Stoker, de Park Chan-Wook ✭✭✭✭✩

Stoker, de Park Chan-Wook ✭✭✭✭✩

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Suite à la mort de son père dans un accident le jour de ses 18 ans, India Stocker, une jeune fille un peu étrange, rencontre Charlie, un oncle dont elle ignorait jusque-là l’existence. Mais lorsque l’homme décide de s’installer dans la vieille bâtisse familiale avec elle et sa mère, l’adolescente éprouve une troublante et irrésistible attraction vis-à-vis de ce mystérieux séducteur dont les véritables intentions vont peu à peu se révéler au grand jour.

Après Kim Jee-woon, c’est au tour de son confrère Park Chan-wook de céder aux sirènes d’Hollywood ! Mais pour mieux éviter les impératifs commerciaux des exécutifs yankee toujours prompts à castrer les artistes jusqu’au-boutiste ardemment courtisés, le cultissime réalisateur d’ Old Boy écarte la violence frontale qui a fait sa gloire (amateur de gore, passes ton chemin !) en optant pour une esthétique « vierge » et épurée … pour servir une histoire toute sauf innocente.

D’emblée, un constat s’impose : Park est un esthète de génie. Rare sont les films à arriver à plonger un spectateur dès les premières minutes dans un tel état de stase sensorielle. Tout d’abord, l’ambiance anxiogène de cette résidence victorienne de l’Amérique profonde semblant être restée coincée à l’intérieur d’une boucle temporelle datant du début du siècle dernier, confère au film une tension transpirant de la pellicule. Mais Park ne s’arrête pas là : chaque photogramme est traversé d’un lyrisme mortifère, envoutant tout spectateur acceptant de s’y laisser happer. Chaque plan devient ainsi une opportunité d’y imprimer une imagerie onirique rétinienne, où l’intimisme côtoie constamment le baroque le plus exacerbé. Reste que ce bouillonnant torrent de virtuosité ne pèserait pas lourd sans son trio d’acteurs et la densité qu’ils confèrent à leurs personnages typiquement américains : de Mia Wasikowska en agneau habité par le mal en passant par la blonde hitchcockienne Nicole Kidman en veuve esseulée, c’est surtout le trop rare Matthew Goode (l’Ozymandias de Watchmen) qui, par son charisme ravageur débordant d’une sensualité vénale et son rôle de précepteur maléfique, crève littéralement l’écran. Toute la bizarrerie ensorcelante du film tient, d’ailleurs, sur ses épaules.

Mais outre le fait de transcender une intrigue solide, que n’aurait sans doute pas renié Sir Alfred, mais sans réelle substance, du scénario de Wentworth Miller (oui, oui, le tatoué de Prison Break), Park fait mieux encore. Son métrage (tout comme le Black Swan de Darren Arofosky, nourri, entre autres, aux films de Polanski et aux giallos érotiques ritals d’Argento) devient l’ultime aboutissement d’un agrégat d’obsessions visuelles envers le cinéma occidental cumulées depuis sa jeunesse: le début hitchcockien de l’intrigue, tout d’abord, évoquant ouvertement L’Ombre d’un Doute ; la symbolique fétichiste (l’araignée comme émancipation de l’âme vis-à-vis du corps) du meilleur de la série B transalpines des 70’s ; la réappropriation du mythe du prédateur vampiresque (d’où le « Stoker » du titre renvoyant à Bram, l’auteur de Dracula) ; la question de la tare familiale et de sa transmission. Mais Stoker, c’est tout d’abord et surtout l’histoire d’un passage à l’âge adulte, de la métamorphose d’une grande fille en une jeune femme dévorée par des pulsions qu’elle ne peut plus refouler.

Et malgré une fin frustrante que l’on aurait préférée plus moralement ambiguë, le long-métrage, de par ses multiples niveaux de lecture (l’oncle Charlie n’est-il pas en fait le fruit de l’imagination d’India?) dus aux indices laissés par Park (permettant ainsi de renouveler l’expérience de revisionnage), arrive sans peine à se hisser dans la catégorie élitiste du « cinéma de la poésie », celui dont les effluves se font ressentir longtemps après le générique de fin.

Dorian Fernandes

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