La Porte du Paradis (Heaven’s Gate), de Michael Cimino ✭✭✭✭✭

La Porte du Paradis (Heaven’s Gate), de Michael Cimino ✭✭✭✭✭

Le jeudi 21 février avait lieu à l’UGC Ciné Cité des Halles une projection de La Porte du Paradis (Heaven’s Gate) de Michael Cimino (Voyage au bout de l’enfer, L’année du Dragon), en version restaurée et surtout avec le montage originel du réalisateur. Car lorsque le film sort en 1980, il dure 3h39, mais après une semaine d’exploitation catastrophique en nombre d’entrées, Cimino est contraint de le remonter pour la distribution internationale et accouche finalement d’une version de 2h29, considérablement différente de la première, soit un véritable massacre artistique. Malgré cela, le film est four financier mondial (environ 3,5 millions de dollars de recettes pour un budget de 44 millions), un assassinat critique (la presse américaine comme française dénonce un scénario nul, un gâchis d’argent, la niaiserie des dialogues et de l’histoire) et Cimino devient alors le paria d’Hollywood et rejoint  le club des loosers magnifiques de l’histoire du cinéma, ces cinéastes maudits tel Terry Gilliam.

Pourtant, aujourd’hui lorsque j’interroge les cinéphiles de tous horizons croisant ma route, nombreux sont ceux qui me parlent de ce film comme « l’un des plus grand films de tous les temps », « un chef-d’œuvre absolu », tel mon grand père (féru de cinéma) qui m’a souvent décrit  cette fameuse « version longue » comme l’égal de La Belle et la Bête de Cocteau ou des Enfants du Paradis de Carné pour lui. Comment une œuvre peut donc se vautrer d’une manière si grotesque sur tous les plans à sa sortie et être en même temps une référence quasi-biblique de la cinéphilie mondiale ? C’est avec en tête ce mystère que je me suis rendu à cette séance, curieux de savoir ce que renfermait ce titre grandiose et prétentieux, ce qui se cachait derrière cette fameuse Porte du Paradis.

Mais cette projection était un peu particulière : la venue de Michael Cimino et d’Isabelle Huppert était annoncée. Après quelques minutes d’interrogation (la bête va-t’elle vraiment venir ?), un chauve d’UGC hurla que l’un des plus grands cinéastes de tous les temps nous faisaient l’honneur d’être présent ce soir. J’ai vu alors descendre sur scène un vieux cowboy bizarre, à mi-chemin entre Leos Carrax et Michael Jackson, lunettes fumées, chapeau texan, santiags et pattes d’eph’. Il semblait déconnecté du monde réel, son distributeur l’aidait à marcher, puis il décida de serrer la main à toutes les personnes du premier rang, dont je faisais parti, et enfin il s’exprima. “I’d like to sit next to you, but I must go to a dinner with boring people. I’m just like you, I work hard, I’ve been wearing the same clothes ever since” Humilité et étrangeté ont donc caractérisé le petit discours sans queue ni tête de Cimino qui rajouta à propos de lui et d’Isabelle Huppert, absente ce soir-là : “At this time, we were the true Enfants du Paradis, but we didn’t know it “, ce qui fut le point finale d’un moment totalement surréaliste en présence d’un dinosaure du cinéma.

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Puis vient le film. Diviser en trois époques, c’est un western singulier qui s’ouvre sur le personnage central, James Averill (Kris Kristofferson), qui court pour rattraper un cortège d’étudiants rentrant triomphalement dans Harvard. On comprend qu’il s’agit là de la fin de leur promotion ; s’ensuit alors un discours enflammé par l’orateur charismatique de la promotion, Billy Irvine (John Hurt). La beauté visuelle et la grandiloquence des plans marquent ce début de film, comme la magistrale scène de balle en plein air. Vingt ans après, on retrouve James, mais cette fois dans une atmosphère brumeuse et poussiéreuse, celle du far west tel qu’on le connaît, et c’est là l’entrée du film dans le style western. James est maintenant barbu, habillé comme Josey Wales, et shériff du Comté de Johnson, Wisconsin. Quant à Billy, il semble avoir perdu de sa verve oratoire, il est alcoolique à vue d’œil et membre d’un syndicat de gros éleveurs richissimes. Ce syndicat peuplé de fumeur de cigares ventripotent a dressé une liste noire de personnes à abattre, notamment de nombreux immigrés qui peuplent le Comté et qu’ils accusent de voler les terres réservées aux « vrais » citoyens américains. James a donc pour rôle de faire valoir les droits des immigrés qui peuplent en majorité la ville de Steetwater. Le scénario, écrit par Michael Cimino, est inspiré d’un évènement réel de l’histoire des Etats-Unis : la bataille de Johnson County.

