MEMENTO : Prélude du génie de Nolan

MEMENTO : Prélude du génie de Nolan

Les intentions de Memento ou La Promesse

« I don’t remember. I have no short-term memory. It’s not amnesia. » 

Cette réplique du personnage principal Léonard Shelby, surnommé « Lenny » et interprété par Guy Pearce, nous permet de saisir la caractéristique principale du protagoniste de Memento : un individu, non pas atteint d’amnésie (il connaît son nom, son prénom et une partie de son identité), mais dénué de mémoire immédiate : Léonard est dans l’incapacité de se souvenir des évènements vécus, actions accomplies, et des personnes rencontrées si cet ensemble dépasse un délai avoisinant les cinq minutes. On peut alors considérer cette maladie comme un véritable handicap de taille pour n’importe quel citoyen lambda. Mais cette considération atteint son paroxysme lorsque l’on prend connaissance de la motivation de Léonard : Retrouver John G, tueur de son épouse, et homme à l’origine de son trouble mémoriel. Pour combler ce handicap, Lenny a alors recours à deux astuces : se tatouer sur le corps les faits qu’il considère comme cruciaux (par exemple le fait que l’assassin de sa femme soit un John G) et un polaroïd, avec lequel il prend en photo chaque lieu ou personne qu’il croise et dont il éprouve le besoin de se rappeler. Pour cela, il inscrit au verso de chaque photo des informations concernant ladite photo prise.

« Ce n’est pas parce que j’oublie que mes actes n’ont pas de sens. Le monde ne cesse pas d’exister quand on ferme les yeux. »

Un individu dénué de mémoire est-il dans la mesure de donner un sens à ses actes ?
On peut dire que c’est à cette question précise que le film cherche à répondre. Mais le tour de force de Christopher Nolan est bien évidemment de ne pas donner une réponse unique, faisant de ce film une véritable œuvre philosophique. L’intérêt de ce long-métrage n’est pas la délivrance d’une ultime vérité, mais bien la recherche de questionnements et interrogations multiples.

« Now…where was I ? »

Cette intention du réalisateur est donnée dès les premières minutes. Memento débute par le meurtre de Teddy (interprété par Joe Pantoliano), tué d’une balle dans la tête par Léonard. On comprend alors, quelques instants après, que Teddy serait le John G recherché par Léonard. L’intérêt du film est alors, non pas de se concentrer sur une réponse à une question, à savoir quelle serait l’identité de John G, puisqu’elle nous est a priori donnée d’emblée. Au contraire, l’objectif de ces 120 minutes serait de se focaliser sur la recherche, les éléments, les preuves et les motivations qui ont conduit Lenny à déduire que John G était Teddy, tout en amenant le spectateur à prendre pleinement conscience du trouble mémoriel dont le protagoniste est victime.

Pour répondre à cette double intention, Christopher Nolan recourt à une double décomposition dans la réalisation de son film, à savoir :

  • Un premier découpage de scènes en couleur, qui suit une structure non linéaire, et qui part de la fin pour arriver au début. Cette structure non linéaire nous est donnée dès la scène d’ouverture du film. Cette dernière consiste en un processus de photographie polaroïd inversé : La photo est de base parfaitement nette et c’est en la secouant que celle-ci devient vierge.
  • Un deuxième découpage, qui consiste en une histoire suivant une chronologie classique et qui est filmée en noir et blanc. Ce découpage est focalisé uniquement sur Léonard, qui se trouve seul dans une chambre d’hôtel. Ce sont ces séquences en noir et blanc, marquées par une réalisation dont l’approche apparaît comme quasi documentaire, qui nous permettent de mieux cerner la maladie de Léonard. Cette compréhension de son trouble mémoriel passe notamment par le biais d’un cas que Léonard avait dû traiter lorsqu’il était inspecteur d’assurances, à savoir la prise en charge d’un certain Sammy Jenkins.

Les 3 premières scènes du film nous donnent cette structure et ce double découpage : la première consiste en la mort de Teddy, la scène suivante est en noir et blanc et nous montre Léonard dans sa chambre d’hôtel apparaissant comme méconnaissant l’espace-temps dans lequel il s’inscrit, et la troisième scène nous montre les cinq minutes qui précèdent l’assassinat de Teddy.

