Les critiques de la Berlinale 2014 (The Grand Budapest Hotel, La Belle et la Bête..)

Berlinale-2014

Comme chaque année, la Postdamer Platz revêt au mois de février le plus beau des rouges, couleur de la Berlinale. Comme chaque année, l’ACD était présent pendant quelques jours sur place afin de faire partager aux étudiants l’actualité du cinéma. Et même si la sélection Berlinoise reste d’édition en édition de qualité moyenne, certains films ont su tirer leur épingle du jeu.

C’est le film du chinois Diao Yinan, Black Coal, Thin Ice qui remporte cette année l’Ours d’Or du meilleur film. Cette peinture brutale de la Chine contemporaine qui n’est pas sans rappeler le brillant A Touch of Sin de Jia Zhang-Ke, remporte aussi l’Ours d’Argent du meilleur acteur pour l’interprétation magistrale de Liao Fang. L’Asie s’attribue également l’Ours d’argent de la meilleure actrice, pour Haru Kuroki dans le film japonais The Little House et l’Ours du meilleur chef opérateur remporté par Zang Jian pour son travail sur Blind Massage.

Plus connu du public européen, c’est The Grand Budapest Hotel (dont vous pourrez découvrir la critique ci-dessous) de Wes Anderson qui gagne le Grand Prix du jury. Richard Linklater est quant à lui primé pour la mise en scène de son nouveau long-métrage Boyhood, qui surprend par son idée de filmer les acteurs sur une période de 12 années.

Vous trouverez également dans cette article la critique de La Belle et la Bête de Christophe Gans, présenté en Hors Compétition, ainsi que quelques Courts Métrages à découvrir.

 

Quelques critiques

The Grand Budapest Hotel   ✭✭✭✭✩

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Après le superbe Moonrise Kingdom en 2012, beaucoup attendaient le nouveau film de Wes Anderson pour découvrir quelle direction allait prendre le cinéma si particulier du dandy Texan. Allait-il s’enfermer dans un fan service à la Tarantino avec les mêmes ralentis, chansons pop et de la symétrie jusqu’à indigestion, ou bien réussir à opérer un renouvellement bienvenue de ses codes habituels?

The Grand Budapest Hotel représente peut être l’aboutissement formel du style Andersonien. Le spectateur est submergé par l’avalanche de procédés de mise en scène, plans panoramiques, personnages en vignettes, utilisation de décors artisanaux sur les plans larges, ultra-symétrie, passage du cinémascope au 4/3, travelling latéraux, passages en accéléré, utilisation du stop motion et j’en passe. Le réalisateur a condensé dans ces 100 minutes la quasi-totalité des figures de style utilisées lors de sa carrière. De même, le casting 5 étoiles constitue l’anthologie des acteurs présents dans ses précédents long-métrages. Même les thématiques font écho à celles de ses précédents films, la filiation, le premier amour.On se surprend alors à voir dans ce film l’encyclopédie Anderson, le squelette de son cinéma, comme si ce film avait en fait inspiré tous les autres.

Un tel mash-up pourrait vite être indigeste si il n’était pas témoin d’une maturation du propos. Le cinéaste compense cette souveraineté formelle par un traitement bien différent du sujet. Dans The Grand Budapest Hotel, le monde devient plus hostile, la violence est omniprésente. Quand dans Moonrise Kingdom ou Rushmore les conflits se résument à des batailles de cailloux entre les différents personnages, c’est ici la menace invisible de la Seconde Guerre Mondiale qui gangrène progressivement l’intrigue. Le serial killer joué par Willem Dafoe (qui d’autre ?) va jusqu’à arracher des têtes qui sont montrées en gros plan. Les personnages sortent les revolvers et rangent leurs jouets d’enfants. Ici tout prend de la vitesse, une certaine hystérie semble gagner tout l’ensemble du long-métrage, amenant un sentiment de confusion dans son petit monde où tout est pourtant savamment organisé. Son univers se densifie, met un premier pas dans l’âge adulte, tout en gardant son humour et sa folie enfantine. The Grand Budapest Hotel est à la fois un aboutissement, une amplification du cinéma de son créateur. Sans tomber dans la facilité, il reprend les codes qui ont fait son succès sans s’en contenter, quitte à déstabiliser certains de ses adeptes. Cette évolution va néanmoins pêcher par le déterminisme qu’elle apporte. En effet, ici tout semble joué d’avance. Les personnages évoluent dans cet univers hostile tels des pantins poussés sans relâche vers une sentence irrévocable. La part d’imprévisibilité, tant scénaristique que scénique qui donnait un intérêt supplémentaire aux films d’Anderson aurait été bienvenue dans un film très borné. Mais l’ampleur de l’édifice dans lequel s’est lancé le réalisateur semble en désaccord avec l’idée même d’imprévisibilité.

