Grave, ou le retour du film d’horreur à la française

Grave, ou le retour du film d’horreur à la française

Le 6 février dernier, le Dau’Film Festival s’est ouvert avec l’avant-première de Grave, réalisé par l’ancienne élève de Fémis : Julia Ducournau.

Grave relate l’histoire de Justine, jeune première année en école vétérinaire et végétarienne par tradition familiale. Elle se retrouve à subir le fameux bizutage des écoles de médecines (foie de lapin et sang à volonté) qui éveille chez elle des pulsions cannibales. Avec ses airs de première de classe et d’innocente adolescente, Justine tente de maîtriser ses penchants anthropophages, parfois irrésistibles…

Après un léger coup d’œil à la bande d’annonce, j’ai pris l’économique décision d’y aller à jeun afin de ne pas avoir à payer deux repas dans la même soirée (question de prudence).

Bref, passons maintenant à l’objet de cet article : le film. Je démarre le film avec une certaine appréhension en me demandant quand le premier homme sera dégusté. Cependant, cette sensation disparaît rapidement et la réalisatrice arrive à rassurer ses spectateurs par une première partie simple et sans éclat. La trame se met en place, vous commencez à connaître les personnages, et rien d’effroyable ne se produit. On en vient presque à nous demander s’il s’agit d’un film d’épouvante-horreur.

Toutefois, il ne s’agit là que de l’introduction. Soudain, vous assistez à une scène familiale comme tant d’autres. Puis, tout bascule et le film démarre enfin, en même temps que les pulsions des personnages.

h. Cela se remarque surtout durant la scène où Justine se met à danser devant un miroir, ses éco

Un mois s’est écoulé entre la projection de l’œuvre et le moment où je vous écris cette critique, ce qui m’a permis de prendre un peu de recul sur le film. Ce temps m’a permis de comprendre que ce film était un thriller comme on les aime et dont le cinéma manque cruellement en ce moment (mise à part Nocturnal Animals et Split). On retrouve les palpitations tant attendues de notre aorte à la vue du combat du personnage principal face à ses pulsions qu’elle reconnaît comme inhumaine. Pour être honnête (et peut-être rassurer les plus fragiles), le film ne tombe pas dans le cliché d’un simple enchaînement de scènes violentes, tournées dans le seul but de camoufler un scénario vide. La réalisatrice a su placer les scènes au bon moment. Elle nous livre des scènes « crues » dans une quantité réduite ou plutôt dans une quantité idéale.ga

La Dalle Sexuelle


Justine n’a que 16 ans, est toujours vierge et ne s’épile pas. Rien de très apprécié par les protagonistes du film, ni même par la société en général. Trop jeune, trop sainte ni-touche, pas assez « féminine », en somme. 

Si dans la salle de cinéma, les plus fragiles de ces messieurs ont pleuré de voir 3 poils se battre en duel sur les aisselles de l’héroïne -« parce que tu comprends, les poils c’est pas normal chez une meuf  » -« ah si si mec je t’assure » -, c’est la sœur de Justine dans la fiction qui tente de la rapprocher de son corps sexué de femme tel qu’on le fantasme : épilé donc et désirable par extension imaginaire. 
C’est au départ dans cette scène presque comique où Alexia (la sœur) arrache une bande de cire du maillot de Justine, que le morbide prend finalement le dessus et nous plonge une nouvelle fois dans l’anthropophagisme du film. Le personnage principal se rapproche progressivement de sa nature sous-jacente de carnivore, jusque là proscrite, comme de sa sexualité latente. 
Elle a FAIM. On parle là, à la fois littéralement de chair fraîche, comme métaphoriquement d’amour charnel… Elle a faim parce que ses parents lui « interdisait » de toucher à la « viande » aka la pomme aka le fruit défendu, et sa découverte la comble, la met dans un état de satiété qu’elle n’avait jamais connu auparavant.
Julia Ducournau n’aurait pas pu mieux réussir le double challenge : chaque scène de cannibalisme est associée à une tension sexuelle palpable jusqu’à ce que Justine finisse par dévorer d’amour ses prétendants. Le film nous amène ainsi progressivement à la même avidité, vous en sortirez avec l’envie de vous faire un bon steak comme de retrouver la passion de vos premiers ébats. 

