La La Land, un film anti-transgressif

La La Land, un film anti-transgressif

Il est admis que nombre des arguments avancés ici peuvent être repris à l’encontre d’une majorité de la production cinématographique moderne. Parce que La La Land apparaît comme un cas extrême de rupture entre cinéma et recherche artistique, l’analyse du film cherche à dégager des pistes de réflexion pour définir un cinéma purement commercial et spectaculaire, plus proche en cela de la publicité que de l’art cinématographique.

« Le cinéma est malade. (…) D’habiles entrepreneurs le mènent par la main dans les rues. Ils amassent de l’argent en faisant pleurer les cœurs par des petits sujets pleurnichards » écrivait Maïakovski en 1922. Près d’un siècle plus tard, dur d’enlever une virgule à ce qu’écrivait le poète et théoricien futuriste, alors qu’Hollywood n’était encore qu’à ses balbutiements.

Sorti en début d’année, récompensé de tous les côtés et plébiscité (preuve en est le fleurissement de ce genre d’articles), le film de Damien Chazelle fait office de réel ouragan tant rien ne semble lui résister. Un succès qui n’étonnera pas grand monde, et sur lequel on aurait pu parier sans trop de risque au vu des ingrédients du blockbuster. Si l’on peut juger de l’intérêt artistique d’un film à ses transgressions — mais recherche-t-on vraiment des qualités artistiques intrinsèques à La La Land ? — peut-on dire que ce film est plus qu’un produit commercial ? Que nous dit-il ?

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Damien Chazelle à l’école des réalisateurs à succès

Comme tout bon produit marketing, c’est-à-dire construit pour satisfaire un besoin du public et dans ce but unique, La La Land est millimétré. Sur le fond comme sur la forme, rien n’est laissé au hasard — ou pire, à une idée— et le film se révèle être d’une frilosité et d’une platitude confondantes. L’image et notamment les jeux de couleurs sont des exemples criants de cette créativité calculée. Qu’un travail sur la couleur soit effectué dans un blockbuster semble dans l’absolu positif, mais ici tout n’est qu’illusion. On sent que le film tente de nous montrer un parti-pris esthétique, mais celui-ci n’est que superficiel. En effet les rappels complètement gratuits de couleurs primaires tout au long du film, par les costumes comme par les éclairages, provoquent un rendu final « kitsch-pop » qui n’est en fait qu’à l’image des personnages du film : faussement singulier. Le réalisateur ne fait qu’embrasser son segment de marché, soit celui du film qui donne l’impression d’une recherche artistique.

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Le formalisme du scénario révèle là aussi, en plus de sa propre maladresse, le manque d’ambition absolu de La La Land.  La théorie hollywoodienne du scénario est respectée à la lettre, et on a ainsi droit à des scènes de conflit qui impressionnent par leur artificialité. Les obstacles à l’amour des deux protagonistes ne sont pas crédibles, l’opposition de motivations (amour/succès) traitée très scolairement, et que dire de la scène de rupture ? Présagé par un jeu de mots d’une grande finesse (« FALL »), mis en valeur par de superbes jeux de lumières et accentué avec maestria par un poulet qui crame, l’échange est indigeste. La théorie du scénario, mise sur papier par John Truby — d’ailleurs hautement contestable — n’est jamais vécue, réappropriée. Tout est attendu.

De la même manière, le montage est d’une créativité nulle (ce qui est encore moins étonnant, dans un Hollywood qui conçoit le montage dans la seule optique du confort du spectateur). Pas une seconde de trop-court ou de trop-long ne viendra sortir le spectateur de son rêve éveillé, de son roller coaster type Space Mountain (Oh comme c’est mignon ! Oh comme c’est drôle ! Oh comme c’est triste ! Oh comme c’est romantique !). Le montage participe grandement à l’engourdissement  du spectateur, à son hypnose, nous y reviendrons plus tard. Si la caméra peut sembler libre, par exemple dans le plan-séquence introductif, cette liberté n’est que factice puisqu’elle est là aussi maîtrisée au centimètre et à la seconde.

