Les sentiers de la gloire, Kubrick (1957)

Les sentiers de la gloire, Kubrick (1957)

La force iconique des images en mouvement, habilement éclairées par des techniciens, vraiment incarnées par des acteurs et dextrement capturées par un opérateur, est difficile à expliquer. La magie du cinéma réside dans l’abandon de la raison qui préside nos quotidiens à la force évocatrice et aux passions que déchaînent ces images.

Les Sentiers de la Gloire est d’une sombre et puissante magie. Création pacifiste de Kubrick au message dans la droite ligne de Dr Folamour, il lui manque le caractère fictionnel qui rend ce dernier comique. Si l’on rit facilement de la paranoïa communiste fluorée du Colonel Jack D. Ripper, l’on ne peut être qu’abattu par l’aplomb du Général de Division Broulard assurant qu’un fusillé est le meilleur moyen de remonter le moral.

Drame historique tant qu’humain, les Sentiers de la Gloire réussit ce que peu de films de son type et de son temps réussissent : mettre au jour subtilement l’ensemble des dynamiques humaines, organisationnelles, militaires, institutionnelles et sociales qui font la triste fresque de la Grande Guerre. Si comme dans toutes ses œuvres Kubrick soigne la forme, le roman de Humphrey Cobb duquel le film s’inspire ainsi que l’Histoire des mutineries de 1917 donne toute la force tragique au fond de ce film.

A l’heure où un pouvoir politique célèbre les Maréchaux de France, et excuse le Traître en rappelant son rôle pendant la Grande Guerre, revoir les Sentiers de la Gloire devient pressant ; le chauvinisme aurait voulu que l’on parle de la Grande Illusion de Renoir, mais ç’eut été refuser de voir ce que fut la Guerre dans sa dimension macroscopique. En effet, aux huis clos humains des camps de prisonniers allemands de la Grande Illusion, les Sentiers de la Gloire préfèrent les grands espaces écrasant l’individu dans cette nouvelle guerre moderne et dans les institutions qui la mènent.

Et il est essentiel de voir ce film comme ce qu’il est : une tranche courte, tragique et réaliste d’une réalité brutale d’un conflit traumatisant. Le voir sans saisir les enjeux sociaux et organisationnels qu’il distille rapidement dans ses dialogues est un gâchis qui empêche de comprendre pleinement la colère du Colonel Dax que Kirk Douglas joue si bien. L’absurde de la guerre, de l’offensive impossible et de la justice militaire font un éclatant triomphe dans ce film qui sait en moins d’une heure et demie porter une histoire tragique, révoltante mais véridique. Très critique avec l’institution militaire et sa justice, les Sentiers de la Gloire ne tombe pas dans le manichéisme dans son traitement de la Grande Muette, le film présente en effet un champ de bataille plus fourbe dans les châteaux des États Majors que dans les tranchées du front. Chaque officier étant régi par ses loyautés et ses maîtres, la question n’est plus que celle de décider combien de troupiers appelés seront sacrifiés, la nationalité des balles, françaises où allemandes, important peu.

En ce centième anniversaire de l’Armistice qui mit fin à cette grande boucherie, il est un devoir moral de visionner cet hommage aux fusillés pour l’exemple, autres sacrifiés qu’on ne célèbre pas aux Invalides ; et puisqu’il est difficile de ne pas se sentir révolté en regardant ce film aussi je me permets de vous laisser sur un couplet de La Chanson de Craonne :

C’est malheureux d’voir sur les grands boulevards 
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c’est pas la même chose
Au lieu d’se cacher tous ces embusqués
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n’avons rien
Nous autres les pauv’ purotins
Tous les camarades sont enterrés là
Pour défendr’ les biens de ces messieurs là 

 

Pablo Ravello (Junior)

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