Mud, de Jeff Nichols ✭✭✭✭✭

Dans la campagne profonde de l’Arkansas, au bord du fleuve Mississipi, Ellis et Neckbone, deux enfants de 14 ans, partent à la recherche d’un vieux bateau échoué sur une île. Ils y font la rencontre de Mud, un homme vivant dans l’épave. Il leur demande de l’aider à retrouver son amour de toujours, Juniper, arrivée en ville il y a peu. La situation de complique quand Ellis réalise que Mud est activement recherché par la police et par des chasseurs de prime.

Le réalisateur signe donc son troisième film après Shotgun Stories et Take Shelter, qui fut un succès monumental lors de sa présentation à La Quinzaine des réalisateurs l’année dernière. Véritable bombe cinématographique, Take Shelter était parvenu à créer une ambiance et une angoisse unique. Les attentes étaient donc énormes pour Mud, et chacun se demandait si Nichols parviendrait à réitérer l’exploit, cette fois-ci en compétition officielle à Cannes. Certes, Mud ne possède pas la puissance rare de son prédécesseur, mais il confirme le talent immense de Nichols et aura clairement sauvé l’honneur du cinéma américain pour cette édition du festival. Evoquant le sujet du rite initiatique de deux adolescents, le film fait ouvertement écho à Stand by me de Rob Reiner, sans rien avoir à lui envier.

Jeff Nichols retourne dans son sud américain adoré, arrière-plan de Shotgun Stories, et théâtre parfait de son cinéma. Il en exploite les mythes, les fantasmes, et surtout la beauté sauvage. Mud rappelle évidemment l’œuvre de Mark Twain, et les deux adolescents s’affirment comme une sorte d’antithèse à Tom Sawyer et Huckleberry Finn. Alors que les héros de Mark Twain étaient sans peur, hors-la-loi et un peu arrogants, ceux de Jeff Nichols sont des jeunes honnêtes, fragiles et fascinés par le personnage de Mud qui agira comme un modèle. Le Mississipi, lui, reste ce symbole de liberté cher à l’écrivain américain. Le hobby de l’oncle de Neckbone (interprété par Michael Shannon, acteur fétiche du réalisateur) d’aller en explorer les profondeurs à la recherche de trésors symbolise parfaitement la richesse du fleuve, tant sur le plan spirituel que matériel. Comme dans ses films précédents, le réalisateur sublime littéralement l’espace et la nature. L’atmosphère pesante et la tempête apocalyptique fantomatique de Take Shelter laissent place à un Mississipi mystérieux et serein. L’environnement exerce un magnétisme inouï sur la caméra de Nichols, éblouie par la beauté des paysages, dont l’image est magnifiée par une bande son absolument brillante.

Mais le cinéaste fait plus que signer un film carte postal hommage aux plus beaux mythes américains. Mud n’est pas le personnage de hors-la-loi antisystème banal, écorché vif et sans peur. Le film en fait un personnage naïf, fragile, un peu lâche et éperdument amoureux. Superstitieux et profondément terrien, il est l’incarnation humaine de ce sud américain en voie de disparition. Il en est d’autant plus touchant pour le spectateur et surtout pour Ellis, qui, désabusé par les querelles de ses parents, se trouvera fasciné par son amour inconscient pour Juniper. En se battant pour réunir Mud et Juniper, Ellis se bat pour l’idéal amoureux qu’il ne saisit pas encore totalement. Il se bat aussi pour la préservation de cette vie libre aux bords du Mississipi, alors que sa mère projette de partir vivre en ville. Jeff Nichols explore parfaitement ces craintes adolescentes d’Ellis, celle du premier amour qui agit en parallèle à l’histoire de Mud et qui souligne l’idéalisme naïf des deux personnages. Tye Sheridan, interprète d’Ellis déjà présent dans The Tree of Life de Terrence Malick, palme d’or l’année dernière, est d’une justesse impressionnante, jamais larmoyante. Matthew McConaughey est bon dans son rôle sans impressionner pour autant, au même titre que Reese Whiterspoon qui a tout de même le mérite d’abandonner ses mimiques habituellement agaçantes.

Par sa poésie, par sa justesse, Mud confirme le talent incroyable de Jeff Nichols pour sublimer son récit, amplifier l’émotion du scénario par une mise en scène délicate et énigmatique. On l’a comparé à Terrence Malick, mais Jeff Nichols affirme ici un style unique. Il délaisse la morale chrétienne et la symbolique certes fascinante mais pesante du réalisateur de La Ligne rouge pour s’attacher à l’esprit païen de la mythologie américaine, mais avec la même admiration pour la Nature.

Adrien P

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