèle à Antoine que Cléo est un pseudonyme, et que ce dernier décide de l’appeler par son vrai prénom : Florence. Florence délaisse enfin tout son matérialisme devant la tendresse d’Antoine, et la dernière demi-heure du film est d’une beauté et d’une tendresse incroyables. La malade en relativise même l’approche du fameux diagnostic qu’elle attendait pourtant avec obsession pendant tout le film, et souhaite profiter du peu de temps qu’il lui reste avec Antoine, repartant combattre en Algérie dans la soirée même. Le film est ainsi une perpétuelle course contre le temps, qui s’égrenne ostensiblement, mécaniquement.

Mais pour comprendre pleinement Cléo de 5 à 7, il faut l’envisager avec la Nouvelle Vague. C’est une oeuvre au cœur de cette émulation créatrice de par de nombreux aspects, et on ne peux pas dissocier le film de son courant. La coquet court-métrage muet (Les Fiancés du pont Macdonald) en son milieu est ainsi un clin d’oeil à d’autres protagonistes de ce mouvement : on y voit notamment Jean-Luc Godard, Anna Karina ou Jean-Claude Brialy. Cléo de 5 à 7 n’est pas un simple chef d’oeuvre, c’est un film qui a changé la conception du cinéma à travers le monde.

John Dyer

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