C’est précisément ce choix de montage audacieux qui constitue l’une des principales forces du film. Nolan ne se contente pas de dresser le portrait d’un amnésique en quête de vengeance, mais parvient à transmettre directement au spectateur cette sensation de trouble mémoriel, et donc d’être pleinement plongé dans l’esprit de Léonard. Dans un premier temps, cette sensation se traduit par de réelles difficultés à se souvenir des actions qui viennent de se dérouler sous nos yeux, difficultés qui finissent par devenir une véritable impuissance, analogue à celle de Lenny. La contemplation de la scène d’ouverture du polaroïd inversé, quant à elle, est annonciatrice de ce procédé artistique : En secouant la réalité de fait, on retourne inévitablement en arrière, et c’est ce retour qui doit nous mener vers la vérité recherchée. Mais ce retour en arrière n’est pas sans risques car on peut ou bien s’y perdre, ou devoir repartir de zéro.

 

L’intrigue de Memento ou Le Tour

« Don’t believe his lies. He is the one. Kill him. » 

Comme nous l’avons annoncé au préalable, le film ne s’intéresse pas à savoir qui est le tueur de la femme de Leonard, John G, puisque Memento débute en nous présentant ce qui semble être l’ultime vérité : Teddy est John G et est tué par Léonard. Partant de ce primat et connaissant par avance le sort de Teddy, de par la structure fataliste du film, la scène qui dresse les quelques minutes précédant la mort de Teddy ne vient que nous conforter dans l’idée que ce personnage joué par Joe Pantaliano manque de netteté et a le profil du coupable type. Il ment en effet délibérément à plusieurs reprises, et l’inscription sur la photo polaroïd dédiée à Teddy vient définitivement conforter nos premières intuitions, cette dernière étant « Ne crois pas ses mensonges. C’est lui. Tue-le. »

 

Pour parvenir à cette inscription finale, Léonard a dû cependant enquêter, et cette enquête, au-delà de la recherche de faits, qui sont pour Lenny bien plus fiables que les « conseils » ou la mémoire, se traduit par des interactions avec d’autres personnages et en particulier un, à savoir Natalie, interprétée par Carrie-Anne Moss. De prime abord, Natalie, serveuse dans un bar, apparaît comme aidante et soucieuse du sort et de la quête de Lenny, puisqu’elle lui déclare « Je t’aide parce que tu m’aides. ». La question qui se pose est alors de savoir en quoi Léonard aide ou a aidé Natalie, d’autant plus que ce dernier n’est pas en mesure de s’en rappeler. Cette impression de bienveillance que l’on se fait la concernant est alors entérinée par l’inscription portée sur la photo polaroid consacrée à cette dernière : « Elle a aussi perdu quelqu’un. Elle t’aidera par pitié ».

C’est bien ce choix de casting maîtrisé qui constitue l’autre tour de force de Memento. Les acteurs choisis nous donnent d’emblée des a priori concernant les caractères de leur personnage, mais l’évolution du film et les visionnages multiples tendent à remettre un certain nombre des interprétations faites par le spectateur en question. C’est précisément l’une des séquences en noir en blanc qui nous délivre un premier effet de « foreshadowing » sur ce propos : Lenny déclare au téléphone qu’il faut se méfier de ce que les autres écrivent pour vous lorsque l’on est dans son état. Or, on s’aperçoit dans la chronologie non linéaire en couleur que c’est Natalie qui a invité Lenny à écrire « Ne crois pas ses mensonges. » sur la photo de Teddy.

Dès lors, deux possibilités d’interprétation s’offrent au spectateur : Ou bien Natalie dit la vérité, et la tentation de la croire est forte au vu du portrait de Teddy qui nous a pour l’instant été dépeint, ou bien Natalie s’est jouée de Léonard, sans que l’on sache nécessairement comment et pourquoi.

« Remember Sammy Jankis. »

Ce choix de Léonard d’inscrire pour chaque personne importante une parsemée d’informations est la traduction des clés en lesquels Léonard croit pour faire face à sa maladie. Selon lui, le seul moyen de passer outre sa condition mémorielle défectueuse est d’avoir une motivation et de la suivre en adoptant une méthode basée sur la rigueur et la discipline.

Mais quelles seraient les conséquences d’un manque de rigueur ou de discipline avec un tel état ? C’est précisément de cette hypothèse que le cas de Sammy Jenkins, ancien client de Léonard victime de la même maladie, traite.

Selon Léonard leur différence fondamentale dans la façon d’aborder ce handicap commun est l’acceptation d’un conditionnement. Ce conditionnement doit permettre d’aboutir à l’idée qu’à défaut d’être en capacité de mobiliser sa mémoire, le recours à l’instinct doit prendre le dessus et permettre de se tirer d’un certain nombre de situations. Dès lors, si ce conditionnement échoue, le problème mémoriel serait alors psychologique (diagnostic donné par Lenny concernant Sammy Jenkins) et non physique (situation de Léonard).

