Guilty of Romance, de Sono Sion

Guilty of Romance, de Sono Sion

Izumi est une femme mariée à un romancier célèbre. Elle s’occupe des tâches ménagères et du confort de son mari, dans un mariage dépourvu de sensualité et de romance. Prisonnière de cette monotonie, elle décide de s’évader en posant nue et en couchant avec d’autres hommes. Elle rencontre un jour une femme mystérieuse, prostituée, qui deviendra son mentor et l’initiera à la prostitution, pour la guider vers l’entrée du « Château ».

Un soir, un cadavre féminin est découvert violemment mutilé dans un taudis du quartier des Love Hotels de Tokyo. Comment en est-on arrivé là ?

Sono Sion signe là son troisième opus de sa « Trilogie de la haine », après Love Exposure et Cold Fish. Réalisateur japonais largement reconnu par la critique internationale, habitué des festivals (Cold Fish et Himizu furent primés à la Mostra de Venise et à Deauville Asie), il était pourtant boudé par les distributeurs français. Guilty of Romance est donc sa première diffusion dans l’hexagone, et il faut espérer qu’elle laisse sa marque. Il faut dire que le génie de Sono Sion est un peu déroutant, et sa fascination pour la perversion humaine le rend extrêmement dérangeant.

Guilty of Romance est un film féministe, même si ce n’est pas évident dès le début tant il s’amuse à troubler son audience. Le réalisateur cherche à rendre compte de cette fracture entre la société japonaise traditionnelle, et celle qu’elle est en train de devenir. Alors que Cold Fish s’intéressait aux hommes et à la perte de leur virilité, Guilty of Romance illustre le sort des femmes qui refusent de se laisser soumettre et entraver par la tradition. Bien sûr, avec Sono Sion, cette dualité entre individu et société s’exprime par la violence (physique comme morale) et par le sexe. Le film plonge le spectateur dans la plus totale des confusions en adoptant une narration un peu psyché, et n’utilise que très peu l’artifice de la surprise (ce fameux moment dans un thriller où vous savez qu’un truc va surgir dans pas longtemps mais que vous vous faites avoir quand même). Il privilégie un traumatisme sur la longueur, faisant perdre tout repère à un public qu’il se charge d’achever ensuite. Le moyen est très efficace pour faire passer le message de fond, et surtout il est assez unique.

Le film bénéficie de même de la pluridisciplinarité de Sono Sion, qui en plus d’être réalisateur est aussi poète. La narration tourne autour de cette poésie de la perversion, faire de la décadence quelque chose de transcendant, de libérateur. Le personnage de la prostituée, Mitsuko (professeur de littérature le jour), devient un mentor pour Izumi qu’elle cherche à élever par le vice tout en livrant un discours philosophique et poétique assez abstrait au cours du film. Le propos tourne autour de ce rejet pour la femme de la pureté du foyer (tout blanc) pour lui préférer la déviance des Love Hotels (rouges et sombres). En se soumettant au foyer et à la monotonie de leur mariage, les femmes se rendent finalement « coupables d’amour ».  Le parti pris est extrêmement provocateur, Sono Sion refuse la finesse, il veut frapper fort, éveiller son public par le délirium malsain et le choc des images.

Certaines phases laissent place à un vrai surréalisme, avec des scènes totalement déroutantes pour le public, qui ne sait pas trop s’il faut rigoler ou pas. Sono Sion ne veut pas déranger avec du concret, il préfère laisser le spectateur au niveau de cette frontière entre délire et sérieux, en privant l’esprit de ses repères réels. La caméra est à ce niveau sublimement maîtrisée. Les images belles et intenses, accompagnées par de la musique classique, contrastent avec la violence. Les couleurs bénéficient d’une lumière magnifique, et la peinture rose balancée à tout va comme métaphore sexuelle vient donner un côté pop à la perversion sexuelle. On peut juste regretter que le film laisse trainer certaines séquences en longueur sans que cela ne présente vraiment d’intérêt, au risque de perdre un peu son public et de couper cette montée en puissance pourtant si bien travaillée.

Au final, Guilty of Romance est une œuvre qui vient confirmer le talent de Sono Sion pour représenter la perversion, son sujet favori, et pour secouer son public. Il impose un style underground innovant et efficace contrastant totalement avec la production cinématographique habituelle. Son point de vue est provocant et implique un certain recul, mais il est absolument incontournable pour toute personne qui cherche dans le cinéma un moyen de percevoir le monde avec des yeux neufs.

Avertissement : J’ai assisté à la version longue du film (2h20), la version distribuée en France sera la version courte (1h50). La longueur de certaines séquences sera donc probablement corrigée.

Adrien P

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