L’Homme qui rit, de Jean-Pierre Améris

L’Homme qui rit, de Jean-Pierre Améris

 

 

En adaptant le roman de Victor Hugo, Jean-Pierre Améris propose de renouer avec les origines du cinéma, à savoir : attirer le public en lui présentant des corps exceptionnels, monstrueux. On retourne ici vers ce « désir de monstres » propre aux grands spectacles du XVIII-XIXe siècle. Le film est plutôt réussi dans sa dimension gothique et l’univers sombre qu’il transmet. C’est le récit d’un jeune orphelin mutilé, au « sourire d’ange », qui est recueilli dans une roulotte par un vieil homme cynique, interprété par Gérard Depardieu. Afin de gagner quelques sous, il commence à se donner en spectacle de village en village, attirant à chaque fois l’attention des paysans fascinés par son apparence si monstrueuse, et atterrit – toujours accompagné de son père adoptif Ursus et de son « ange céleste » Déa – dans un petit cirque reculé. Mais il finit par apprendre qu’il est en réalité l’unique héritier d’un grand seigneur et qu’il peut enfin échapper à ce monde si miséreux de vagabondage pour intégrer celui de la Cour…

La réussite du film est de nous rendre la société de Cour et tous ses membres très inquiétants, et nettement plus monstrueux que le « monstre de foire » lui-même. Chaque personne à la Cour ou à la Chambre des Lords présente un visage très effrayant, aux traits extrêmement marqués. En rendant leurs faces si déformées, poudrées et ridées, le réalisateur met en relief toute leur animalité, leur bestialité. Il nous fait comprendre ainsi que chaque être, quel que soit son rang social, comporte, en lui-même, le potentiel du monstrueux… C’est le seul point qui peut rendre le film plutôt intéressant.

Mais le film apparaît vite n’être qu’un simple ersatz de l’oeuvre de Burton. Tous ces visages surmaquillés, ces personnages en costume, cet univers gothique ne cessent de rappeler les contes à la Burton. Ce héros aux cheveux bruns, exclu de la société, ce monstre si attachant n’est finalement qu’un remake d’Edward aux mains d’argent – surtout que l’acteur, Marc-André Grondin, ressemble de manière presque gênante à l’acteur fétiche de Burton, Johnny Depp. Et justement, ce qui rend le film si bancal, c’est la très faible qualité de jeu des acteurs : l’interprétation de la jeune Christa Theret, héroïne de LOL, ne présente vraiment pas d’intérêt; alors qu’on a pu tomber sous le charme de Grondin dans C.R.A.Z.Y, son jeu apparaît ici extrêmement plat; et même Depardieu ne semble pas investi à vouloir relever le niveau. On ne cesse de regretter le début du film où c’étaient deux enfants qui jouaient les rôles des héros, et qui, eux, réussissaient à rendre le film quelque peu vivant et spontané.

Le réalisateur avait pourtant réussi à créer dans Les Emotifs anonymes un univers particulièrement original, d’une poésie très simple et tout à fait juste. L’histoire banale de deux amateurs de chocolat complètement névrosés – interprétés par Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde – qui tombent  amoureux, était rendue largement plus magique et merveilleuse que cette adaptation ambitieuse du grand roman philosophique de Victor Hugo. Aucun aspect du roman ne semble exploité jusqu’au bout, dans toute sa profondeur. L’univers du cirque est complètement négligé ; tout y apparaît morne et insipide. En effet, en décidant de ne se centrer que sur le spectacle de nos héros, le réalisateur perd l’occasion de nous entraîner dans un véritable microcosme cohérent, avec son quotidien et son propre rythme de vie (on est loin du Cirque de Chaplin ou des Freaks de Browning !). La dimension politique de l’histoire, elle aussi, y est manquée ; l’opulence des riches et leur oisiveté est simplement mentionnée sans être véritablement représentée. L’Homme qui rit nous offre finalement un déficit d’engagement dans tous les côtés, que ce soient chez les acteurs, dans la mise en scène et dans la recherche cinématographique elle-même. A aucun moment le spectateur ne parvient donc à être touché par ce conte, pourtant si universel.

Marion Attia

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