The Square, le rugissement de la croisette

The Square, le rugissement de la croisette

Synopsis

Stockholm, Suède. Christian, conservateur de musée, se voit chargé de préparer la prochaine exposition se tenant au  musée d’art contemporain du palais royal pour lequel il travaille. Cette exposition s’intitule « The Square » et a pour objectif de propager des valeurs de tolérance et solidarité auprès des visiteurs, en clamant notamment que dans « le square, sanctuaire de confiance et bienveillance, nous sommes tous égaux en droits et en devoirs ».

Cependant la préparation de cette exposition et les multiples péripéties qui affectent la vie de Christian nous offrent durant plus de deux heures une superbe satire et un film où l’humour et la réflexion sont au rendez-vous.

squ

Les questionnements soulevés par le film 

L’une de ses premières forces réside dans le choix de son protagoniste. En effet, Christian, interprété par Claes Bang, apparaît comme le parfait support pour questionner un certain nombre de qualités et défauts propres aux Hommes et en particulier aux artistes. En effet, deux des défauts qui peuvent mener tout être humain à sa perte sont sa négligence et son égocentrisme. C’est ainsi que la promotion de l’exposition the Square est vouée à l’échec de par une campagne de publicité orchestrée par une bande de mégalomanes mercatiques ne cherchant qu’à créer le buzz. Cette recherche virale du succès absolu se traduit par la réalisation d’un clip de 10 secondes d’une pauvre blonde errant dans la rue et pénétrant dans the square, avant de voir son corps littéralement explosé à la façon d’un kamikaze. La réalisation de ce clip est alors justifiée par deux prétextes : la liberté d’expression du musée, et inciter les individus à davantage d’humanité. En réalité, ce clip, qui amène au licenciement de Christian, de par sa négligence totale du fait qu’il ait validé ce clip sans y avoir réellement prêté attention, vient surtout nous interroger sur la légitimité de privilégier la fin avant les moyens : L’intention de connaître un succès rapide (le clip est visionnée par 300 000 utilisateurs au bout de 24h) implique-t-il d’avoir nécessairement recours à l’outrageux, en le justifiant par le droit à la liberté d’expression, tout en refusant par la suite d’assumer sa responsabilité, corollaire indispensable de la liberté ? Cette fuite de la responsabilité sera de nouveau effective du côté de Christian dans le film, lorsqu’en réalisant une vidéo d’excuse, ce dernier finit par imputer sa responsabilité à la faute de la société entière et des préavis qu’elle nourrit en semblant oublier qu’il est le principal acteur de sa réussite, mais aussi de ses échecs au sein de cette dite société, et ce d’autant plus au vu de sa condition sociale aisée.

square

Les deux autres valeurs qui sont parfaitement questionnées par ce film, et qui apparaissent comme clés dans l’existence de n’importe quel individu sont celles de la confiance et de la lâcheté. Cette lâcheté, que Christian revêt par moment superbement, est surtout caractéristique de l’un de ses collègues. En effet, le premier événement majeur du film est le vol du téléphone et du porte-monnaie de Christian par des pickpockets en pleine rue. Néanmoins grâce au procédé de géolocalisation de son smartphone, Christian parvient à savoir où est situé son voleur, à savoir un immeuble de banlieue périphérique. Son collègue lui suggère, et l’incite même, à écrire une lettre de menace destinée au voleur pour que ce dernier rende dans les 24 heures son dû, rompant alors totalement avec le politiquement correct suédois. Après avoir photocopiés une cinquantaine de lettres, pour être sûrs que le voleur en reçoive une, les deux personnages se rendent au-dit immeuble. Alors que l’idée émanait de son collègue, ce dernier refuse d’effectuer la distribution, sûrement par peur de s’aventurer dans un immeuble auquel son confort de jeune cadre dynamique n’est pas habitué. Christian pose alors la question qui s’impose « Je me pose la question de savoir si je peux ou non compter sur toi. » Une scène plus tardive du film prouvera que la réponse se tourne vers la négative et qu’une fois de plus, même dans les sociétés les plus ouvertes et tolérantes, l’hypocrisie et la lâcheté sont de mise.

Une Satire sociétale

C’est précisément de cette société suédoise et de son modèle que Ruben Östlund parvient à dresser un beau portrait, tout en explicitant au mieux ses limites. Ce sanctuaire de confiance et bienveillance qui décrit The Square, dépeint en réalité parfaitement la représentation que l’on se fait des sociétés nordiques. Cette bienveillance, Christian l’incarne à merveille lorsqu’il donne de l’argent à une sans-abri immédiatement après avoir récupéré son porte-monnaie, ou lorsque le film prend le temps de nous dresser son portrait de père de famille aimant, empathique et soucieux du bien-être de ses filles. Néanmoins certaines situations cocasses et en particulier la suivante, nous amène à nous interroger sur la question de la tolérance et des potentielles dérives liées à sa défense absolue. Lors d’une masterclass qui se tient au sein d’un musée, un membre du public ne cesse d’interrompre la tenue de la conférence du fait que ce dernier est victime du syndrome de la Tourette. En dépit des invectives incessantes, la conférence se maintient et ce dernier demeure présent, puisque comme le clament l’invité et la journaliste, principale cible de ses insultes, « Tout le monde est le bienvenu ici ». Ne parvenant à poursuivre, la journaliste se voit même faire l’objet d’un reproche par un membre du public lui arguant « d’essayer d’être tolérante ». Mais la tolérance peut-elle justifier le sacrifice de l’intérêt commun, l’appréciation de la conférence par la globalité du public, au profit d’un simple intérêt particulier, la victime du syndrome, qui en dépit des efforts mis en place pour assister à la masterclass ne cesse de nuire à son bon déroulé ?

squa

Une autre scène, qui se déroule dans le dernier acte du film, et prend la forme d’un happening destiné aux mécènes du musée lors d’un dîner, vient illustrer deux choses. De l’une, d’un point de vue technique, le film ne se contente pas d’être loufoque et plein de dérision. Il est capable de susciter le malaise et l’embarras chez le spectateur et de jongler avec ces différentes émotions dans un très court laps de temps, preuve de la force de réalisation, mise en scène et d’écriture de Ruben Östlund. L’autre point que vient soulever cette scène, est la menace qui pèse sur l’ensemble des sociétés et des individus qui la composent, à savoir le danger de l’immobilisme et de la passivité. Avant que cet happening, qui se traduit par un artiste interprétant un singe de manière extrêmement poussée, n’ait lieu, deux phrases sont prononcées à destination du public : « La faiblesse réveille l’instinct de chasse » et « Cachez-vous dans le troupeau en sachant pertinemment qu’un autre sera sa proie ». En ayant ces deux phrases en tête, on comprend alors mieux la tournure épouvantable et terrifiante que prend cet événement, qui était originellement supposée amuser la galerie.

squaa

Bilan

Après 2h20 bien rythmées où le réalisateur n’hésite pas à être complice avec son spectateur (regards caméra qui brisent implicitement le quatrième mur) tout en le prévenant en amont de ses intentions (multiples recours aux effets de foreshadowing) l’une des leçons à retenir est peut-être donnée par le professeur de gymnastique des filles du protagoniste. « Ne gâche pas ton énergie pour toi-même, sers en toi pour l’équipe. » Peut-être est-ce là le message de la palme d’or de 2017, qui malgré les critiques mitigées, est facilement revisionnable et permet de passer un excellent moment.

Maxence Van Brussel

About the Author

Leave a Reply

Optionally add an image (JPEG only)