Bien sûr les changements de niveaux de narration qui amènent les parties cabaret peuvent sembler originaux. Mais quel ennui ! Quel manque de grâce ! La référence aux comédies musicales du grand Hollywood, et notamment à Chantons sous la pluie est évidente, mais que La La Land souffre de la comparaison ! Alors que tout un tas de trouvailles et d’idées donnent au film de Stanley Donen un charme inépuisable (prenons pour exemple le célèbre Make ’em laugh qui surpasse à lui seul en transgressions — ne seraient-elles que formelles — l’ensemble de ce film), absolument rien n’est affirmé ou même tenté dans les très plats numéros de Chazelle. Le produit est une comédie musicale, alors il faut bien chanter et danser, tant pis si les acteurs ne sont ni chanteurs ni danseurs : on voulait des stars, pas des gens de talent. Pour preuves accablantes les ridicules pas de claquettes et le casting d’Emma Stone, plus proche en intensité dramatique et philosophique de 50 nuances de Grey que de Chantons sous la pluie.
En fait La La Land est millimétré jusque dans ces références. Ce n’est pas tant une comédie musicale qu’une contrefaçon de comédie musicale. De même, le film tente coûte que coûte de justifier un cachet cinéphile par de multiples références aux mythes hollywoodiens : Casablanca, avec Bogart et Bergman, de multiples portraits d’acteurs (on pourrait sûrement faire la même critique quant aux références musicales), La fureur de vivre… Ainsi la scène au planetarium qui rejoue ce dernier film, outre sa platitude, cristallise cette fausse cinéphilie, cette tendance aux clins d’oeils douteux. Ce n’est pas le cinéma qui est glorifié, et encore moins le « bon cinéma », mais le cinéma que le spectateur connaît. On cherche à s’installer dans sa zone de confort. Le film ne fonctionne en fait vraiment que comme ça : par raccordances faibles, par cajolement du spectateur. On veut qu’il s’y sente bien. Mais comment ne pas aimer un film avec Emma Stone et Ryan Gosling ?

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Car dans notre société personnifiante (ou peoplisante) on ne peut pas prétendre faire un film à gros budget avec des inconnus. C’est simple, si l’on réunit l’acteur le plus en vogue et l’actrice la plus en vogue, la réussite d’un film est assurée. On comprend alors pourquoi le contenu est secondaire. Là encore, le film fonde son succès sur un élément qui lui est complètement extérieur, soit la popularité de ses acteurs. L’ironie est d’ailleurs féroce : Emma Stone, sûrement repérée après moults castings, incarne une jeune actrice de talent qui galère d’auditions en auditions. Mais finalement elle sera remarquée et deviendra à son tour superstar. Ah, il y a une justice tout de même.

 

La justification latente

À l’argument que tout film est politique, on objectera que tout peut être compris politiquement. Mais face à un film d’une telle audience et surtout accepté comme il l’est, il est nécessaire d’essayer de comprendre la réalité qu’il véhicule. Car c’est bien une réalité que le film crée, une réalité d’autant plus forte qu’elle est visible et en mouvement. Ainsi Jean-Louis Baudry comparait l’expérience cinématographique au mythe de la caverne de Platon : le spectateur regarde émerveillé ce qu’il croit — ce qu’il sait — être le monde, mais n’est qu’une projection d’ombres déformées.

Ainsi si les personnages sont moulés, bien sûr, ils ne le sont pas trop. Ils ont juste ce qu’il faut de différent, de particulier. Ils sont nous, dans tout ce que cette notion a de vague et d’irréel. Car en creux se dessine ce qu’ils ne sont pas : radicalement différents et particuliers. Ils ne débordent jamais de leur moule d’originalité. Ici s’exprime le fantasme idéologique d’une rationalisation des différences, toutes comparables et acceptables, en théorie. Si lui aime Charlie Parker et elle Jean-Luc Godard, si lui est plutôt tête brûlée et elle plutôt rat de bibliothèque, ils sont pareils. Tout un modèle de société est justifié ici, dans lequel chacun se définit selon un quelconque critère sans intérêt, car la véritable différence est niée.

Et dans cette réalité, les différences font guise de Destin. On retrouve le concept très capitaliste de prédestination. Chacun possède sa petite particularité pour trouver sa petite — ici grande — place dans le monde. Par effet de renverse, si une personne réussit, c’est qu’elle le mérite intrinsèquement. Ainsi, au bout du compte, les deux personnages principaux (y a-t-il en fait d’autres personnages ? le modèle individualiste n’est-il pas révélé dans cette étroitesse numérique ?) réalisent leur rêve, et ce n’est là que justice. La notion de justice va d’ailleurs de pair avec celle de prédestination. Ce que le film sous-entend, c’est que la Justice régit le monde, et qu’à force de persévérance, chacun peut y arriver — s’il est suffisamment talentueux, bien sûr.

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Un film totalitaire ?