Mais cette méthode de suivre son instinct paraît presque antagoniste à la toute-puissance absolue qu’établie Léonard concernant les faits. En effet, pour Léonard, la mémoire n’est pas fiable contrairement aux faits qui sont les seuls permettant d’aboutir à une conclusion. La mémoire serait une interprétation, pas un enregistrement. Or, concernant la fiche de Natalie, Léonard inscrit « Elle a aussi perdu quelqu’un. Elle t’aidera par pitié ». Il porte cette inscription uniquement après avoir passé un certain temps avec elle. Il ne se fie donc pas à sa mémoire (puisqu’il ne se rappelle pas des instants passés avec cette dernière) mais à son instinct, dont la fiabilité n’est a priori pas plus élevée que les souvenirs et l’objectivité loin d’être totale, d’autant plus que l’instinct est en soi une forme d’interprétation. De plus, les faits objectifs dressés par le film, et dont seul le spectateur peut potentiellement se souvenir, semblent prouver que l’aide apportée par Natalie est davantage dictée par la satisfaction de son intérêt personnel que d’une quelconque pitié à l’égard de Léonard. L’objectivité absolue des faits que Léonard aurait saisis perd alors en crédibilité, puisque le « Ne crois pas ses mensonges », qui est l’une des clés de résolution de l’enquête menant à John G, n’est pas le fruit d’une enquête factuelle, mais l’aboutissement d’une interaction avec un autre sujet.

On comprend alors que Léonard est une personne facilement manipulable et dont les autres personnages n’hésitent pas à abuser, qu’il s’agisse de Teddy ou de Natalie.  La question qui se pose est alors de savoir qui est de bonne foi : Est-ce Teddy (qui s’avère être John G et qui voudrait brouiller les pistes) ou Natalie (qui suit sa propre motivation grandement analogue à celle de Léonard, à savoir la vengeance) ?

 

Les enseignements de Memento ou Le Prestige

« We all need mirors to remind who we are. I’m no different. »

Que retenir alors du premier film culte de Christopher Nolan et qui l’a révélé au grand public en 2000 ?

Le personnage de Memento s’inscrit une fois de plus dans une thématique chère à Nolan, à savoir la quête individuelle de son identité. Bien que Léonard affirme savoir qui il est, il n’a en réalité uniquement connaissance de qui il était avant son accident. Comment prétendre savoir qui l’on est, si l’on n’est pas en capacité de mesurer l’étendue de nos actes et de leurs conséquences sur les autres et notre propre personne ? De plus, à un moment donné du film, Léonard décide de changer de vêtements sans raisons clairement apparentes. Ce changement pourrait se traduire comme l’un des signes montrant la volonté de Léonard de se créer une nouvelle identité, une nouvelle quête, une nouvelle motivation, une nouvelle raison de vivre.

En outre, il s’avère que la véritable souffrance et faiblesse de Léonard ne résiderait pas dans son handicap mais serait la conséquence intrinsèque de son état mémoriel, à savoir son incapacité à s’inscrire dans le temps, la notion du temps étant une autre thématique chère au cinéaste britannique, incapacité qui aboutit à la crise d’identité. Léonard lui-même l’admet : « On a besoin de souvenirs pour savoir qui on est. Moi comme les autres. »  En effet, nos souvenirs conditionnent notre identité et constituent l’un des fils directeurs de notre existence, car sans eux notre vie serait analogue à celle de Lenny, à savoir un enchainement d’évènements dépourvus de rapports les uns avec les autres ou bien pourvus de rapports insaisissables.

« You don’t want the truth. You make up your own truth. »

Outre ces thèmes de l’identité et du temps, Christopher Nolan parvient à poser la question de la responsabilité et de la construction de la vérité. Une fois de plus les personnages ont recours à la manipulation et le héros nolanesque apparaît quasiment tout au long du long-métrage comme victime des événements. Mais les portes de sortie pour ce dernier sont bel et bien existantes ; et le traitement que fait le film concernant la relation entre les faits amenant à la réalité et la quête de la satisfaction personnelle, permet de bien nous en rendre compte.

La richesse thématique de Memento, sa construction scénaristique et la maîtrise de sa mise en scène en font donc un film à absolument voir, mais surtout à revoir pour saisir tous les éléments de l’enquête de Memento. Une enquête qui s’avère profondément riche, puisqu’au-delà de se demander comment Lenny a déduit l’identité de John G, la question qui finit par hanter l’esprit du spectateur est bel et bien la suivante : Qui est Léonard Shelby ?

Maxence Van Brussel

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