Pièta, de Kim Ki-Duk ✭✭✭✭✩

Pièta, de Kim Ki-Duk ✭✭✭✭✩

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Bien que le cinéma coréen s’impose depuis longtemps comme l’un des plus riches et percutants, Pietà en est le premier film à recevoir la récompense suprême d’un grand festival européen (Berlin, Cannes et Venise). Lion d’Or 2012, le film de Kim Ki-Duk, un vétéran prolifique, a violemment remué la Mostra présidée par Michael Mann de part sa noirceur et sa violence.

Le film raconte l’histoire de Kang Do, un requin impitoyable dont le boulot est de récupérer des dettes usurières auprès de petits commerçants du quartier de Cheonggyecheon à Séoul. Pour obtenir paiement de leur part, il les torture et les mutile afin de récupérer l’argent de l’assurance. Un jour, une femme qui prétend être sa mère apparaît dans sa vie et implore son pardon, portant la responsabilité de ce qu’il est devenu. Une affection commence alors à s’installer entre eux.

Pietà tire son nom de la sculpture éponyme de Michel-Ange. Reproduite sur l’affiche du film, l’œuvre représente la Madone accueillant le Christ dans ses bras suite à sa crucifixion et symbolise le concept catholique  de la piété, l’amour porté à Dieu par ses fidèles. Ici, Kim Ki-Duk se concentre sur sa signification alternative, celle de l’amour que portent les enfants à leurs parents. Bien que le film, extrêmement noir, ne soit clairement pas construit sur la religion, la symbolique chrétienne est un élément que l’on retrouve, notamment dans une interprétation très personnelle du concept de communion qui ne ravira pas les professeurs de catéchisme.

Une partie du film est consacrée à l’exposition du quotidien de Kang Do, un quotidien extrêmement violent et cruel montré avec un réalisme dérangeant. L’ultra violence, usuelle dans le cinéma coréen, est plutôt mal vécue par une partie du public occidental, et Pietà pousse ici le vice assez loin. Kang Do est un tortionnaire immonde sans la moindre pitié, et Kim Ki-Duk retranscrit avec brio l’horreur du personnage, dont le sol des toilettes est tapissé par des trippes animales. Insensible aux pleurs et aux cris de ses victimes, Kang Do n’est motivé que par l’argent et une pulsion nihiliste. Il semble vouer une haine particulière aux femmes, ponctuant chaque début de journée par un couteau planté dans un dessin qui en représente une.

Le cadre de travail de Kang Do est le quartier de Cheonggyecheon où, traditionnellement, des artisans travaillaient le métal à Séoul dans des petites ruelles à l’organisation anarchique. Voué à disparaître pour être remplacé par des immeubles stériles, le quartier est un symbole des plus dépossédés, qui doivent recourir à des emprunts criminels pour survivre. Cet environnement donne au film une dimension esthétique absolument magistrale, faisant évoluer le mal au milieu du bruit des machines archaïques et d’un désordre pitoyable. Kim Ki-Duk donne à ce quartier une beauté absurde et puissante. Il en fait un fantôme claustrophobe d’un autre temps, une ruine où plus rien n’est à trouver si ce n’est la désolation. Le film transforme cet environnement crasseux en un véritable tableau alimenté et sublimé par le personnage de Kang Do. Une opposition de développe entre l’atmosphère organique qui entoure Kang Do (des viscères sur le sol de sa salle de bain, une anguille qui agonise sur son palier, etc.) et la mécanique métallique qui caractérise le monde de ses victimes.

La vie de Kang Do est perturbée par l’arrivée d’une femme qui prétend être sa mère. Après s’être persuadé de l’authenticité de la déclaration par des moyens plutôt originaux (évitons les spoilers, mais disons que la violence du film passe à la vitesse supérieure), Kang Do commence donc à renouer et à faire preuve d’une affection profonde. Le film oppose alors à sa symbolique religieuse une dimension freudienne, et la relation qui s’installe entre Kang Do et Mi Sun est à la fois touchante et absolument glaçante. Cette affection bénéficie du talent immense des deux interprètes, d’une beauté froide. Jo Min Su (la mère) est particulièrement impressionnante et donne à son personnage un charisme rare. Kang Do devient plus miséricordieux, et c’est à l’inverse ses victimes qui prennent alors une tournure déstabilisante.

La retenue quant aux spoilers m’empêche de parler trop en détail de la dernière partie du film, mais Kim Ki-Duk y pousse le désespoir extrêmement loin. Le film se ferme clairement une grande partie du public en se montrant si radical et violent, mais rien n’y est montré gratuitement. Kim Ki-Duk a grandi dans les marges les plus dépossédées de la société coréenne, et a été profondément marqué par la violence de l’histoire récente de son pays. Il parvient dans Pietà à sublimer son expérience, rendre la misère à la fois belle et dérangeante.

Au final, l’expérience de l’image dans Pietà est exceptionnelle, et le film parvient à créer un sentiment étrange de fascination devant la beauté de la violence. La radicalité du film et ses thèmes (culpabilité, vengeance, pure envie de nuire, rédemption, etc.) le rendent difficile, mais il mérite amplement son Lion d’Or.

Adrien Palliez

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