Le vent se lève de Hayao Miyazaki ✭✭✭✩✩/✭✭✭✭✭

Le vent se lève de Hayao Miyazaki ✭✭✭✩✩/✭✭✭✭✭

Naoko

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    Après plus de 30 ans de carrière, 11 films dont la plupart, comme Princesse Mononoké ou Mon Voisin Totoro, font sans conteste parti des meilleurs films des dernières décennies, Hayao Miyazaki annonce que Le Vent se Lève mettra un terme à sa carrière dans l’animation. Pour ce dernier film, il décide de conter l’histoire de Jiro Horikoshi, un ingénieur japonais de la première moitié du XX eme siècle dans un film d’animation poétique et visuellement réussi. Ce portrait, ancré dans un univers réaliste et forcément moins onirique qu’a l’accoutumé est un pari risqué, et seulement partiellement réussi.

Tout d’abord, le personnage de Jiro Hirokoshi pose problème dans le sens où il n’est présenté que comme un rêveur passionné et pas comme le créateur d’une arme meurtrière (le Zero Figther, avion meurtrier de la seconde guerre mondiale). Jamais ou presque il n’est question de l’atrocité de la guerre, et la distance prise par Miyazaki a ce sujet donne une impression de vide dans le personnage de Jiro. De même, la relation amoureuse qu’il développe avec sa femme est très froide, on a du mal à s’attacher au héros.

Un film qui n’a toutefois pas que des mauvais cotés, comme d’habitude, Miyazaki  nous transporte dans un film d’animation poétique et visuellement sublime. Un film à voir tout de même, rien que pour rendre un dernier hommage au maitre de l’animation japonaise.

Victor Tibi

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    Avec « Le vent se lève », le cinéma d’animation voit l’une de ses plus grandes figures de proue lui dire adieu. L’oeuvre ultime de Miyazaki en a fait trépigné plus d’un d’impatience, et l’année 2014 semblait définitivement débuter à l’aûne du vent. Ils ont pourtant été nombreux à avoir crier au scandale: traître à la patrie, oubli des conséquences mortelles provoquées par l’aviation japonaise, personnages ternes, rythme lent, trop réaliste, le cahier de charges de « Le vent se lève » ne semblait pas finir de s’alourdir, un Ghibli avait rarement autant divisé, et c’est pourtant ces aspects là qui font qu’on s’est tous longuement interrogé au sortir de la salle obscure.
    Le dernier Miyazaki est finalement de ces films dont on aimerait sonder les moindres aspérités, recoins car si l’on peut bien être sûr d’une chose, c’est qu’il est plein d’une richesse inépuisable. Cette critique se veut donc avant tout être une lecture analytique du film, destiné à qui l’ayant déjà vu.

Entre continuité et rupture

    On espère toujours avec une certaine ardeur que le chantier d’un réalisateur qu’on affectionne tout particulièrement donnera vie à un film qui nous confortera dans les petites habitudes, manies qu’on avait usage de retrouver à chacun de ses ouvrages tout autant qu’il nous étonnera, nous prendra au dépourvu. C’est finalement chose faite avec le dernier opus de Miyazaki qui peut surprendre à bien des égards.
Ici, exit le bestiaire de « Le voyage de Chihiro », l’aspect fantasmagorique de son oeuvre si bien illustré dans « Le château ambulant », ou les références shintoïstes qui ont pourtant toujours joué un rôle plus ou moins prépondérant dans ses travaux. « Le vent se lève », à la fois intime et très sombre, marque une rupture très nette dans les habitudes scénaristiques et scéniques de Miyazaki. Il est pourtant loin de constituer une négation de celles-ci, bien au contraire, Miyazaki a rarement accordé une place aussi importante à l’onirisme dans ses oeuvres précédentes: en effet le rêve joue ici un rôle moteur, alors même qu’il ne servait généralement que de cadre.
    Jiro, un garçon courageux rêve de piloter des avions. Sa vue défaillante l’en empêchant, il décide de reporter cette passion sur la construction aéronautique. Régulièrement, il rêve des avions qu’il pourrait construire ainsi que de la personne qui l’a toujours inspiré: l’ingénieur Caproni. Miyazaki exploite donc la thématique de l’onirique dans le seul cadre des rêves de Jiro, mais c’est sans oublier que « c’est dans les rêves que commence la responsabilité ». En effet ces derniers semblent jouer un rôle plus que déterminant dans l’existence de Jiro, et lui servent d’inspiration notoire, constituant l’un des vecteurs principaux de sa réussite professionnelle chez Mitsubishi, en tant que concepteur aéronautique.

    Le revers de la médaille est pourtant bien là, la scène d’introduction du film étant d’ailleurs plutôt éloquente à ce sujet: alors qu’il pilote un avion dans son rêve, le petit Jiro est bientôt attaqué par un tas d’avions chasseurs, et l’on voit alors ses yeux se déformer pendant un très court instant, le rêve se muant alors en cauchemar. Cette scène prend tout son sens à mesure que l’on progresse dans le film, et fait  écho à ses paroles durant la scène finale, lorsqu’il se rend compte que son aveuglement lui a finalement coûté l’être cher, tant aimé.

