Mademoiselle ou le triomphe d’Eros

Mademoiselle ou le triomphe d’Eros

 

      Corée. Années 1930, pendant la colonisation japonaise. Une jeune femme (Sookee) est engagée comme servante d’une riche japonaise (Hideko), vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko… 

Un jeu de masques dynamique

     Le récit s’articule en trois volets adoptant chacun le point de vue d’un personnage: le premier acte présente celui de Sookee, le deuxième introduit plus de complexité avec le Comte, jusqu’au dénouement final narré par Mademoiselle. Dès les premières images, on sait que l’intrigue se joue à l’importance accordée aux détails et surtout à sa perception. Si bien que certaines scènes sont parfois obscures et confuses, car elles tiennent du rapport perceptif primaire des personnages : leur liberté et authenticité est à ce prix. Il faut pour cela saluer le jeu maitrisé des acteurs, qui changent de masques à la manière théâtralement stylisée du nô japonais. Chaque changement de point de vue s’accompagne d’une approche, d’un climat et d’un cadre différents de sorte à constamment renouveler la mise en scène, et l’on se sent entrainé dans cette dynamique narrative qui épouse si bien les travellings grandioses de la caméra.

     L’ordre de succession n’est pas anodin, et chaque partie vient tour à tour balayer et enrichir celle d’avant. Sookee mène l’entrée en jeu, sans vraiment le vouloir, entraînée par le Comte qui se veut le véritable guide de l’action. Mademoiselle reste jusque-là dans le mystère, car dès lors qu’elle se révèle, elle se dérobe. Pour qu’enfin elle se dévoile et ébranle, le plus subtilement qu’il soit, la structure même du récit.

Une esthétique onirique

     On vous l’a dit, ce thriller érotico-psychologique entre La vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche) et Passion (Brian de Palma) manipule le spectateur tout en le plongeant dans les tromperies malsaines des personnages entre eux. Mais au delà de ses qualités scénaristiques et des indices laissés à l’interprétation par le réalisateur, Mademoiselle est incroyablement esthétique. Emprunt de l’art japonais purement décoratif du début du XXème siècle, les décors sont aussi symétriques que les visages des personnages: du marbre teinté de vert et de gris sous une lumière vieillie. Les scènes en extérieur sont brumeuses, presque oniriques comme celle du voyage en barque qui laisse présager un avenir sombre pour au moins un des 3 personnages. Même après l’évasion de Hideko et Sookee la lumière reste mystérieuse ce qui ne rassure en rien le spectateur qui s’attend à un ultime twist. Le suspens en effet très présent dans le film et soutenu par de gros plans sur les personnages aux émotions et intentions imperceptibles reste en fait à son paroxysme jusqu’à la fin et nous tient en haleine pour mieux profiter d’une jouissance libératrice finale. A l’aide de la caméra, Park Chan-Wook joue avec le regard de ses personnages et tente de trahir leur fureur latente par des passages d’un visage impassible à un autre visage irascible: le mouvement de caméra se faisant d’autant plus rapide que l’antagonisme des émotions est fort.

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Une réappropriation du corps de la femme par la femme et à la femme

     Le corps de Hideko, dont la beauté n’a d’égale que celle de sa mère, est l’objet des désirs malsains d’un oncle contemplatif et impuissant qui la manipule comme un marionnettiste. Devant des hommes en trans de désir et quête de pouvoir factice, Mademoiselle fait des lectures d’oeuvres érotiques. Comme sa tante avant qu’elle ne se suicide de désespoir et de folie, Hideko dépend psychologiquement, financièrement et physiquement de l’Oncle : métaphore de l’homme pour la femme, du père pour la jeune fille, des schémas de domination patriarcaux habituels. L’oncle transforme son impuissance sexuelle en domination psychique… Classic! L’érotisme dans la torture en dit long sur la psychologie du personnage de l’Oncle que l’on ne découvrira vraiment qu’à l’excipit : il mourra de ses désirs refoulés pour une jeune fille qu’il n’aura jamais. Si le film explore le rapport des femmes entre elles: le lien mère-fille et l’amour lesbien, on y voit aussi celui des femmes contre elles : la gouvernante est ainsi complice des violences faites à Hideko…

     Sans adjuvant, son seul moyen d’émancipation est donc le mariage. Mais elle ne se résigne pas à ce destin, dont elle se délivre elle-même grâce à Sookee. C’est donc l’histoire d’amour du film au cœur de l’intrigue qui leur permettra de fuir telles les héroïnes d’un roman classique. La relation homosexuelle est d’autant plus originale que la femme s’émancipe pour une autre femme : apogée de cette réappropriation du corps. Si Mademoiselle est la véritable héroïne du film, Sookee connait avant leur rencontre les mêmes attaches étouffantes : économiques et physiques. On voit ainsi en scène d’ouverture l’envers de la vie rurale coréenne des années 30 sous la domination impitoyable du Japon: des femmes exploitées pour leur lait au sein d’une véritable entreprise de recel de bébés prêts à l’adoption. On pourrait croire à un scénario de science fiction comme dans Mad Max : Fury Road mais non. Les Japonais n’ont-ils pas d’ailleurs ouvert le premier bar à lait maternel (qui peut même se boire à la tétée, oui oui) ? Park Chan-wook, un message à faire passer sur le principe de l’indisponibilité du corps humain ?

     La volonté de puissance des hommes finit par causer leur perte : c’est dans le sous-sol qu’il réserve aux tortures les plus cruelles (beaucoup plus hard et malaisant que la chambre rouge de Fifty Shades of Grey) que l’Oncle-tyran est déchu, ce qui rend le thriller cathartique: ashes to ashes, dust to dust pour les hommes qui détestent les femmes.