La réalité que présente le film est toute idéologique, préconçue, maîtrisée. Puisqu’il ne se réfléchit pas, puisqu’il se prétend, et sans doute se croit, apolitique, la force de La La Land est d’autant plus dangereuse. En fait il accepte tout comme une évidence, et fait ainsi tout accepter. Ce n’est pas qu’il refuse la critique, il ne la conçoit même pas. Cette naïveté serait touchante si elle n’était pas dévastatrice, car sa conception uniforme de la réalité englobe tout.

Mais le film est peut-être totalitaire car il englobe également le spectateur. Par son approche de divertissement, il l’installe dans un état de torpeur et le désarme en quelque sorte. En utilisant les codes hollywoodiens dramatiques et esthétiques, il crée chez le spectateur, qu’il le veuille ou non, un attachement émotionnel aux personnages. Difficile de ne pas être touché lors du retour en arrière final, lorsque toutes les scènes déjà vues (et donc intégrées) sont rejouées avec une fin heureuse. Le spectateur est donc sollicité dans son empathie, et subit une sorte de braquage affectif, ou plutôt d’hypnose, qui lui fait d’autant plus accepter ce qu’il regarde. Jean-Louis Baudry, encore lui, compare le processus d’identification cinématographique à la phase du miroir du bébé, lorsqu’il s’identifie en tant que Soi pour la première fois, alors qu’il ne marche pas encore (seul ses yeux bougent), et forge sa conception d’Être individuel. De même, le spectateur de cinéma s’identifie au film, dans un processus bien plus puissant que dans d’autres arts. Il se voit, se découvre, s’accepte comme évidence. Ainsi, s’il n’est pas réveillé lors de cette expérience, si le film ne fait aucun effort réflexif, et s’il ne cherche justement qu’à l’endormir, il le possède entièrement, car inconsciemment et subconsciemment.

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Cependant un élément vient troubler cette totalité, et vient questionner cette analyse. Alors qu’ils se retrouvent, les deux héros fantasment une histoire heureuse où ils n’auraient pas été séparés et auraient vécu de leur amour. Mais ils se séparent de nouveau, sûrement car ils ne veulent pas se remettre ensemble, car ce n’était qu’une amourette, une aventure. Ils sont en effet maintenant tous deux installés, et leur année passée ensemble  — qui remonte alors à cinq années auparavant — n’aura été qu’une étape de leur vie. Le regard final est alors de la pire hypocrisie possible, car chacun veut faire croire à l’autre, à soi-même, et surtout au spectateur, que leur amour était quelque chose de spécial, de transcendant, alors qu’ils se tournent le dos et continuent dans leur destinée sans vrai problème.

Mais si l’on y voit de la mélancolie, l’édifice se fissure. Presque tout le film est alors remis en cause, puisque les personnages semblent vouloir lui échapper. Ils prennent presque vie. Peut-être que dans ce regard se trouve également la détresse du réalisateur. Le regret d’avoir lui aussi choisi le succès plutôt que l’amour, le regret de l’erreur. Le regret d’un mauvais film.

