DUNKERQUE : La victoire de Nolan ?

DUNKERQUE : La victoire de Nolan ?

Synopsis

10 mai 1940. La bataille de France est engagée, marquée par le triomphe allemand face aux armées belge, néerlandaise, française et britannique. Les Alliés sont contraints au repli, et 400 000 hommes se retrouvent dans la ville de Dunkerque. Churchill est alors confronté à un choix décisif : contre-attaquer, comme le prévoit le Général français Weygand, ou bien rapatrier au moins 30 000 soldats britanniques, en vue de préparer la défense de la Grande-Bretagne. C’est finalement cette évacuation qui est décidée de manière unilatérale : L’opération Dynamo est lancée.

Si cette opération de rapatriement est restée dans la postérité, c’est bel et bien parce qu’elle s’apparente à un « miracle » pour reprendre les termes de Churchill : Ce sont plus de 300 0000 hommes, britanniques pour la majorité, mais aussi français, qui parviennent à rejoindre l’Angleterre.

 

Un film de survie

C’est de ce miracle, dont Christopher Nolan cherche à rendre compte en plongeant le spectateur dans une action permanente, qui ne cessera que lorsque le générique de fin apparaîtra.

On comprend en effet dès le début du film que Dunkerque se détache d’une certaine manière des précédents longs-métrages du cinéaste britannique : Pour la première fois, Nolan parvient à faire comprendre une situation et des personnages en ne faisant que montrer par l’image, et sans nécessairement le dire par le biais de la réplique.

Après avoir été habitués aux multiples dialogues de contextualisation et d’explication dont Nolan a particulièrement recours, au risque d’en abuser, la surprise est donc totale. Seulement un dialogue est prononcé au cours des 5 premières minutes. Les interactions entre personnages sont bien existantes, mais s’appuient essentiellement sur les silences. Ces silences permettent de témoigner au spectateur la gravité de la situation : Les 107 minutes qui vont suivre ne vont pas chercher à focaliser notre intérêt sur l’identité de ces soldats ou leur origine, mais simplement sur le fait de savoir s’ils vont oui ou non survivre.

La survie. C’est peut-être l’essence de Dunkerque : Un film de survie qui emprunte au genre de guerre. Le film pourrait se présenter comme une expérience de guerre à lui seul, mais il s’apparente davantage à un « survival movie » ou « thriller psychologique » qu’à un film de guerre analogue à Apocalipse Now, Il faut sauver le Soldat Ryan ou La Ligne Rouge pour ne citer qu’eux. On décèle en effet l’oubli volontaire d’un certain nombre de codes propres à ce genre, notamment l’aspect viscéral et sanguinaire habituel des films de guerre. La classification PG-13, qui implique l’absence de goutte de sang ou de corps charcutés, en est la preuve.

Dans les faits, pour que la survie d’au moins 30 000 britanniques ait été rendue envisageable, trois acteurs historiques ont été pleinement impliqués : la British Expeditionary Force (BEF) de la jetée de Dunkerque, la Royal Air Force survolant la Manche, et les navires de plaisance civils anglais (les « Little Ships ») partis de Grande Bretagne pour rejoindre la baie française afin de faciliter l’extraction.

Ces trois acteurs sont notamment interprétés par Fionn Whitehead et Harry Styles sur terre, Mark Rylance en mer, et Tom Hardy dans les airs. Leur prestation ainsi que celles du reste du casting (notamment Kenneth Branagh et Cillian Murphy) sont convaincantes mais absolument pas grandioses. Il convient tout de même de souligner la justesse de la prestation de Tom Hardy, dont le jeu, après The Dark Knight Rises et Mad Max : Fury Road, est particulièrement axé sur le regard dans le cadre de l’interprétation d’un pilote d’avion de chasse.

Chacun de ces personnages propres à la jetée, à la mer et aux airs sont partie intégrante des trois arcs narratifs du film, qui, d’une manière analogue à Memento, n’adopte pas une structure linéaire : Les événements de la jetée durent une semaine, ceux des mers un jour, et ceux des airs une heure.

La thématique du temps étant chère à Nolan, on comprend que c’est véritablement ce dernier qui est l’ennemi et non les allemands. En effet, ayant adopté la méthode du hors-champ dans le traitement des forces de l’Axe, pas un seul soldat allemand n’est rendu visible à l’écran par le réalisateur. Ce choix de l’absence ne fait alors que conforter l’omniscience de la menace, qui, à tout instant, peut frapper. Le sentiment de crainte du spectateur est alors parfaitement installé et la tension est totale : Le spectateur prend pleinement conscience que plus le temps avance, plus les chances de survie des protagonistes se réduisent de manière drastique.

Une prouesse sonore et visuelle

Cette prise de conscience est également facilitée par le caractère assourdissant de ce film. L’ambiance sonore y est grandiose et totalement immersive. Hans Zimmer y signe une excellente bande originale, caractérisée non pas par trois ou quatre thèmes mémorables, mais par une musique qui accompagne de manière continue l’action. Notre oreille perçoit rapidement le recours à une horloge au décompte rapide dans la quasi-totalité des compositions. Un recours déjà observable un bref instant dans le morceau « Agressive Expansion » de The Dark Knight, mais surtout dans « Journey to the line », thème principal du film La Ligne Rouge. Mais la dimension épique de la musique est ici absente pour mieux laisser place à une ambiance anxiogène, tout en facilitant grandement l’immersion du spectateur dans une véritable tension sensorielle.

