Faut-il s’enflammer pour Fahrenheit 451 ?

Faut-il s’enflammer pour Fahrenheit 451 ?

Ramin Bahrani, réalisateur américain d’origine iranienne, s’est lancé dans Fahrenheit 451, reprise du roman éponyme de Ray Bradbury publié en 1953. Si la tâche n’était pas aisée, vu l’ampleur de l’œuvre de Bradbury et le film très réussi de Truffaut en 1966, l’idée de Bahrani fait sens. Il est présenté cette année à Cannes hors compétition.

Un matériel de départ intéressant…

En effet, le contexte est idéal pour ressortir des placards une œuvre souvent oubliée et pourtant directement en lien avec notre actualité. L’histoire se déroule aux Etats-Unis dans un cadre dystopique et futuriste, où la liberté d’expression a été totalement supprimée, les pensées restreintes et la création interdite. Toutes les œuvres d’art, et plus spécialement les livres, ont été brûlées par des brigades de pompiers spécialisées. On suit dans cette histoire le chef de l’une d’entre elles, Montag, qui au fur et à mesure de l’intrigue remet en question l’idéologie qu’il subit depuis sa naissance, et par extension sa propre raison de vivre.

Si ce sujet peut dans un premier temps rappeler les autodafés des nazis, le contrôle de la liberté d’expression est toujours aujourd’hui très fort dans certains pays et nombreux sont les artistes qui se voient censurés (en atteste l’hommage du festival à l’iranien Jafar Panahi et au russe Kirill Serebrennikov, deux réalisateurs sélectionnés à Cannes mais assignés à résidence par les autorités de leurs pays respectifs). Faire valoir ses idéaux est toujours un combat.

Bahrani développe aussi dans son film un autre sujet intéressant : l’intelligence artificielle, la surveillance et l’ultra-connexion. L’Etat, via « Yuxie », le futur d’Internet, contrôle et surveille les actions de chacun. Tout est connecté et rien n’échappe à son regard. La relation entre ces deux sujets rappelle sans aucun doute la place prépondérante que prend Internet dans nos vies et ce, souvent, au détriment des livres.

Avec un cadre pareil et un casting de qualité — Michael B Jordan (Creed, Black Panther) dans le rôle de Montag ou encore Michael Shannon (The Shape of Water) — Ramin Bahrani avait tout pour faire un bon film. Ce n’est cependant pas une réussite.

… auquel le film échoue à donner du sens 

Le premier mauvais choix dans ce film est l’univers visuel qui fait directement écho à celui de « Big Brother ». Ultra connecté, ce monde futuriste en devient faux et caricatural. Tous les évènements sont retransmis en direct sur les gratte-ciels, les gens réagissent avec des smileys tels des animaux sans âme et l’on s’y perd dans ce trop-plein d’attention. Si l’intention était bonne, la réalisation en fait trop et en devient presque ridicule. De plus, cela impacte négativement le reste de l’histoire puisque c’est cet univers qui occupe la première place, et ce davantage que les personnages et leur évolution au long du film. Introduire l’intelligence artificielle et la surveillance est une bonne chose, mais ça ne devrait pas être l’objectif principal du film.

Le deuxième gros point négatif est l’évolution et la profondeur des personnages, plus particulièrement Montag. Ce dernier est depuis la naissance formaté contre les livres et dans l’œuvre originale, le point intéressant est comment ce dernier les découvre petit à petit et se rend compte de leur importance. Ici, si Bahrani se fait plaisir à sortir un tas de citations de grands auteurs dont on ne comprend pas grand-chose, la relation entre Montag et les ouvrages est ultra simpliste. Il découvre Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, récit extrêmement riche et complexe, et après seulement une soirée passée à le lire en compagnie d’une résistante, Clarisse, se décide à trahir tout ce pourquoi il a vécu. Les flashbacks de son passé et de son père lui montrant des livres ne sont pas assez développés et ne permettent pas de rattraper ce qui aurait dû être traité avec épaisseur et subtilité. Si le capitaine Beatty (supérieur et ami de Montag) incarné par Michael Shannon est plus intéressant, puisqu’il se sait attiré par les livres mais préfère intérioriser cette envie pour ne pas rompre l’ordre établi, son rôle ultra caricatural de chef sans pitié et impassible le rend vide d’émotions.

Bilan

Sans des personnages profonds permettant de réellement prendre en compte l’importance et la puissance des livres, ce film devient rapidement un film d’action banal et sans grand intérêt. Pour preuve, une partie du film se consacre à une pseudo enquête visant à trouver les résistants. Mais ces derniers sont à peine une vingtaine et peinent donc à donner de l’ampleur au film.

Ce manque d’ampleur peut également se justifier du fait que seuls les Etats-Unis brûlent des livres dans cette version. Si cela peut nous rappeler Donald Trump et la tendance actuelle de fermeture des Etats-Unis vers l’extérieur, il devient alors presque impossible de créer un véritable enjeu, puisque l’on sait que tous ces livres sont encore bien vivants dans le reste du monde.

Si Fahrenheit 451 est une œuvre fondamentale dans la mise en garde contre le totalitarisme, sur l’importance de l’art et des messages qu’il fait passer, ce film ne parvient pas à mettre en place ces enjeux, pourtant primordiaux. Pour saisir au mieux ces enjeux, mieux vaut alors se référer au livre de Bradbury ou au film original de Truffaut.

Charles Vuillaume 

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