Regards croisés sur le trafic de drogue français – Frères ennemis, L’EnKas

Regards croisés sur le trafic de drogue français – Frères ennemis, L’EnKas

Parmi les quatre films français présentés en compétition à la 75e Mostra de Venise, deux d’entre eux dépeignent les portraits de Français vivant dans des cités HLM construites spécialement pour isoler ces classes sociales inférieures où règnent violences, trafic et non perspective d’avenir. Ce ratio de 2/4 montre qu’à défaut de l’intérêt des pouvoirs publics envers ces laissés pour contre, les cinéastes tentent de nous offrir une vision réaliste de ces milieux à travers deux drames l’un policier, l’autre social, Frères ennemis et L’EnKas.

Frères ennemis de David Oelhoffen – compétition officielle

Frères ennemis raconte l’histoire de Manuel, Imrane et Driss, trois amis d’enfance ayant grandi dans la même cité et devenus rivaux aujourd’hui, Manuel et Imrane étant à la tête de divers trafics de drogue et Driss un policier travaillant désormais aux Stups. A la suite d’une affaire qui tourne mal, Imrane est abattu en pleine rue, Manuel va donc tenter de se venger en retrouvant les assassins tout en essayant de sauver sa propre vie avec l’aide de Driss qui lui tente de résoudre cette affaire. Malgré un synopsis franchement peu attractif annonçant une trame déjà vue et des clichés à foison, ce thriller policier réussit à garder un suspense haletant jusqu’à la dernière scène filmant ce milieu de manière esthétique et réaliste.

Au-delà de l’intrigue policière, David Oelhoffen nous donne une vision malheureusement peu ambitieuse de ces classes sociales inférieures qui peinent à s’en sortir. On y voit des trafiquants de drogues pères de famille modèles tentant de subvenir aux besoins de leur famille de la seule manière qu’ils puissent, un fils d’immigrés magrébins tentant tant bien que mal de s’affranchir de son fardeau social en devenant policier et deux femmes dévouées et impuissantes peu présentes à l’écran. On peut en effet déplorer l’absence relative de femme et leurs simples rôles de femmes amoureuses fermant les yeux sur les trafics des pères de leurs enfants car impuissantes face à cette situation qui semblait inévitable par avance. Le seul espoir potentiel de ce film est le personnage de Driss qui a réussi à choisir une autre voie et pourtant il est rejeté par sa famille et ses amis qui le voient comme un traître. Du coté de ses collègues, ils ne le prennent pas non plus au sérieux, sa place se réduirait aux stups car c’est le seul endroit où « sa tête » pourrait être utile. Il est donc tiraillé entre ces deux milieux avec l’envie de s’émanciper et pourtant une impossibilité d’y arriver totalement. Cependant ce tiraillement et le problème des préjugés racistes et du mépris de classe aurait pu être plus poussé, le réalisateur ne fait que l’effleurer du bout de sa caméra.

En dépit de cette profondeur sociale décevante, Frères ennemies n’en reste pas moins un bon film policier doté d’une belle réalisation et mené par de bons acteurs (Reda Kateb et Matthias Schoenaert) qui aurait sûrement eu davantage sa place dans une sélection parallèle que dans la compétition officielle.

L’EnKas de Sarah Marx – sélection Orizzonti

L’EnKas est le premier long métrage de Sarah Marx, jeune réalisatrice française qu’il est plaisant de retrouver en sélection Orizzonti parmi les 5 films sur 18 réalisés par des femmes. Même si la sélection Orizzonti est légèrement plus paritaire que la compétition officielle qui ne recensait qu’1 film sur 20 réalisé par une femme, on ne peut absolument pas parler de parité et ces chiffres sont très significatifs de la faible place des femmes dans le cinéma d’aujourd’hui même si cette situation est sur la voie de l’amélioration et qu’on espère un jour arriver à une égalité totale.

L’EnKas raconte l’histoire d’Ulysse un jeune d’une vingtaine d’année vivant en banlieue avec une mère dépressive et sortant tout juste de prison pour trafic de drogue. A peine sorti, il n’a pas d’autres moyens pour s’en sortir et aider sa mère que de se lancer dans le nouveau business de son ami David : un trafic de kétamine dans les festivals masqué derrière la vente de boissons et nourriture de leur foodtruck l’Enkas. Même si au début tout semble se passer comme prévu, l’affaire va vite prendre un mauvais tournant et aboutir sur une prise de conscience de la part de David qu’il faudrait peut-être envisager d’autres perspectives d’avenir, cependant Ulysse, lui, reste persuadé que c’est la solution la plus facile pour gagner l’argent dont il a besoin.

Ce premier film est brillamment porté par la performance de Sandor Funtek, son regard intense, son jeu à la fois tendre et violent apporte au film cadence et émotion. Sarah Marx nous offre une vision réaliste et juste de ce milieu caractérisé par des vies précaires, des situations familiales compliquées et cette même idée de fatalité qui s’abat sur ces gens et font de leurs vies des tragédies permanentes. La relation mère-fils entre Sandor Funtek et Sandrine Bonnaire aurait mérité davantage d’importance et de profondeur mais le film reste rythmé et sensible, on ne tombe ni dans le pathos ni dans les clichés, on peut dire que c’est un premier film réussi.

Ces deux films vus à la suite l’un de l’autre pourraient être envisagés comme une continuité. En effet, les personnages de Frères ennemis pourraient très bien être ceux de L’Enkas quinze ans plus tard. L’idée de fatalité présente dans ces deux films se prolonge de l’un à l’autre et accentue le pessimisme lié aux possibilités de changement de ces milieux enclavés.

Laura Balaven

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