John

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4 Comments

  • Océane 4 mars 2017 at 16 h 41 min

    Je trouve que la rupture que tu fais entre publicité et cinéma est assez convenue pour le coup, et le fait de vouloir vendre un produit ne sous-entend pas qu’il ne puisse pas y avoir de recherche artistique dans la réalisation. Je trouve ça facile comme argumentaire. On a une définition assez sclérosée des genres de la vidéo je trouve. Je pense aussi que t’as une vision trop politisée du film et tu l’intègres dans une réflexion à moitié socio-politique, je trouve ça dommage parce que c’est un film qui s’est uniquement présenté comme divertissement grand public, ce que tu nommes toi « consommation de masse »; et même si c’est important d’avoir des avis divergents et c’est pour ça que ton avis compte, je crois vraiment pas qu’il faille faire un pamphlet à son égard, surtout que dans le genre blockbuster, il y a franchement eu pire au cours des derniers mois. Le mec au moins a le mérite de nous proposer un scénario, une réalisation que tu juges toi même « trop maîtrisée » (même si je comprends pas trop ce que tu veux dire par là, comme si certaines œuvres ne l’étaient pas) mais que moi je nommerai très belle. Je vais te dire, la vraie force du film réside pour moi dans le fait que justement c’est une oeuvre très grand publique et que pour une fois, on se fout pas de ta gueule; on vient pas prendre les spectateurs pour des cons et même si les thèmes sont rebattus, je trouve que là encore, il y a pas de niaiseries. La fin en elle-même est très peu conventionnelle pour le coup, quand on pense à la comédie romantique traditionnelle ou certaines comédies musicales récentes, et je trouve ça dommage qu’on relève pas les petites innovations qui sont faites; et que tu décries comme étant superficielles et encore une fois convenues (alors que c’est pas le cas). Je pense que t’as pris le film uniquement sous le fait qu’on l’a présenté comme un film sur l’enchantement, alors que ça reste aussi un bon film sur la désillusion et le fait qu’il faille faire des choix dans la vie, qu’ils sont difficiles à prendre mais irrémédiables. Tu dis que le scénario est saturé de scènes typiques, ce qui n’est pas faux, mais dans la mesure où c’est un film hommage… Efin tu vois ? Pour la scène du poulet je trouve ça un peu hypocrite de ta part que tu soulignes pas le fait que justement, Chazelle met un peu d’humour dans une scène qui ne l’est pas du tout en jouant avec le cliché justement. Elle sert à faire descendre la pression tu vois, pour éviter toute dramatisation.
    Pour ce qui est de la performance des acteurs, je suis d’accord sur le fait que lorsqu’on compare à des chefs d’oeuvres comme Chantons sous la pluie, Lalaland puisse en souffrir. Mais à cela je vais te répondre deux choses: la première étant que le film ne peut pas être entièrement compris comme une comédie musicale et qu’il l’est uniquement dans sa première partie; dans la deuxième, dans la mesure où elle montre le désenchantement, est beaucoup moins musicale. C’est sans doute pour ça que Chazelle a préféré prendre des acteurs que des artistes; et oui comme tu le rappelles c’est un film qui a coûté cher; le choix d’acteurs comme Stone ou Gosling assure de faire beaucoup d’entrées dans les salles. C’est assez pragmatique comme choix, je le conçois mais c’est compréhensible quand des producteurs ont investi plusieurs millions de dollars dedans (autant il n’a même pas eu le choix de ses acteurs).
    Pour ce qui est de la « zone du confort » dont tu parles, je trouve ça à nouveau hypocrite dans la mesure où le grand public ne regarde plus de comédies musicales, c’est un genre en train de mourir. Moi au contraire, je trouve ça super courageux de se dire « on va faire un succès avec une comédie musicale » alors qu’en 2016, le film ayant le plus gros box office c’était Captain America… Le spectateur moderne ne connait pas forcément les comédies musicales des années 70; ce dont tu parles comme si c’était une évidence.
    Ensuite, tu prends des raccourcis parfois qui me sidère un peu quand même du style « Si l’on peut juger de l’intérêt artistique d’un film à ses transgressions »; je suis pas contre l’innovation mais ça ne veut pas dire qu’elles sont toutes bienvenues et réussies, ça ne veut pas dire non plus que tout ce qui est conventionnel est à jeter.
    Je t’aime beaucoup Gab mais ta critique m’a mise en colère, je trouve ça d’un snobisme et d’un narcissique assez sidérant. Tu dis clairement que le spectateur lambada est un con qui se fait duper par ce qu’il voit, mais toi par contre, tu alertes les gens sur l’aspect totalitaire du film… C’est dommage. Allez, salut, on se retrouvera autour d’une discussion sur Bourdieu.

  • Christophe 9 mars 2017 at 10 h 20 min

    Quelle réponse! je n’aurai pas dit mieux.

  • Louise 9 mars 2017 at 17 h 14 min

    Désolée John ton article aurait presque pu être intéressant, malheureusement l’ouverture de la fin est digne d’une mauvaise conclusion de dissertation lycéenne. Bonne continuation à toi et j’espère que tes goûts évolueront ainsi que tes références cinématographiques.

  • John 14 mars 2017 at 1 h 05 min

    Bonjour,
    J’aurais sûrement dû insister plus longuement sur le plaisir immédiat que procure le film. Je m’inclus bien évidemment dans le spectateur que je décris dans l’article, et le film a été pour moi aussi plaisant et facile à regarder. J’essaye ici d’intellectualiser ce ressenti, et fait reposer ma critique sur une définition bien sûr très subjective de ce qui donne à un film une valeur artistique. Je pense effectivement que l’apport artistique du film est très faible, ce qui est évidemment débattable (dans le dernier paragraphe je questionne d’ailleurs moi même ce point de vue). Je crois peu à l’objectivité d’une critique, et cherche à questionner « l’objectivité du nombre ». Peut-on faire de l’art grâce à une étude de marché ?
    S’il s’agit certainement d’un bon divertissement, je cherche à mettre en lumière l’amalgame entre intérêt artistique et intérêt commercial, ainsi que sa dangerosité dans la suite de l’article.

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