Ce basculement d’époque et de décors est le point central du film. Par le contraste brutal, Cimino introduit le premier élément d’une complexe et puissante réflexion sur les Etats-Unis et leur construction. Harvard est dans l’imaginaire le centre névralgique de la réussite à l’américaine, c’est là d’où sorte les élites respectables et puissantes ; ironie ou réalisme, tous ces jeunes diplômés fougueux atterrissent, constituée en une seule et même classe, au fin fond du far west, centre névralgique d’une histoire américaine violente et difficile. Ils sont même les acteurs principaux de cette violence : pour protéger leurs intérêts, ils tuent, meurtres autorisés par le gouvernement fédéral. Cimino aborde avec brio les thèmes universels de l’intégration, de l’immigration, de la violence, de la pauvreté, de la peur, de l’amour, mais parmi tous ceux-là, cette intrigue est sans doute l’illustration magnifique d’un des plus intéressants, le thème de la légitimité, de la valeur de la loi, de la signification de l’uniforme. L’Etat légitime le meurtre et l’exécution dans le seul but de venir en aide à une élite établie et richissime. La loi et les institutions officielles (armée, cavalerie) n’a-t’elle alors qu’un intérêt de caste ? Est-ce sur cette base quasi-féodale que se sont construit les Etats-Unis ? C’est la question que pose Cimino, et d’une certaine façon c’est ce qu’il démontre de manière cinglante.

Au milieu de cette vague de meurtres commandités inévitable car couverte par les plus hautes instances, se dresse James Averill, lui-même issu de cette classe riche. Il l’est d’ailleurs, riche, et les personnages successifs ne manquent pas de lui rappeler, un fermier lui dit même « James, ce qui est insupportable avec toi, c’est que tu joues à être pauvre, alors que tu es riches ». Des hommes prisonniers de leur classe, l’irréversible dichotomie entre riches et pauvres qui semble dominer la société américaine que montre Cimino, et qui se traduit par la violence et la guerre : c’est une pierre fondamentale de la construction de l’Amérique selon le film. Nombreuses sont les scènes absolument grandioses où ces mondes s’entrechoquent, et qui illustrent comme jamais je ne l’avais vu auparavant le terreau terrifiant de l’injustice et de l’inégalité, à part peut-être chez Marx ou Rousseau. On peut évidemment évoquer les retrouvailles fraternels entre James et Billy au tour d’une table de billard, le premier cavalier sauvage et nostalgique, le second resté prisonnier pathétique de sa classe et tout aussi nostalgique. Et je crois que c’est ce qui est le plus beau dans Heaven’s Gate, le personnage de Billy, qui fut le leader des étudiants d’Harvard, orateur charismatique et acclamé, est aujourd’hui un poivrot, un lâche, devenu attachant par son impuissance à faire entendre sa voix qui était pourtant la voix parmi les voix du temps d’Harvard. « James, do you realise ? It’s over», voila la phrase que Billy prononce à la fin de la première partie du film, et c’est très lourd de signification. Il sent que cette époque bénie des études va se déverser  et se diluer dans l’océan puant de ce que les schémas de la société américaine exigent de lui : devenir un misérable pion de sa classe. Billy s’y résout par l’alcoolisme, James le refuse et devient un cowboy à l’américaine, figure mythique du héros solitaire et révolté (qui ne crache pas non plus d’ailleurs sur une grosse cuite de temps en temps).

James est appelé comme shériff pour incarner la justice, justice qui se déconnecte peu à peu de la légitimité des institutions. Kris Kristofferson est le cliché parfait de ce héros, et il est génial, car Cimino a l’art manifeste de sublimer les clichés. Car le cliché est bien présent lorsqu’Isabelle Huppert joue la tenancière de bordel tiraillée entre deux hommes, James et Nathan D. Champion (Christopher Walken). Mais cette intrigue qui semble au premier abord parallèle, s’intègre lentement dans le récit et devient un des autres pivots du film, où Isabelle Huppert devient l’héroïne nécessaire qui interroge la place si particulière de James dans la société, et qui humanise le personnage ambigu de Champion, pourtant tueur à gages du syndicat d’éleveurs. Tel Midas, Cimino transforme en or tout ce qu’il touche, les personnages qu’il filme, les sujets qu’il aborde, et maitrise tout ce que lui permet le cinéma, la musique comme les acteurs, les symboles comme le récit.

Mais pendant ce temps, sourdement, sans que le spectateur ait réellement eu le temps de s’en apercevoir, les cavaliers de l’apocalypse dévalent la montagne, brulant et tuant, le cynisme d’une main, la winchester de l’autre. Les immigrés sont tués un par un, et pour eux une question s’impose bientôt : fuir ou résister ? Et nous voilà au milieu d’une hallucinante scène de combat entre d’un côté les éleveurs et de l’autre les immigrés, aboutissement brutal de la tension latente et du danger qui guettait les habitants de Sweetwater, et allégorie de la violence viscérale des racines des Etats-Unis.

Heaven’s Gate est au croisement de Pat Garett et Billy the Kid de Sam Peckinpah et Barry Lyndon de Kubrick, par sa mélancolie et sa beauté. Quant à Cimino, les portes du paradis se sont ouvertes pour lui, Zola et Georges Harrison l’attendent sans doute pour boire des Cuba Libre.

Tristan Vaslot

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