The Act of Killing – The Look of Silence de Joshua Oppenheimer

The Act of Killing – The Look of Silence de Joshua Oppenheimer

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En 1965, en Indonésie, 1 million de communistes furent massacrés par les escadrons de la mort de la dictature militaire de Suharto. 50 ans plus tard, la désormais démocratie indonésienne n’a toujours pas fait le bilan de son histoire, et les bourreaux de 1965 sont devenus des célébrités nationales ou locales, alors que les familles des victimes vivent encore dans la peur.

Dans The Act of Killing (nommé pour l’oscar du meilleur documentaire 2014 et vainqueur du BAFTA), Joshua Oppenheimer dresse l’héritage de cette extermination en allant voir les auteurs des tueries et en leur demandant de rejouer les scènes de leurs massacres à leur façon. Le spectateur est invité à passer les prochaines heures en compagnies de meurtriers hilares dans des situations souvent totalement surréalistes et cyniques. The Look of Silence, vainqueur du Grand Prix du Jury de la Mostra de Venise 2014, en est la suite et vient compléter TAOK avec un regard plus humain. Joshua Oppenheimer s’intéresse ici à la famille d’un homme brutalement assassiné en 1965, et particulièrement à Adi, le frère de la victime qui va aller se confronter à chacun des assassins.

Le diptyque entre les deux films est extrêmement efficace et donne une grande profondeur à l’oeuvre d’ensemble. Quand le premier a pu déstabiliser à cause de son cynisme et de la légèreté avec laquelle les protagonistes traitaient d’actes infâmes, le deuxième vient rétablir une humanité et explore les conséquences extrêmement intimes à la fois du massacre et du silence qui a suivi. La complémentarité entre les deux films se retrouve même dans le style photographique : quand TAOK opte pour une lumière très extravagante pour créer cette atmosphère onirique et des scènes très théâtrales, TLOS fait le choix d’un style documentaire plus classique, intime et serré en gros plan sur le visage de ses personnages.

Le fil rouge de TAOK est la reconstruction face caméra des massacres perpétrés par Anwar Congo et ses compagnons qui souhaitent en faire un film. Ils sont entre-coupés par des scènes impliquant les Pancasila Youth modernes, l’organisation toujours active de gangsters politiques qui a perpétré les massacres de 1965 pour la dictature. Le film alterne ainsi séances de délires collectifs surréalistes (le plus violent étant la reconstitution du massacre d’un village entier) et des scènes des racket et intimidation contemporaines. La force du film vient du fait que la mise en scène de ses tueries oeuvre comme violente thérapie pour Anwar, qui au fil de ses reconstitutions est de plus en plus rongé par la culpabilité, et surtout par la réalisation qu’il est un homme mauvais. Jamais puni pour ses crimes, honoré par son pays, il laisse peu à peu sa légèreté faire place à la torture psychologique, jusqu’à un final saisissant. Oppenheimer parvient avec brio à plonger le spectateur au coeur du mal le plus pur et en dresse un portrait extrêmement complexe.

L’influence de la psychologie et de Freud est omniprésente, que cela soit à travers les scènes de cauchemar d’Anwar, les entractes oniriques où des danseuses performant dans la bouche d’un poisson géant, ou le final surréaliste du film d’Anwar où les âmes des victimes viennent remercier Anwar de les avoir massacré au pied d’une cascade. Anwar est invité, lors de ses reconstitutions, à interpréter à la fois le rôle du bourreau et de la victime, ce qui le pousse à légèrement internaliser le calvaire de ses victimes. La confusion des rôles tout au long des reconstitutions mène à des scènes particulièrement déstabilisantes, notamment l’une où le beau-fils d’une victime est amené à interpréter son propre beau-père se faisant tuer.

L’influence de la psychothérapie est aussi extrêmement présente dans TLOS, où Adi souhaite apporter la paix à sa famille en discutant calmement avec les meurtriers. Dans TLOS, les scènes de reconstitution des meurtres sont remplacés par la simple narration de deux assassins qui viennent raconter le massacre du frère d’Adi comme une vieille partie de pêche tout au long du film. Le resserrement sur un individu particulier, son environnement, sa vie offrent une résonance encore plus forte à l’horreur. Le film met parallèlement en scène Adi qui interroge sa mère sur la situation à l’époque et les conséquences du meurtre de son fils et les confrontations avec les ex-gangsters qui opèrent comme notables du village. La réaction de ces derniers va du déni le plus total jusqu’à la condamnation d’Adi pour raviver les fantômes du passé, et même des menaces. Le film ici s’intéresse plus aux sentiments profonds de ses personnages et utilise un format plus court (1h30 contre près de 3h pour TOAK) qui apporte de la sensibilité à l’oeuvre.

Le diptyque de Joshua Oppenheimer a révolutionné le documentaire, et ouvert les yeux du monde occidental sur le génocide indonésien, totalement effacé des livres d’histoires. Transformant les codes du documentaires de manière provocatrice, il a aussi jeté un pave dans la marre au sein de démocraties américaines et européennes. Lors de la remise de son BAFTA, Joshua Oppenheimer dénonçait la responsabilité et la participation des Etats-Unis et du Royaume-Uni dans le massacre, et fut coupé lors de la mise en ligne de la vidéo. Le succès critique international de l’oeuvre a en tous cas révélé un nouveau génie du documentaire, digne héritier d’Herzog (producteur délégué des films).

Adrien P

The Act of Killing : Disponible en DVD et sur Netflix

The Look of Silence : Sortie courant 2015

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