La réflexion du cinéaste sur son art prend tout son sens avec la mise en perspective du récit par la structure gigogne. Le film débute quand une petite fille pénètre dans un cimetière et s’arrête devant la statue d’un écrivain, tout en feuilletant un de ses ouvrages. Premier flashback, 1985, l’auteur en question nous explique que l’inspiration vient aux écrivains par l’observation des événements. Deuxième flashback, 1968, le même écrivain plus jeune (interprété par Jude Law) arrive dans le Grand Budapest Hotel, qui n’est plus qu’un vague vestige du passé, et fait la rencontre du propriétaire des lieux, Zero Moustapha. Troisième flashback, 1932, le récit prend sa vitesse de croisière et s’intéresse à l’arrivée de Zero dans le palace prestigieux et sa rencontre avec Mr Gustave. Il vont alors se lancer dans une quête pour un tableau du grand maitre Johannes van Hoytl, Le Garçon à la Pomme. L’oeuvre artistique est la seule chose qui va survivre à l’épreuve du temps. Quand l’hôtel est miteux, déserté, ses grandes figures disparues, le portrait est le seul témoin de sa grandeur d’antan. Il trône toujours derrière le concierge, identique, traité comme le joyau qu’il demeure. C’est là que l’art apparaît comme unique témoin du passé. En effet, on prend conscience que ces personnages, cette folle histoire n’ont perduré que par la plume d’un écrivain. C’est d’ailleurs à lui qu’on rend hommage en érigeant sa statue et pas aux hommes dont il compte l’histoire. La volonté documentariste de Wes Anderson sur son propre cinéma fait donc écho au travail de l’écrivain.

Même si l’atmosphère n’est pas toujours aussi séduisante que dans la plupart de ses films, notamment Moonrise Kingdom où le réalisateur avait atteint un sommet poétique, The Grand Budapest Hotel constitue certainement un film bien plus ambitieux que ce qui l’avait précédé. Il parait probable qu’en rétrospective, ce film sera celui qui sera retenu de l’oeuvre de son créateur. Le générique de fin s’accompagne d’une curiosité déjà naissante, le prochain ça va donner quoi ?

