Cosmopolis

Cosmopolis

 Un matin, Eric Parker, entrepreneur financier brillant et cynique, décide de se rendre chez le coiffeur. Son chef de la sécurité l’avertit, le Président est en ville, et une « situation » semble se développer. Le trajet prendra donc une journée, une journée pour traverser New York en limousine, où Eric Parker accueillera progressivement des intervenants qui viennent l’accompagner dans son chemin autodestructeur. Ayant parié à tord sur le Yuan, il s’effondre en même temps que sa fortune.

Après son très sensoriel A Dangerous method, Cronenberg revient avec Cosmopolis, adaptation du roman de Don DeLillo sorti en 2003. Le film adopte une forme classique de dramaturgie à travers l’unité de temps, la quasi unité de lieu et l’unité d’intrigue. Il confirme une réorientation de son cinéma vers un style très dialogué, dès lors exigeant. Sa caméra vient sublimer les mots des personnages comme elle le faisait pour Carl Jung et Sigmund Freud il y a peu de temps. Mais alors que Cronenberg s’attachait à mettre en lumière le passé de la psychanalyse dans A Dangerous method, il livre ici une vision totalement consciente de notre temps et une critique intense de l’esprit du capitalisme lui-même plus que de ses acteurs.

Comme un roi, Parker siège donc sur un trône dans sa limousine et accueille différents personnages tout au long de son chemin. Jeune prodige de la programmation, femme fatale incarnée par Juliette Binoche, ou encore théoricienne cynique et distante, chacun vient incarner une idée. Cronenberg retranscrit presque littéralement les dialogues de DeLillo et n’en perd jamais l’impact. Isolé dans sa limousine, Parker traverse un New York en proie à des émeutes anticapitalistes et au chaos dans une sorte  d’Occupy Wallstreet trash. Le film se veut miroir allégorique de notre temps, comme pouvait l’être ExistenZ il y a quelques années. Les deux films abordent d’ailleurs une thématique commune de la place de la technologie et de la réalité virtuelle dans nos vies. Dans ExistenZ, les hommes pouvaient se rendre dans un monde fantasmé à travers des pods biologiques. La technologie faisait partie intégrante du corps humain et venait le pourrir de l’intérieur. Ici, la technologie a rendu le monde de la finance fou comme l’explique la théoricienne de Parker.

« The situation is not stable » répètera sans cesse le garde du corps de Parker, se déplaçant à pied à côté de la limousine, décidé à le convaincre d’abandonner l’idée du coiffeur. Mais Parker reste hermétique à ces avertissements, il a bâti sa fortune sur le calcul, la précision, la perfection des prévisions. L’instabilité du monde ne touche pas l’espace clos de la limousine de Parker au début du film. Mais ce dernier finira par se rendre compte qu’elle est intrinsèque à l’univers, il réalise que sa prostate est dissymétrique, et que l’envolée du yuan ne pouvait être prédite. C’est alors qu’il se lancera dans une pulsion autodestructrice fascinée par l’aléa, par cette perte de contrôle, cette destruction créatrice. Ici, Robert Pattinson bénéficie d’un véritable nouveau souffle dans son interprétation agacée, cynique, désabusée et sans pudeur d’Eric Parker.

Chaque scène de Cosmopolis mérite analyse, et la caméra de Cronenberg vient leur donner une esthétique froide et fascinante qui retranscrit parfaitement l’abstraction des dialogues. La très longue dernière séquence vient finalement achever le film en apothéose. La mise en scène est magnifique et confirme un retour en beauté de Cronenberg à son style à la fois charnel et électrisant. Il réinvente en permanence l’espace clos de la limousine qui ne doit pas dépasser les six mètres carrés. Cet espace se trouvera corrompu au fur et à mesure du film, parallèlement à la décadence de Parker. On y voit évoluer un programmateur prodige, puis Juliette Binoche, rampante et sensuelle, comme l’une de ses collègues avec qui il s’entretien parallèlement à un touché rectal. La femme de Parker, incarnée par Sarah Gadon, qui jouait déjà la femme de Jung dans A Dangerous method, s’entretien avec se dernier uniquement hors de la limousine. Personnage totalement aérien et éthéré, absolument distante, sa beauté est magnifiée par la caméra fascinée de Cronenberg. C’est bien ce côté glacial et distant des personnages, ces dialogues parfois à la limite de la robotique qui vient pourtant donner toute sa force au film. Ces personnages nous représentent, créatures apathiques évoluant dans le chaos ambiant et en acceptant l’aboutissement. Chaque acteur rempli ainsi pleinement son rôle, et Robert Pattinson en particulier en incarnation du capitalisme contemporain.

Cosmopolis fait partie de ce cinéma exigeant, innovant, et déstabilisant pour le spectateur qui est invité à faire fonctionner son cerveau à plein régime pour deux heures durant. Le film est une représentation lucide, intense et magnifique de notre époque tout en préservant un côté fantasmagorique fascinant et excitant.

Adrien P

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