« Faute d’amour », coup de cœur du jury à Cannes

« Faute d’amour », coup de cœur du jury à Cannes

Synopsis. Boris et Cenia sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchainent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte de lui et Genia fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser… Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

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« L’indifférence est une paralysie de l’âme » 1

Tolstoï écrit dans Anna Karénine que « toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon ». Ici, on l’est – façon plus commune qu’il ne semble – par faute d’amour. Une carence qui prend deux visages : celui de la haine, et celui plus fatal de l’indifférence.

La haine, c’est celle que nourrissent les deux époux l’un envers l’autre. Elle est active et actrice : elle explose en disputes violentes et proclame haut et fort la nécessité qu’elle éprouve de se faire voir et entendre. L’indifférence en est le pendant intérieur, dirigé vers soi et les siens. Entre les deux, une base commune : le mépris. Ainsi la mère n’éprouve rien pour le fils non désiré car né d’un homme qu’elle n’a jamais aimé.

Les premières images montrent un enfant seul et délaissé par ses parents. Il les entend même – derrière une porte et en sanglotant – vouloir chacun se défaire de sa garde et l’attribuer à l’autre. Le lendemain, il disparaît.

A partir de cette scène, on pourrait s’attendre à un film moralisateur sur les parents qui délaissent leurs enfants, les pères froids et les mères détachées. Mais Andrey Zvyagintsev met en scène des personnages plus complexes, et analyse avec subtilité la brutalité des rapports humains.

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Eclairage intime

Le réalisateur, primé 3 fois à Cannes, choisit d’axer le film autour des parents et de la recherche de leur enfant disparu. Le spectateur vit avec eux dans l’ignorance de ce qui s’est réellement passé. On suit ainsi l’enquête dans ses moindres détails, des démarches administratives aux battues en forêt.

A travers ce long et laborieux processus, on découvre des personnages qui font souffrir parce qu’ils souffrent, et qui reproduisent la haine qu’ils ont reçue plus tôt dans leur vie : la scène la plus poignante est sans doute le face-à-face entre Cenia et sa mère, digne de Sonate d’automne de Bergman.

Zvyagintsev n’absout pas totalement ses personnages, mais les rend un peu plus humains en exposant leurs blessures. Plutôt que de leur trouver des excuses, il énonce la vérité à la fois simple et complexe selon laquelle la souffrance que l’on cause est celle dont on s’aperçoit la dernière.

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Une Russie glaciale

Faute d’amour est le portrait d’une Russie en crise. Les paysages sont tristes et froids, les plantes dépérissent lentement à cause du gel avant d’être enterrées sous la neige. Même les foyers sont sans chaleur et stériles : la décoration y est trop impersonnelle, et les intérieurs aseptisés, à l’image des relations humaines. Un clin d’œil peut-être au film le plus sombre de Woody Allen, Intérieurs, qui fait de l’austérité d’un domicile un élément central et le reflet des relations qu’entretiennent les membres d’une famille. Une symbolique qu’on retrouve également dans The Square, la palme d’or de cette année.

Le film offre ainsi une vision crue et réaliste de la vie qui sépare plus qu’elle ne réunit, et de ses acteurs mutilés qui font constamment l’expérience du manque…

Youssef Bricha

1 Anton Tchekhov, Récit d’un inconnu

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