« L’Opéra » : histoire de la création

« L’Opéra » : histoire de la création

« […] je ne connaissais rien à l’opéra. Ni au fonctionnement d’une telle institution, ni au ballet, ni à l’art lyrique en général… Tout était à découvrir et c’est toujours un bon point de départ : l’envie d’en savoir plus. »

    Ces quelques mots, livrés par le réalisateur lui-même sur la genèse de son documentaire, pourraient être ceux de la plupart des spectateurs qui se sont précipités dans les salles, intrigués par une affiche pour le moins singulière et une institution dont la grandeur impressionne et souvent intimide. Mais en  explorant les coulisses de l’Opéra de Paris, Jean-Stéphane Bron dévoile à travers un œil simple et vif les secrets de la prestigieuse maison.

    On pourrait s’attendre, à la vue du sujet, à un long métrage du même style que Relève, ce documentaire sur le ballet révolutionnaire de Benjamin Millepied, le directeur de la danse de l’Opéra. On y voyait les répétitions des danseurs, sublimés par une réalisation et une esthétique irréprochables, le tout sur la musique entrainante d’Avia. Mais si Relève est l’histoire d’une création, l’Opéra est l’histoire de la création, sous tous ses aspects.

    De la buanderie au salon du Glacier, l’Opéra est exploré de fond en comble et tous ses recoins mis en avant, car tous d’une égale utilité. Ici, on suit tour à tour le directeur et son assistant, les choristes en répétition et l’équipe en réunion, les maquilleuses maniant leurs couleurs et les chorégraphes leurs danseurs. Le réalisateur s’attarde sur quelques personnages clés, comme Stéphane Lissner, le directeur dévoué et attentif, nommé en 2014, ou encore Mikhaïl Timochenko, un jeune baryton venu d’un petit village de Russie et qui découvre, comme nous, les coulisses des opéras Garnier et Bastille. Chaque acteur livre son rôle à la caméra et se retire pour laisser place à son successeur. Et à travers ce mouvement rythmé qui évoque la synchronisation des corps de ballet et l’harmonie des chœurs d’opéra, on voit défiler une infinité de petites mains à l’œuvre, toutes au service et au cœur de la création.

    C’est ce mouvement collectif qu’on retrouve dans l’affiche, qui est à l’image du documentaire. On y voit des éléments composites: les ballerines y côtoient les agents d’entretien, un pianiste joue pour le veau d’or de Schoenberg (qui est ici un véritable veau d’une tonne et demi), et le chef d’orchestre agite sa baguette au-dessus d’un pan du ciel, comme pour le mettre en musique. On est loin de ces affiches classiques à l’esthétique sobre et élégante qui illustrent généralement ce genre de films.

    A cet égard, l’approche est la plus authentique possible : pas d’effet stylisant, ni même de musique extradiégétique. Les épisodes de la vie quotidienne sont filmés sur le vif et sans détours. Ce qui donne lieu à des dialogues qui frôlent parfois l’absurde et font rire aux éclats. Mais au-delà de la simple anecdote, ces scènes de genre offrent parfois des séquences d’une grande beauté et pleines d’émotion, comme cette danseuse à bout de souffle qui s’écroule – toujours avec grâce – à la fin d’un spectacle, ou encore le concert final d’une classe de CM2 en ZEP, et leurs adieux émouvants à celle qui les a accompagnés et encouragés pendant 3 ans, dans le cadre du programme Dix Mois d’Ecole et d’Opéra. Toute la subtilité réside dans ce regard extérieur qui sonde pourtant si bien l’intériorité des personnes et des choses.

    En se replaçant dans cet « il y a » préalable à la création, le documentaire puise à la nappe de la vie telle qu’elle est pour mieux la peindre. Mais il ne se contente pas de représenter la réalité, il la remet au monde et crée à son tour. Et c’est finalement le propre de l’art, car «  il ne s’agit plus de parler de l’espace et de la lumière, mais de faire parler l’espace et la lumière qui sont déjà là »1.

Youssef Bricha

1 Maurice Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit

 

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