Nymphomaniac de Lars von Trier ✭✭✭✭✩

Nymphomaniac de Lars von Trier ✭✭✭✭✩

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Le retour de Lars von Trier avec un film pornographique sur le papier a été l’un des événements cinématographiques les plus attendus de l’année 2013, avec une campagne de communication intense qui a débuté dès le festival de Cannes, malgré l’absence remarquée du film de la compétition. Considéré comme trop long, le film a été coupé en deux parties et autocensuré par les producteurs afin d’aboutir à deux films de deux heures interdits aux moins de 12 ans. La première partie sortait ce 1er janvier, et bien que le résultat ne soit pas aussi choquant que certains longs du réalisateur, le film se révèle extrêmement provocant et déstabilisant.

L’histoire est celle de Joe (Charlotte Gainsbourg) qui, tabassée et abandonnée dans une ruelle sous une pluie froide, se fait recueillir par Seligman (Stellan Skarsgård), un vieux sage. Elle lui raconte alors son parcours, celui d’une accro au sexe qui se considère elle même comme une nymphomane. La narration est divisée en chapitres, chacun incarnant une période de la vie de Joe, et de plusieurs événements particulièrement marquants. Au total, le film est donc composé des huit chapitres, et la première partie met en scène les cinq premiers (The compleat angler, Jérôme, Mrs. H, Delirium et The little organ school). Dans chacun de ces chapitres, Joe jeune est incarnée par Stacy Martin, la révélation du film.

    L’histoire sexuelle de l’héroïne commence avec son dépucelage par Jérôme (Shia Laboeuf, méconnaissable). Trois coups devant, cinq coups derrières, l’arithmétique est glaciale et présage des aventures à venir. Au fur et à mesure de sa maturité sexuelle, Joe et son amie B développent un véritable mépris pour le sentiment amoureux. Le sexe devient créateur de plaisir désincarné, distant, une arme grâce les deux filles tourmentent certains hommes. Joe devient une pierre froide, dégoutée par les sentiments et qui n’éprouve amour et respect que pour son père qu’elle admire. On retrouve là le cynisme et la misanthropie de Lars Von Trier, obsédé par des personnages féminins dépressifs et méprisant l’humanité chacune à leur façon (on se souvient de Kirsten Dunst dans Mélancholia). Pour autant, sans arriver à comprendre le personnage, saisir ses motifs, les origines de sa froideur, on développe au fur et à mesure une fascination et une sympathie pour elle, parallèlement à Seligman. Lars Von Trier parvient à faire émerger une beauté exceptionnelle de cette tristesse, de ce mépris, et c’est ce que son cinéma a de grandiose.

    L’argument principal du film est en effet le brio majestueux de certaines scènes, fines et imposantes comme le morceau de Bach qui donne son nom au cinquième chapitre. Le plus extraordinaire moment de cinéma est clairement le chapitre Mrs. H consacré au personnage d’Uma Thurman. L’actrice s’est rarement révélée aussi puissante, à la fois drôle et profondément triste, détraquée et pourtant emplie d’une sanité d’esprit comparé à Joe qui vient magnifier les deux personnages. La réalisation caméra au point à la manière du Dogme 14 donne toute sa splendeur à ce moment déterminant du film. Les deux chapitres qui suivent sont ceux qui viennent vraiment humaniser les personnages de Joe, après l’avoir fait atteindre un summum de cruauté et d’indifférence. Les choix de réalisation de Lars Von Trier (le noir et blanc à l’hôpital, le parallèle entre les amants de Joe et une composition de Bach) sont osés mais subtils. Au final, la poésie, l’humour et la métaphysique de la première partie de Nymphomaniac en font clairement un grand film d’un immense réalisateur.

    Le film souffre cependant de certaines intrusions provocantes qui n’apportent pas grand chose et viennent au final troubler la beauté du récit plus qu’autre chose. Le prologue où Seligman découvre Joe en sang sur fond de Death Metal sous une pluie bruyante est plutôt malvenu. Au final, les moments qui font le plus lever les yeux au ciel dans le film sont ceux où Seligman s’entretien avec Joe adulte tout au long des chapitres. Bien que ces scènes viennent épaissir le personnage de Joe et donnent une touche philosophique au film, certains détails font parfois sourire (métaphore assez longue de la pèche à la ligne et une référence à l’antisionisme qui n’a rien à faire de le film entre autre).

    Sombre, provocant, difficile à cerner dans son message, Nymphomaniac est un grand film qui répond aux attentes des aficionados de Lars Von Trier. Le film reste tout de même profondément ancré dans le style du réalisateur et ne parviendra certainement pas à convaincre ses détracteurs. Le sexe y est finalement peu présent, et très soft (à voir ce que donne la version non censurée en dvd). La deuxième partie, prévue fin janvier, semble donner un ton beaucoup plus violent à l’œuvre au vu du trailer. Wait and see.

Adrien

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1 Comment

  • RM 9 janvier 2014 at 14 h 56 min

    Film que j’ai trouvé dans l’ensemble abject et très inégal, au discours philosophique affreusement plat, voire ridicule, à l’image laidissime (même si c’est sans doute fait exprès), et le tout dans une forme tristement pédagogique.
    Il est à peine sauvé par l’excellent rôle d’Uma Thurman (10 minutes dans deux heures…) et un bon Shia Labeouf. J’ai personnellement trouvé Stacy Martin décevante, elle n’a pas su donner une vraie profondeur à son personnage, qui reste très sommaire – quoiqu’avec Charlotte Gainsbourg ce sera sans doute pire.
    J’attends quand même la suite pour voir si l’ensemble est cohérent, mais cette première partie est trop superficielle et inconsistante à mon goût.

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