La Quietud ou ce qu’il se passe en famille…

La Quietud ou ce qu’il se passe en famille…

Avec le cinéma argentin et particulièrement celui de Pablo Trapero, on est rarement déçu. Il avait déjà prouvé son talent pour les drames familiaux dans El Clan (2016), il revient cette année avec La Quietud qu’on a vu pour vous à la Mostra. Décryptage.


C’est dans un immense domaine familial: « la Quiétude », que se déroulent les événements qui mèneront ironiquement, à la plupart des problèmes des protagonistes. Eugenia, interprétée impeccablement par Bérénice Béjo rentre au pays pour visiter son père mourant. Elle retrouve donc sa mère (interprétée par Graciela Borges) mais surtout sa sœur Mia (Martina Gusman) après des années de séparation. Alors que celles-ci étaient manifestement fusionnelles tout au long de leur jeunesse, le spectateur est très vite plongé dans des retrouvailles chargées de secrets, drames et conditions que sous-tend l’existence de toute famille.

Au fil de dialogues caustiques, le film se défait en donnant indice par indice les clés pour comprendre à la fois le coeur des querelles sororales et parentales mais aussi l’intrigue politique en toile de fond. En effet Trapero a décidé de peindre une famille dont le père trempait dans les magouilles politico-financières de la dictature argentine comme prétexte pour revenir sur le trauma d’un pays entier. La psychanalyse freudienne qu’il impose à ses personnages, en commençant par les relations complexes qui unissent deux filles et leur mère, lui permettra de conclure son polar. Et ça marche très bien malgré une fin plus ou moins bâclée, on vous laissera juge là-dessus, no spoil.


Quoi qu’il en soit, chaque personnage vient avec un énorme bagage émotionnel et satisfait la catharsis du spectateur qui se retrouve dans les non-dits familiaux qui pèsent sur eux. Les jeux de caméra qui insistent beaucoup sur le hors-champ, tiennent en haleine et créent une pression psychologique qui participe au suspens du film. Au contraire, certains plans plus contemplatifs permettent d’apprécier le calme de la campagne argentine rendant le film d’autant plus troublant.

Pour ce qui est de la relation entre Eugenia et Mia, on pense à l’hainamoration dont parle Lacan (1999). La plus jeune des deux (Mia) admire l’autre et la déteste en même temps pour tout ce qu’elle a et représente : Eugenia s’est émancipé du joug de la mère, vit à Paris avec l’homme qu’elle aime (Vincent aka Edgar Ramirez), ils cherchent à avoir un enfant… Le seul homme dans la vie de Mia est son père et le film s’attache à défaire cet œdipe en associant le mourant aux exactions de la dictature militaire. Une fois le mythe brisé, Mia ne vivra plus que pour Eugenia et c’est peut-être ce qui rend la fin du film assez frustrante. Trapero fait le choix de laisser la relation sororale incestueuse se poursuivre dans l’imaginaire du spectateur. Il ne les sépare pas à la fin et nous laisse supposer un happy-ending. Contrairement à Ingmar Bergman qui dans Le Silence (1963) laisse sous-entendre l’amour incestueux aussi, bien sûr, mais privilégie le réalisme et les sépare dans une violence renfermée. Le sujet est inépuisable et reste manifestement un exercice complexe, on ne lui en voudra pas trop d’avoir essayé.

Vous l’aurez compris, c’est surtout les liens inter-familiaux incarnés comme jamais qui tiennent le film. Il repose donc réellement entre les mains des trois actrices principales. Les acteurs hommes viennent en personnages secondaires, en soutien et le font parfaitement. Mais c’est la force de la mère et des jeunes femmes qui perce l’écran. Cette impression est renforcée par la place souvent accessoire des hommes dans le film à la fois dans l’histoire et dans les plans où ils sont spatialement isolés: l’ami de longue date de la famille (Esteban aka Joaquin Furriel) n’est qu’un objet sexuel pour Eugenia; l’amour triangulaire entre Vincent, Eugenia et Mia n’est qu’un prétexte pour les deux sœurs d’être ensembles et de partager encore davantage; le père est réduit par la mère… Bref on peut dire que Trapero prend la revanche des femmes après des années de dictature où celles-ci ne pouvaient vivre qu’à travers le père, le frère, l’époux. La première étape vers la rédemption étant l’assomption, Trapero en prend acte via La Quietud : il réconcilie l’Argentine après en avoir expié le passé. Challenge ambitieux mais réussi.

Joséphine Duvignacq

About the Author

Leave a Reply

Optionally add an image (JPEG only)