« Heureux comme Lazzaro » : conte merveilleux ou récit sociétal?

« Heureux comme Lazzaro » : conte merveilleux ou récit sociétal?

Après Le Meraviglie (Les Merveilles) et son triomphe au festival de Cannes en 2014 (Lauréat du Grand Prix), Alice Rohrwacher réitère son expérience cannoise avec son 3ème long-métrage : Lazzaro Felice (Heureux comme Lazzaro)

Nominé pour la Palme d’or – remportée par Hirokazu Kore-eda pour Une affaire de famille– , la réalisatrice italienne est néanmoins récompensée par le Prix du scénario (ex-aequo avec Trois Visages de Jafar Panahi).

Synopsis 

Dans un hameau du fin fond de la campagne italienne (« L’Inviolata »), un groupe de paysans aux liens très étroits servent la marquise Alfonsina de Luna et sa famille. Bien que le statut de « marquise » pourrait situer le récit à des siècles de l’époque actuelle, l’histoire se déroule en réalité dans la seconde moitié du XXème siècle. Parmi ces paysans, le jeune Lazzaro, adolescent béat et simplet n’échappe pas à cette chaîne d’exploitation. Les paysans eux-mêmes abusent de son excès de bonté et d’altruisme. Lorsque Lazzaro tombe d’une falaise et se réveille – miraculeusement – des décennies plus tard, le récit s’ancre alors dans le monde moderne, avec ses chemins de fer, ses banques et sa société de consommation.

Diptyque d’un esthétisme pastoral et merveilleux, le récit oscille entre le conte de fées et la critique sociétale.

Deux époques pas si différentes…

Si le saut temporel marqué par la « fausse » mort de Lazzaro aurait pu constituer une véritable rupture entre deux époques à priori diamétralement opposées, il permet surtout de mettre en évidence les similarités entre ces deux périodes : une situation sociale au fond inchangée, la persistance d’une forme d’exploitation des plus démunis (le passage du servage à une forme d’exploitation plus moderne) et le vice humain.

En effet, la médiatisation du scandale de l’exploitation des paysans par la marquise Alfonsina de Luna aurait pu constituer les prémices d’une amélioration de leurs conditions, mais il n’en est rien. Même dans un monde moderne, l’entourage de Lazzaro est marginalisé, ouvertement et aux yeux de tous. Alice Rohrwacher ne fait bien sûr en aucun cas l’éloge d’un monde paysan. Mais à travers cette évolution, elle permet la critique du monde actuel : submergé par l’individualisme (au sens courant du terme), où les inégalités sociales persistent et s’accroissent, où la magie s’estompe, et où Lazzaro fait malheureusement figure d’intru.

Toutefois, une mutation sociale et structurelle

La réalisatrice italienne parle très justement du « passage d’un Moyen Âge matériel à un Moyen Âge humain » pour décrire l’évolution de la société italienne et de ses mentalités durant les dernières décennies. La deuxième partie du diptyque illustre ainsi l’exode rural et les crises de logement qu’a connus l’Italie des années 1950-1970. Nous pouvons voir les proches de Lazzaro s’entasser dans des habitations de fortune au bord des chemins de fer.

Ainsi, si la modernité matérielle avec l’exode rural s’est installée, les considérations humaines semblent diminuer, dans une société de plus en plus sauvage et dans laquelle les liens sociaux s’affaiblissent, là où même les anciens paysans paraissent  avoir succombé.

Par exemple, le rejet initial de Lazzaro par son entourage, lorsqu’il réapparaît des décennies plus tard, témoigne de ce processus de « déshumanisation ». Même s’il existe des raisons à ce refus, il représente à lui seul l’anéantissement et le rejet de toutes les vertus propres à l’Homme dans sa conception la plus pure : la sensibilité, la générosité, la bonté…

Lazzaro : une figure christique 

C’est par Lazzaro, un personnage simplet, que réside le tour de force réalisé par Alice Rohrwacher. A travers le regard émanant des yeux écarquillés de son personnage, la cinéaste arrive à faire ressortir les lacunes du monde moderne. Mais ce n’est pas tout. En inculquant une dimension religieuse – voire divine – à l’adolescent, elle crée un véritable antagonisme entre Lazzaro et le monde dans lequel il vit, comme s’il n’était pas à sa place. Allégorie de la bonté, Lazzaro est aux antipodes des attitudes actuelles. Il est tout sauf individualiste, il est charitable, altruiste et bon.

Ce saint, cet antihéros permet alors un éloge à la bonté – comme si rien ne pourrait alors lui arriver et qu’il serait en permanence protégé par un élément supérieur, divin – ainsi que la mise en exergue d’un individualisme croissant et d’une modernité discutable. En effet, son innocence, sa bénignité l’élève d’un point de vue moral au-dessus des hommes. Lazzaro se fait dominer mais Lazzaro ne se plaint pas et s’en sort toujours (ou presque), même lorsqu’il tombe du haut d’une falaise…

Un véritable conte merveilleux

Le point de vue précédent donne l’illusion que Lazzaro Felice n’est qu’une simple chronique sociale. Ce n’est pas le cas. Avec son esthétique bucolique et merveilleuse, Alice Rohrwacher signe un véritable conte de fées dans une première partie pleine de justesse et de maîtrise. Les nombreux plans exaltant la beauté des paysages de la campagne italienne, le personnage de Lazzaro et sa dimension christique, donnent un caractère poétique à cette réalisation et  font passer au second plan un des enjeux de cette partie : l’exploitation scandaleuse des paysans dans un monde ayant rompu avec la féodalité, et ce depuis un bon moment.

La seconde partie,  bien que s’ancrant dans le réel et s’apparentant presque à un documentaire, maintient cependant la symbolique religieuse. Comme en témoigne la scène dans laquelle Lazzaro attire majestueusement vers lui les symphonies qui retentissent dans l’Eglise, ou bien lorsqu’un loup apparaît dans la scène finale (dont la signification est floue : divinité ? symbole de solitude ?)

Bilan 

Ainsi, au premier regard, ce film peut paraître naïf et beaucoup trop simplet dans son approche de la société italienne et de ses mutations lors des dernières décennies : l’Homme s’individualise, devient ce bon gros méchant produit d’un diabolique capitalisme sauvage et de la modernité. Il n’en est rien. Ce long-métrage apporte au contraire une réelle réflexion sur le monde moderne par le prisme de ses manquements : Lazzaro et ses valeurs, Lazzaro et son comportement, Lazzaro et sa conception du monde et des gens.

Mais avant tout, Alice Rohrwacher aborde ces différentes thématiques de manière légère,  à travers un récit merveilleux et poétique dans lequel Lazzaro est le héros-prophète. Une ode à la bonté, à une manière de vivre et de considérer l’humain. Une fois le film terminé, après avoir quitté la salle obscure, on ressort avec l’impression d’avoir rêvé ; avant tout.

Pierre Bosson

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