Si vous êtes amateurs d’effets spéciaux, de scènes d’action sous testostérone ou d’histoires alambiquées de science-fiction, passez votre chemin au risque de finir comme mon voisin de cinéma : à ronfler sonorement pendant 80% du film.

Le dernier long-métrage de Jim Jarmush (Dead Man, Only lovers left alive) est en effet très succinctement résumé. Paterson (Adam Driver) vit dans la ville de Paterson (New Jersey) avec sa femme Laura (Golshifteh Farahani) où il conduit des bus la journée, et écrit des poèmes dans son temps libre.
Voilà. On pourrait s’attendre à des surprises, des ressorts narratifs inattendus qui viendraient nous surprendre au milieu d’une histoire aussi simple, mais non, le film n’est pas vraiment surprenant. Et ce n’est pas pour nous en déplaire, au milieu des films américains qui ne savent pas laisser au temps le temps, qui pourtant nous prend autant aux tripes.

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On suit donc le protagoniste au milieu de sa vie d’une banalité affolante, où chaque jour se ressemble et où la routine s’exprime en minutes, en heures, en jours. Une semaine : ce sera la durée de notre voyage en compagnie du grand dadet maladroit qu’on a pu voir interpréter Kylo Ren dans Star Wars 7.

Poète en mal d’inspiration, il se réveille tous les jours à la même heure, emprunte le même chemin pour se rendre au même travail, écrit sur le même carnet, mange dans la même lunch-box préparée par sa chérie, parle au même collègue. Lorsqu’il rentre le soir, il promène son chien le long du même chemin et se rend chaque soir dans le même bar, où il boit la même bière.

Nous, spectateur, on assiste à l’impuissance de cet homme par rapport à une vie dont il n’a pas rêvé. Et la phrase qui résume le mieux le film à mon sens est celle de la petite fille poétesse qu’il rencontre et qui lui dit « tu es un chauffeur de bus qui écrit des poèmes ». En fait c’est là que repose toute la poésie et la finesse du film. Le protagoniste, vivant dans la ville natale du célèbre poète William Carlos Williams, se considère lui même comme un poète qui apporte, à coups de haïkus sur des allumettes, une pierre à l’édifice artistique de sa ville. Sauf que plus le film avance et plus Paterson prend conscience que son vrai métier est celui de chauffeur de bus, et qu’écrire des poètes n’est qu’une passion comme une autre. Exactement comme lorsqu’on renonce à son rêve d’enfant pour choisir un métier plus prosaïque, plus sécurisant. La réalité prend le pas sur le fantasme.

Il va même finalement renoncer complètement à sa passion et renier cette facette de lui même auprès du poète japonais après que son chien ait détruit son petit carnet rempli de poèmes. D’ailleurs, son carnet secret n’est jamais lu que par Paterson lui même, allant jusqu’à interdire à sa femme de lire ses textes. Paterson n’est poète que pour lui même. Laura, en revanche, est constamment dans la démonstration. Chaque jour, elle montre la nouvelle oeuvre d’art qu’elle a réalisé, fait goûter ses cupcakes noirs et blancs, lui fait écouter les prémisses d’une chanson country qu’elle a apprise. 

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Et ses poèmes sont à l’image de la banalité qui rythme sa vie. Prenant tantôt des allumettes, tantôt le temps, tantôt son amoureuse pour laquelle il écrit ses « Love poems » comme sujet, dans son monde, tout peut être inspiration pour l’art. Dans un monde où tout le monde est artiste.

Sa petite copine passe ses journées à faire de la peinture, de la pâtisserie ou de la musique (pourvu que ce soit en noir et blanc), Everett est un acteur, et chaque personnage qu’il rencontre est soit un poète (la petite fille, le japonais) soit un rappeur (il entend par mégarde un jeune homme rapper dans une laverie). Sa ville natale de Paterson est elle même le berceau de nombreux artistes (William Carlos Williams, Allen Ginsberg, Lou Costello). Tout son entourage et son environnement ne sont qu’autant d’encouragements à faire de la poésie.

Le film de deux heures n’est pas trop long et nous emporte dans l’atmosphère un peu surréelle de la ville, toute de briques rouges vêtue. Paterson et son air rêveur et nonchalant, Laura et sa folie douce parfois énervante, le chien, le bar qui semble hors du temps. Le seul personnage qui parait vraiment connecté à la réalité est le collège de Paterson, Donny, qui va toujours mal et a un millier de problèmes. Paterson au contraire n’a a priori pas de quoi se plaindre mais pourtant nous donne l’impression d’être en perpétuelle déconnexion avec tout, lunaire. Mais malgré ce qu’il pourrait donner à penser, Paterson se contente de cette vie simple et humble qu’il partage avec celle qu’il aime et qui l’aime en retour, et son chien Marvin.

Simplicité, poésie, justesse; Jim Jarmush nous charme et Adam Driver nous envoûte, et le film nous donne l’envie de lire de la poésie, si ce n’est de prendre le temps d’en écrire soi-même.

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Mathilde Labouyrie

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