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Les larmes d’Eros

     Tout au long du film et sous différents angles se profile un portrait en triptyque de Mademoiselle, d’autant plus multiple que sa beauté est mystérieuse.

     La scène de la première rencontre frappe et saisit aussi bien le spectateur que Sookee, qui se trouve immobilisée devant cette femme aux allures de spectre. Ce n’est pas une femme, c’est une apparition, dirait Doinel. Et de l’apparition, Mademoiselle a tous les attributs : une grâce d’outre-tombe, des gestes vaporeux, une pâleur brumeuse. Une aura de mystère la nimbe mais laisse entrevoir furtivement une force et une ardeur latentes qui finiront par éclater. Elle a surtout ce goût – cette propension – pour la mort. Le suicide de sa tante la hante, et le cerisier auquel elle s’est pendue se dresse à sa fenêtre comme une menace indéracinable. Mais elle y voit une issue permanente. A la manière d’un empereur romain qui, avant d’aller en guerre, se fait marquer à l’encre rouge sur la poitrine la place du cœur, Mademoiselle garde précieusement dans son armoire la corde à mettre éventuellement autour de son cou : si le pire arrive, elle ne tient pas à tomber vivante entre les mains de l’ennemi (son oncle).

     Elle est ainsi sous le joug de cette obsession de la mort, et à part égale en proie à la fièvre du désir. Car Mademoiselle, c’est la mort au service et à l’image de l’érotisme, c’est le combat d’Eros (pulsion de vie) et Thanatos (pulsion de mort). Si ces deux notions sont en apparence contradictoires, Freud explique qu’elles se confondent et se répondent dans le plaisir. La pulsion de mort étant une tendance fondamentale à retourner à l’état anorganique, et la notion de plaisir une « réduction des tensions à zéro » et une tendance à la décharge complète de l’excitation, la deuxième serait tributaire de la première. Et cette pulsion de mort, dérivée vers l’extérieur, donne naissance au sadisme.

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« La douleur est un vêtement »

      A cet égard, l’une des scènes les plus marquantes est celle de la lecture d’un rare manuscrit érotique japonais par Mademoiselle, devant une assemblée tenue en haleine. Chaque réplique exalte davantage la précédente, jusqu’à atteindre le point culminant de l’asphyxie extatique. S’en suit sa représentation, avec un mannequin de bois, de l’acte décrit dans le passage (photo ci-dessous). Ici, c’est son partenaire qui a la corde autour du cou. Dans les coulisses, l’oncle-scénographe actionne la poulie humaine qui hisse le couple femme-objet. Il y a là encore une véritable mise en scène théâtrale et cérémoniale du désir, qui tient du voyeurisme et du plaisir pervers d’épier. Un plaisir qui fait pendant à l’extase des grands sadiques, et au goût permanent des foules pour les plus cruels spectacles de mort : cirque, crucifixion, pendaison, supplice… Toujours dans les coulisses de cette scène dans la scène, au dessus de l’oncle, un panneau sur lequel est écrit « La douleur est un vêtement » fait écho à une réplique du dialogue lu plus tôt par Mademoiselle : « S’il vous plaît, laissez-moi mourir en plein cœur de cette douleur. Dans cette douleur étouffante. » Le spectacle n’est pas sans rappeler les shunga, ces estampes japonaises érotiques du XVIIe siècle aux visages déformés et corps mêlés dans des positions fantaisistes.

     Il faut y voir un rappel permanent de la mort et une porte d’accès à la conscience, car Mademoiselle se maintient en vie grâce à cette connaissance. Elle est en ce sens un être de désir, car «c’est du fait que nous sommes humains, et que nous vivons dans la sombre perspective de la mort, que nous connaissons la violence exaspérée, la violence désespérée de l’érotisme », écrivait Bataille dans les Larmes d’Eros.

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De la grande à la petite mort


      Si le propre de Mademoiselle est cette connaissance de la mort, on ne peut pas en dire autant du Comte qui n’a de comte que le nom mais pas l’étoffe. Chez lui, c’est une pulsion de vie opportuniste qui se manifeste non sans perversion, mais dénuée d’érotisme. Il n’en est pas moins intéressant, seulement plus piètre manipulateur que le tandem féminin, car il puise tout son soul non pas d’un véritable désir de vivre mais d’une volonté de domination teintée d’arrivisme. C’est peut-être toutes ces raisons qui ont poussé Ha Jung-Woo à exagérer son jeu en grossissant les traits d’un personnage que le spectateur se plait à mépriser : sa chute n’en est que plus dramatique et réjouissante.

     Entre ces deux personnages, Sookee sert de médiatrice. Ce qu’elle perd en candeur, elle le gagne en sympathie pour Mademoiselle, au plus grand dam du Comte. Lui empruntant sa duplicité et la retournant plus habilement contre lui, elles font front au plus manipulé des manipulateurs. C’est maintenant Sookee qui se joue des feux de la fausse démence de Mademoiselle, qui à son tour revêtit le flegme sournois du Comte : l’ultime intervertissement de masques pour faire croire que la première est folle et la deuxième innocente.

     Le retournement final s’opère dans l’embrasement – réel et imagé – de l’asile incendié et des passions exultées. Mademoiselle et le Comte s’élancent chacun vers l’extinction : celui qui avait soif de vivre meurt d’avoir inhalé l’air de sa main empoisonné, lorsque celle qui n’avait d’issue que le suicide renait dans la petite mort.



Youssef Bricha et Joséphine Duvignacq

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