    Jiro incarne l’exemple même du personnage coincé dans sa rêverie et qui, incapable d’en lever les yeux, précipite sa propre personne ainsi que son entourage dans une impasse. Incapable de tout geste d’introspection, le personnage principal brille de par son insouciance.
Il ne sort absolument pas grandi de ces dizaines d’années d’expériences diverses et variées, bloqué dans une sorte de léthargie de l’enfance.

    Le cinéaste semble avoir délibérément marqué une rupture avec ses oeuvres précédentes, il soutient d’ailleurs avoir complètement modifié son système de travail, affirmant qu’il destinait son film à un public adulte, et que les enfants, eux, « comprendraient plus tard ».

    Le fantasmagorique, l’onirisme en général, était jusqu’à présent toujours apparu comme salvateur dans l’oeuvre miyazakienne, dans « le vent se lève » il nous est présenté tout autrement puisque le public visé est adulte. Il y est décrit comme sans issu pour appréhender la réalité, on a d’ailleurs presque l’impression que Miyazaki nous met en garde, comme si ce chant de cygne était également celui du désenchantement.

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La guerre, sujet ou motif ?

    Le personnage de Jiro illustré dans cette fresque troublante de réalisme est en réalité un enchevêtrement de deux importantes personnalités nippones admirés de Miyazaki lui même : D’une part Jiro Horikoshi, un ingénieur aéronautique connu pour être à l’origine des chasseurs Mitsubishi A6M Zero, qui ont joué un rôle indéniable dans la victoire japonaise lors de la bataille de Pearl Harbour, et d’autre part l’écrivain Tatsuo Hori, dont le récit « Le vent se lève » rend compte de l’histoire d’amour sans issue qu’il a partagé avec sa femme tuberculeuse. Tout deux sont issus des années 30, et tout deux ont vécu la guerre, ainsi que l’amertume des rêves brisés et souillés par l’Histoire.
    En magnifique conteur, Miyazaki entrelace ici la petite histoire dans la grande pour mieux nous emporter dans le Japon d’avant guerre, à travers des événements majeurs tel que le tremblement de terre qui frappa le Kantô en 1923, la Grande dépression ainsi que les tendances de plus en plus belliqueuses du gouvernement. Pour autant, on aurait tort de vouloir extirper du dernier Miyazaki une quelconque morale destiné aux faiseurs de guerres, bien au contraire il constate mais ne juge jamais. Bien que le film laisse présager de manière très subtile les prémices de la Seconde Guerre Mondiale, on n’y relève cependant aucune scène de guerre ni même un mort. Et c’est bien parce que réalisateur refuse de faire de la guerre son sujet de premier plan. Elle sert au mieux à mettre en exergue les comportements, comme un catalyseur qui révélerait la nature profonde de tout un chacun. Il montre en l’occurrence que Horikoshi n’est ni plus ni moins qu’un personnage déraciné, qui, emporté par la grande Histoire, se voit au zénith de sa vie rongé par l’amertume des regrets.

De la condition de l’homme moderne

D’une certaine façon, le scénario n’est pas sans faire penser à l’état actuel des choses, ce qui est d’ailleurs confirmé par le cinéaste lui-même. Le personnage de Jiro fait en effet écho à la condition de tout homme moderne, coincé dans des contradictions inévitables, entre ses idéaux et ce que la société veut de lui.

En ce sens Miyazaki signe une œuvre à la fois ambivalente et sombre, et nous prend à témoin face l’Histoire: qui peut prétendre être moral face à ce que vit ce personnage ?

« Le vent se lève » nous tend un miroir, un miroir qui dérange car il nous rappelle que nous avons tous notre part de responsabilités dans ce qui s’est passé et ce qui va se dérouler, comme si Jiro était notre alter-ego à tous.

Pour autant, Miyazaki se refuse à juger le personnage : sans s’y opposer, il n’y adhère pas pour autant. Car ce personnage n’est plus ni moins que le prototype même de ce que la société ne cesse de produire en masse : des rêveurs, des gens qui se contentent de regarder ce qu’ils ont sous les yeux et de l’accepter. C’est comme si Jiro n’avait rien décidé, comme s’il n’avait jamais eu le choix  (si ce n’est que celui de s’enticher à la folie des avions). Un personnage à première vue fantoche. Et finalement très réaliste, car il n’est pas si facile d’exercer sa volonté sur le cours des évènements.

Cette dernière réalisation illustre à bien des niveaux la problématique de vouloir poursuivre son rêve coûte que coûte, avec toutes les atrocités que cela peut engendrer. Nous sommes tous des « Jiro », malgré les horreurs qui se déroulent aux quatre coins du monde, nous tentons tous de vivre, les yeux rivés sur nos rêves.

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Autobiographique ?