Enfin, il n’était pas possible de conclure sans vous parler de la bande originale composée par Jim Williams. Le rôle qu’elle joue dans l’atmosphère du film est essentiel, cette musique qui vous pénètre permet de faire ressentir des émotions totalement opposées à l’ambiance initialement installée. Cela se remarque surtout durant la scène où Justine se met à danser devant un miroir, ses écouteurs aux oreilles et sa musique qui nous emmène hors de la réalité, et de l’ambiance angoissante et « grave ». https://www.youtube.com/watch?v=GEP5LbhS4MA (et pour les autres chansons du film, c’est par là : http://www.cinezik.org/critiques/affcritique.php?titre=grave )

Ainsi, loin du film de brutale ou du film d’horreur bien beauf, Julia Ducournau vous fait déguster une heure et demi de pur plaisir.

hère du film

Comment s’accepter quand on est cannibale ? 

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La séance est particulière. Entre ceux qui prennent leurs jambes à leur cou pour fuir la salle obscure devant des scènes dérangeantes et ceux qui se cachent les yeux dès qu’un morceau de chair approche dangereuse de la bouche de Justine, on est très loin des séances de films Marvel ou de comédies de Dany Boon.

L’après-séance est encore plus particulier. On sort du cinéma en se demandant si on vient d’assister à une ode somme toute dégueulasse à l’anthropophagie ou bien à un bijou du cinéma français. On est en tout cas certain d’avoir assisté à quelque chose de différent, qui sort des codes du cinéma habituel. On est dégoûté par les morceaux de viande qui pendent dans la boucherie d’à côté, et ceux qui proposent d’aller manger un Mcdo se font lyncher tel Fillon en meeting.

Certes, le film comporte des scènes répugnantes qui nous font nous cacher les yeux, mais qu’à moitié, comme si ça allait changer quelque chose de ne voir la scène cannibale qu’entre la petite fente qui sépare nos doigts. Mais ce qui est surtout répugnant c’est l’histoire et la manière dont elle est filmée.

Des films cannibals on en a déjà eu, Le silence des agneaux étant l’exemple le plus probant et le plus populaire; mais rarement le cannibalisme avait-il été filmé de la même manière que dans Grave.
La réalisatrice, dont c’est le premier film, veut bien faire et trouve des astuces de réalisation efficaces et au service de l’histoire. La première scène de la « boîte » en est un exemple saisissant. C’est ainsi qu’avant même d’avoir des scènes à proprement parler « cannibales » on est mal à l’aise, inconfortable devant ce qu’on nous donne à regarder. Et des scènes cannibales il y a en d’ailleurs assez peu, le film étant plus un thriller psychologique ou un drame qu’un film d’horreur, comme nombre de sites ont parfois tendance à le classifier. On joue avec le spectateur et on le met dans un état de tension permanent. Alors qu’on est persuadé que dans une scène l’action va virer au gore très vite, on est surpris et soulagé de sa tournure très soft. Au contraire parfois,la réalisatrice nous fait croire que l’horreur est enfin finie pour conclure une scène de la manière la plus violente qu’il soit. On est toujours surpris, et c’est l’une des grandes forces du film.


Finalement, si le message du film n’est pas forcément évident à voir et même si il y en a peut être aucun; on peut lire en sous-texte une dénonciation de la pression sociale. Il suffit de voir sur les réseaux sociaux ou encore sur des sites comme 9gag comment les végétariens sont raillés par les carnivores. On se moque des « vegans » car on ne les comprend pas et qu’on assimile leur mode de vie à une lubie bobo-hipster (insérer ici un adjectif dénigrant). L’héroïne est face à la même pression dès le début du film. On la force à manger un abat animal, dans le cadre d’un bizutage, car ses camarades n’acceptent pas sa conviction et en font quelque chose de peu important. Et finalement la carnivore qui sommeillait en Justine s’est révélée de la pire façon qu’il soit, et ce, justement à cause de l’intolérance et de la bêtise des autres.
Le film porte sur un thème qui est important aujourd’hui, dans une société qui ne se comprend plus et qui ne tolère rien : celui d’accepter sa différence, aussi peu « conventionnelle » ou « socialement acceptable » soit-elle; car c’est ce que Justine va essayer de faire pendant tout le film notamment grâce à sa soeur, à son père ou à sa mère.

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est essentiel, cette musique vous pénètre permet de faire ressentir des émotions totalement opposées s éco


Thomas Serrou-Soares feat. Josie & Mathou 

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