The Grandmaster, de Wong Kar Wai ✭✭✭✭✩

The Grandmaster, de Wong Kar Wai ✭✭✭✭✩

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Pour son dernier film, Wong Kar Wai quitte le milieu urbain et ses histoires d’amour habituelles pour nous proposer ici un récit historique sur les grands maîtres du Kung Fu, et plus particulièrement sur Ip Man, l’illustre maître de Wing Chun (technique très célèbre de Kung Fu) qui deviendra par la suite celui de Bruce Lee.

Si le film peut paraître, sur certains points, plutôt obscur  pour les non-adeptes de Kung Fu et pour ceux qui se sentent peu familiers de l’histoire et de la culture chinoise, The Grandmaster est justement l’occasion de s’y plonger, pour la première fois ou non, et de découvrir, à travers les différentes écoles qui le composent, toute la richesse et la complexité de l’art du Kung Fu. Mêlant dans l’intrigue, à la fois les tensions entre les maîtres Kung Fu du Nord et du Sud de la Chine, et l’invasion japonaise qui s’étend sur le pays, le spectateur est invité à mesurer la dureté de cette époque de guerre, qui est aussi celle de l’âge d’or des arts martiaux chinois.

Mais The Grandmaster n’est pas seulement un film historique, ni un simple film de combat. On y retrouve, en effet, toute la poésie propre à Wong Kar Wai, toute la puissance sensorielle de sa caméra. Même si le récit du film semble l’éloigner de ses précédents, comme In the Mood for Love ou Chungking Express, qui placent les histoires d’amour et la question des relations entre les êtres au centre du récit, ce dernier film est, en réalité, très proche de ses représentations habituelles.

Wong Kar Wai continue ici à exploiter le procédé qui l’avait rendu si célèbre dans In the Mood for Love – à savoir l’usage du ralenti – qui se prête particulièrement bien aux différentes scènes de combat qui rythment le film. Décomposant ainsi sur chaque mouvement, chaque regard, chaque pas, chaque vibration (l’eau qui s’éclabousse au contact des coups, le craquement des pas sur la neige, une simple vis qui se décroche d’un mur…), Wong Kar Wai parvient à transmettre une réelle densité du temps, de l’instant. C’est pour cela qu’avant d’être un simple film de combat, The Grandmaster est avant tout un film sensoriel, sur le mouvement, l’art et les tensions entre les personnages ; le temps apparaît alors au spectateur comme suspendu, insaisissable.

C’est à travers trois scènes de combat particulièrement bouleversantes que Wong Kar Wai nous fait comprendre à quel point le Kung Fu n’est pas simplement une technique de combat, mais tout un art de vie, un esprit. Le personnage de Gong Er, interprétée par la sublime Zhang Ziyi (Le secret des poignards volants, Memoires d’une geisha…) incarne cette dévotion que tout grand maître doit abandonner à son art. Prête à tout pour défendre l’honneur de la lignée des Gong et pour conserver le secret de la technique fatale des « 64 mains », cet être invincible, qui n’aura jamais perdu de combat, devra tout de même payer le prix de sa dévotion de manière tragique et héroïque. C’est l’idée qu’un grand maître d’arts martiaux ne l’est pas seulement lors de ses affrontements, mais ne cesse jamais de l’être, à chaque instant de sa vie.

C’est pour cela que, lors d’un combat, d’autres enjeux se jouent entre les grands maîtres, autres que le seul but de mettre à terre son adversaire. Chaque scène de confrontation  catalyse en son sein toutes les différentes tensions qui se font ressentir entre les personnages. Un seul craquement sur le parquet, un simple gâteau s’écroulant en miettes sur le sol, suffisent à désigner le véritable vainqueur, à ruiner l’honneur de toute une famille, à révéler qui est le plus digne des maîtres d’arts martiaux. Aussi peut-il y avoir des combats sans aucun coup ni contact physique (comme celui qui opposent le maître du Nord de la Chine, Gong Yutian, et Ip Man, le représentant du Sud). Cette scène est particulièrement surprenante par la rapidité et la fluidité des mouvements des deux grands maîtres. Ce combat apparaît comme une véritable chorégraphie : chaque geste, chaque mouvement est parfaitement maîtrisé et calculé. Tout se joue dans la finesse, dans ce qu’il se passe derrière le mouvement ; là est tout l’enjeu du film et du style de Wong Kar Wai. Ce réalisateur réussit à nous transmettre tout un langage, toute une multitude d’émotions à travers la simple captation d’un regard, d’un geste…

Mais c’est surtout la confrontation entre Ip Man, interprété par son acteur fétiche, si charismatique, Tony Leung Chiu-wai (Chungking Express, Happy Together, In the Mood for Love…) et Zhang Ziyi qui apparaît la plus poignante. Ce qui est a priori un combat d’arts martiaux entre deux adversaires tend finalement vers une véritable scène d’amour. A travers leur incroyable maîtrise respective du Kung Fu, leur niveau extrêmement proche et élevé, ces deux êtres n’ont pas besoin de mots pour se comprendre ; ce combat dépasse toute sorte de conversation ou d’acte amoureux. Le ralenti extrême qui décompose cette scène permet au spectateur de mesurer toute la tension – à travers le regard notamment – que contient à lui seul l’art magistral du Kung Fu.

Ainsi, ce film offre une parfaite synthèse entre le film historique et guerrier, et le film poétique et sensoriel. Aussi bien les adeptes du Kung Fu que les admirateurs de In the Mood for Love se retrouveront dans cette œuvre ; l’association de ces deux genres, par son incroyable justesse et sa puissance, permet de renouveler nos représentations habituelles et de les rendre d’autant plus riches. Ce film est bien l’œuvre d’un Grand Maître.

 Marion Attia

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