Avran Thépault

La belle et la bête ✭✩✩✩✩

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Cette année la Berlinale nous a servi deux versions de « La belle et la bête ». L’une, plébiscitée par tous, chef-d’oeuvre de Cocteau, présentée dans la section « Rétrospective » du festival. Et l’autre, dernière adaptation en date du conte, réalisée par le très réputé Christopher Gans, fut projetée en Hors Compétition.
Pari pour le moins risqué, car en plus de souffrir de la comparaison, on pouvait également se demander, après autant d’adaptations divers et variées au cinéma, ce que le réalisateur français pouvait bien apporter de nouveau au conte.
Après s’être égosillé auprès de la presse toute entière -et non sans fatuité- que son adaptation se voulait être plus contemporaine que les versions les plus en vogue et ce, en dispersant dans son film de nombreuses allusions à l’écologie et aux castes sociales, celui qui se revendique comme étant le chantre d’un cinéma français ambitieux s’est également targué d’avoir accouché d’un film complémentaire du chef-d’oeuvre de Cocteau, et très largement inspiré de l’oeuvre miyazakienne.
Avec un propos aussi audacieux -qui flirte même par moments avec l’impertinence- et un budget si colossal, on pouvait légitimement s’attendre à un film de taille. La déception n’en fut que le plus grande. Christopher Gans disait ne pas avoir peur de se retrouver dans l’ombre de son prédecesseur dans la mesure où la « spécificité de son style laissait la porte ouverte à d’autres interprétations ».
Propos légitime, mais c’est pourtant bien de ce manque-là dont souffre le film. Gans a en effet préféré privilégier la performance technique et visuelle, les grands discours, et ce au détriment d’une vision vraiment personnelle des choses qui fait pourtant toute la différence dans l’oeuvre de Cocteau, et qui est d’ailleurs presque nécessaire lorsqu’on aborde une histoire universellement connue.
Alors que Cocteau avait fait le choix de miser sur la noirceur du coeur humain, en nous démontrant avec énormément de subtilité que tous les personnages n’étaient finalement que des Bêtes du fait de leur égoïsme et de leur opportunisme, on ne peut s’empêcher de penser qu’à côté le film de Gans est saturé par la miévrerie et la fadeur.
Une version emphatique mais qui n’offre rien, aucune émotion. Mêmes les effets spéciaux et les décors qui ont entièrement englouti le budget colossal qui a été réuni pour le film ne nous donne finalement à voir que des ornements assez cheap et toc. Gans qui avait à première vue pu réunir deux figures du cinéma français connu et reconnu pour leur talents n’a décidément rien pu en extirper. Pas un instant sans que Léa Seydoux minaude le rôle de Belle, avec un air affecté qui jure complètement avec la véritable personnalité de Belle, spontanée et forte. Mais le pire arrive lorsque l’on croise le chemin de la Bête dont le costume et le visage, kitsch et peu crédible, nous donnerait presque envie de donner au film de Gans le titre de nanar.
Absolument rien n’est convaincant, comment enfants et adultes peuvent-ils donc croire les derniers mots que Léa Seydoux adresse à Vincent Cassel « Mais je vous aime déjà » alors que le film ne nous donne à voir ni l’évolution concrète de leur idylle et encore moins les interactions entre les deux protagonistes ? Même la direction mythologique qui justifie la malédiction dont est victime La Bête est ridicule et n’apporte rien à la production de Gans si ce n’est que des faux airs de péplum botoxé à la va vite. Et quel outrage à Miyazaki par ailleurs ! On aura bien sûr saisi à notre plus grand désarroi les nombreux clin d’oeil à l’oeuvre du maître, entre autres les petits chiots qui peuplent le château et qui ne sont pas sans faire penser aux nombreuses noiraudes qui ont peuplé l’univers de Chihiro et de Totoro.
Ce ne serait sûrement pas exagéré de dire du dernier Gans qu’il est un fiasco total, entre maladresses et excès, il est difficile d’énumérer toutes les incongruités qui plombent cette adaptation tant elles sont pléthores. Le cinéaste prétendait lutter contre la perte de vitesse du cinéma français, et puis étouffé par son trop plein d’ambition et sa volonté de jouer sur les plates bandes hollywoodiennes, il y a malgré tout contribué.
Behnaz Burhan

Mix de courts-métrages

Kamakura de Yoriko Mizuhiri

Kamakura (ou hutte de neige) est un film d’animation japonais représentant une maison couverte de neige au milieu d’un champ de riz. Tout semble calme dans ce monde blanc, courbe et silencieux, mais l’arrivée du printemps fait fondre la hutte. S’enclenche alors une longue et poétique transformation, pendant laquelle les formes se succèdent et prennent vie. Si le sens de ce très court métrage (5 minutes) peut sembler flou, chacun y trouvera une interprétation et se laissera porter avec plaisir par cette magnifique aventure, qu’on aurait aimé plus longue.

Unogumbe (L’Arche de Noye) de Mark Dornford-May

Unogumbe est un ovni. Etrange mélange entre comédie musicale endiablée et opéra religieux, il raconte la quête librement inspirée de la Bible (et d’un opéra de Benjamin Britten) de Noye -version féminine de Noë- dans les townships d’Afrique du Sud. Les mélodies sont reprises de Britten, mais les instruments utilisées sont des instruments traditionnels africains et les paroles traduites en Xhosa. Le kitsch extraordinaire de cette réalisation peut faire sourire mais séduit très vite.  Elle est assurément naïve, le cinéaste n’essaye pas de toucher au réalisme mais ne fait qu’évoquer -parfois peut-être un peu trop grossièrement- : les animaux sont des ombres, le déluge est un son. On se réjouit du messager de Dieu scintillant, du sur-jeu des acteurs, ou encore de l’allure cartonnée de l’Arche (ici un sous-marin). De plus la réalisation mêlant mise en scène et extraits des répétitions en studio s’avère intéressante et dynamique. Mais si toute la grandiloquence  de la réalisation peut agacer, la fraîcheur du court-métrage et la beauté des chants nous font malgré tout passer un bon moment.

 

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