Cette tension est notamment permise par une mise en scène et réalisation parfaitement maîtrisées. La photographie est magistrale et bon nombre de plans sont magnifiquement filmés, notamment les prises de vue consacrées aux batailles aériennes. En grand défenseur de la pellicule, Christopher Nolan nous dresse une image de film léchée, tournée en 70mm Imax et Super Panavision 65mm pour une meilleure qualité, permettant d’emporter le public dans un spectacle des plus grands grandioses. Le faible recours aux effets numériques, pour une utilisation poussée de figurants, décors réels et navires de guerre authentiques, ne fait qu’accroître la qualité du spectacle.

 

Le Chef d’œuvre de Nolan ?

Les premières critiques dithyrambiques, notamment britanniques, nous poussent alors à nous demander si Nolan vient de réaliser son meilleur film.

A la sortie de Dunkerque, on ne peut qu’être admiratif du travail extrêmement poussé de Christopher Nolan. Son travail d’inspiration vis-à-vis des films muets pour avoir recours le moins possible aux dialogues, visant à accentuer l’effet dépressif de la situation vécue par les soldats, peut en témoigner : « J’ai passé un temps fou à [les] revoir (…). Pour les scènes de foules. La manière dont les figurants bougent, évoluent, la manière dont l’espace est mis en scène et la manière dont les caméras captent ça, les points de vue utilisés.” (Extrait du magazine Premières, ndlr).

Dunkerque est un film très abouti dans le sens où il est peut-être le premier où Christopher Nolan parvient à mettre l’histoire au service de son film, et non le film au service de son histoire. Dès lors, cela ne fait qu’entériner le fait que de Nolan est un très grand réalisateur, puisque la force de ses films ne réside plus uniquement (comme certains avaient tendance à vulgariser) dans sa qualité d’écriture, mais réside également dans sa capacité à créer et à donner à voir des images saisissantes. La somptuosité des séquences aériennes et la richesse des décors et des costumes ne font que l’attester. Le montage atypique, quant à lui, n’empêche pas de se retrouver avec un film parfaitement millimétré où le point culminant est atteint au bout d’une soixantaine de minutes, puisque c’est à cet instant que les batailles navale, terrestre et aérienne finissent par se rejoindre, le tout dans une temporalité parfaitement cohérente.

Cependant, Dunkerque a son lot de défauts. Le premier repose dans le choix de Nolan de pousser le développement des personnages au niveau zéro. Certes, ce parti pris permet de se concentrer sur les deux facteurs dont leur sort dépend, à savoir l’évacuation à proprement dite et le facteur temps. Dès lors, cela permet de bien rendre compte à l’écran de la détresse des soldats et de leur désespoir. Néanmoins, la vision utilitariste de Nolan dans l’utilisation de ses personnages est ici poussée à l’extrême. Bien que l’on puisse être en mesure d’avoir à certains moments de l’empathie pour ces derniers, notamment dans les instants où ces derniers démontrent leur capacité à surmonter des moments de tensions extrêmes, le film ne parvient pas à livrer un impact émotionnel suffisamment fort pour aspirer à prétendre au titre de chef d’œuvre.

Le défaut qui est peut-être le plus marquant est en réalité davantage lié à faiblesse de l’introduction contextuelle du film, et surtout à la vision historique sélective de l’opération Dynamo que livre Dunkerque. En effet, il apparaît évident que ce film est le reflet du ressenti britannique vis-à-vis de la bataille de Dunkerque : une évacuation ayant été vécu comme une victoire, alors qu’elle était suivie d’une humiliation militaire suite au triomphe de la Wehrmacht. Ce rembarquement militaire colossal s’est en effet traduit, aux yeux des britanniques, comme le refus de la reddition face à l’Allemagne nazie. Mais la volonté de Nolan de se concentrer sur les troupes britanniques laisse ainsi place à un terrible oubli historique. En effet, le 26 mai 1940, comme le rappelle Lucien Dayan, président du mémorial de la ville de Dunkerque « Entre 15 000 et 20 000 Français ont sept divisions allemandes sur les bras et résistent pendant une dizaine de jours ». Sans cette résistance française héroïque, l’évacuation anglaise aurait été impossible. Dépeindre les rescapés anglais comme des héros (malgré la honte qui les ronge dans un premier temps), car ils ont été en mesure de survire, et comme étant l’incarnation du dernier rempart européen face aux totalitarismes est évidemment justifié. Mais oublier cet héroïsme de l’armée française, qui a fait le choix de défendre des anglais ayant décidé d’abandonner le combat sans leur consentement, est regrettable. Christopher Nolan a donc manqué l’occasion de rétablir une vérité historique, en offrant non seulement aux britanniques l’hommage que leur armée mérite, tout en réhabilitant cette bataille dans l’esprit des français. Cette dernière nous est en effet particulièrement méconnue. Elle a longtemps été dépeinte comme une défaite déshonorante par la propagande vichyste, alors qu’elle s’avère peut-être comme étant le premier acte effectif de résistance de la France, et ce avant même l’appel du 18 juin.

Nous conclurons par le fait que Dunkerque est un film impressionnant, et dont vous nous recommandons le visionnage en salle. Toutefois, il ne sera peut-être pas aussi mémorable que l’ont été The Dark Knight ou Inception. Avec The Dark Knight Nolan avait révolutionné le film de super-héros, et Inception était très certainement le film de science-fiction le plus abouti depuis Matrix. Dunkerque, quant à lui, ne révolutionne pas le genre du film de guerre (si l’on associe à ce dernier) bien qu’il soit inédit. En revanche, Nolan a très certainement signé son film le plus susceptible de connaître le succès aux oscars. On espère que février 2018 nous le confirmera…

Quoiqu’il en soit, à la sortie de la salle, et ce bien que le film puisse nourrir un sentiment de déception, l’adage concernant le cinéaste britannique se confirme : « In Nolan we trust ! »

Joséphine Duvignacq & Maxence Van Brussel

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