    L’aspect passif du personnage principal sert également Miyazaki à se distancier de celui-ci. Néanmoins, cette distance peut paraître incongru à bien des niveaux car le cinéaste semble aussi brosser d’une certaine façon un autoportrait, bien qu’il s’en défende.

    On retrouve en effet de nombreux détails qui font écho à sa jeunesse : son père ingénieur en aéronautique travailla également pour Mitsubishi, sa mère fut tuberculeuse au même titre que Naoko, et Miyazaki vécut lui aussi ce pan tout entier de l’histoire japonaise.
Tout cela confère au film une dimension extrêmement touchante et sincère qui nous émeut finalement comme rarement on a pu l’être.

    C’est comme si ce personnage à la fois égoïste, mièvre et très rêveur entrait en résonnance avec la personnalité réputée tyrannique, emportée mais elle aussi rêveuse de la figure de proue du Studio Ghibli.
Le film est d’ailleurs pétri d’une certaine dualité, des contradictions profondes qui habitent Miyazaki.

    « Le vent se lève » se déroule sur tout un pan de l’histoire japonaise dont « horreur » se veut être le mot d’ordre, on n’y retrouve pour autant aucune référence explicite aux massacres, bien au contraire la période y est décrite à l’aûne de la pureté et de l’angélisme, chaque plan célébrant la beauté du Japon d’antan. Miyazaki est un grand pacifiste, et il est connu et reconnu pour son parti pris de la reconnaissance par le Japon des nombreux massacres dont il est à l’origine, il est pourtant également hanté par une fascination -morbide ?- pour les avions de combats.
Le chant de cygne de Miyazaki est donc à son image: dualiste, contradictoire, et ô combien attachante. Le ver de Valery « Il faut tenter de vivre » qui est repris tout au long du film illustre lui très bien cette idée, l’idée d’un Miyazaki divisé, déchiré entre « son désespoir et sa foi en l’humanité ».

Lire entre les lignes

    Ce n’est donc pas pour rien que Miyazaki prétendait destiner ce dernier opus à un public exclusivement adulte.
En effet la lecture de « Le vent se lève » se fait dans ses moindres aspérités et non dans ce qui constitue sa ligne directrice -la carrière de Hirokoshi-, il fait sens là où on pourrait croire que Miyazaki divague. C’est dans son aspect le plus intime, ses petits apartés, que le film prend de l’envergure, et parvient à être pénétrant.

    C’est lorsque Naoko en vient à cracher son sang sur la peinture d’un paysage idyllique qu’on pense par analogie au massacre sanguinaire vers lequel se dirige alors inexorablement le Japon, c’est lorsque Hirokoshi ose fumer en présence de sa femme tuberculeuse qu’on réalise par résonance à quel point la destinée du Japon est tragique et inévitable.
C’est dans ce portrait à priori terne et objectif que Miyazaki veut nous inviter à la réflexion.

    Le cinéaste n’alourdit jamais son propos, et ne fait pas le choix de surligner ou d’intervenir dans son récit, il laisse au spectateur le choix de juger si la manière dont agit Jiro est légitime ou non. Finalement c’est en cet absence de préconisation morale que la dernière oeuvre de Miyazaki gagne en subtilité et en raffinement. Le film qui exploite l’idée de la folie rêveuse rattrapé par la réalité constitue en ce sens un pendant majeur de l’oeuvre miyazakienne, puisqu’il fut dense de défis nouveaux et épineux pour le grand maître.

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Un déchirement

Mais « Le vent se lève », c’est aussi une histoire d’amour comme Miyazaki ne se sera que rarement montré aussi exhaustif dans son illustration. Le personnage de Naoko, dont la rencontre avec Hirokoshi risque d’être gravé dans les plus belles scènes du cinéma d’animation, permet d’alimenter l’aspect tragique de l’histoire. Lorsque, quelques années après leur première rencontre, Hirokoshi retrouve sa dulcinée, et la demande en mariage après une parade nuptiale des plus belles, angéliques et subtiles qu’il puisse exister, il apprend que celle-ci est tuberculeuse. Le film immortalise alors l’idée du déchirement, en effet Jiro est tiraillé, tiraillé entre deux passions, deux amours.

Ainsi à l’apogée de sa carrière, lors de l’envol de son fameux « Mitsubishi Zero » alors même que ses collégues ainsi que les militaires sont ébahis par les prouesses techniques dont il est capable, Jiro Hirokoshi, lui, ne peut s’empêcher de regarder vers l’ailleurs, et de scruter l’horizon, dans l’espoir peut être de garder un semblant de trace, de souvenir de sa femme qui elle, parallèlement à l’avion chasseur Zero, s’enfonce dans les méandres de la Terre, vers la mort.

Et malgré tout, le coeur serré, on ne peut s’empêcher de réciter le ver de Valery comme un mantra pour conjurer un mauvais sort:
« Le vent se lève, il faut tenter de vivre ».

Behnaz Burhan

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1 Comment

  • Angelina 1 mars 2014 at 1 h 05 min

    Magnifique critique qui décrypte et décortique parfaitement le film. Merci.

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